A propos du malaise contemporain
Que dit et que peut faire la psychanalyse ?
Par Véronique Hervouët
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Politique
15 janvier 2006
Le malaise contemporain prospère sur un fond de crise identitaire généralisée qui se manifeste en multiples variantes : individuelle, ethno-religieuse, socio-économique, nationale, transnationale, civilisationnelle. Comment faire la part de ce qui est cause et conséquence dans ce foisonnement de symptômes identitaires ? Ce que nous pouvons d’emblée situer, c'est d’où émanent et à qui s’adressent ces revendications. Nous discernerons parmi elles deux pôles différenciés : l’un vient du cœur de la société occidentale sécularisée, l’autre des sociétés traditionnelles. Ces deux discours identitaires s’adressent à une même autorité : la société occidentale. Autorité a priori des plus floues, mais qui s’éclaire si nous y discernons le système symbolique dominant qui tend à s’imposer à l’ensemble du monde par la voie de la mondialisation économique et financière.
Je préciserai tout d’abord ce que j’entends par « système symbolique » : c’est le mode par lequel une société humaine gère la problématique de la différence sexuelle, les modes de jouissance et la représentation du signifiant phallique. Il existe diverses façons de gérer ces paramètres, qui donnent lieu à différents systèmes symboliques. Tous constitués sur des modes religieux, ils s’inscrivent dans les lois et traditions qui caractérisent les différentes façons de vivre ensemble des sociétés humaines.
En l’occurrence, qu’en est-il du système symbolique de la société occidentale ? Pour faire plus court, j’opterai pour un raccourci : le champ symbolique occidental contemporain ne peut être appréhendé que comme la résultante de l’effondrement du système symbolique chrétien.
La société occidentale a en effet accompli une mutation radicale en une trentaine d’années : elle est passée d'un système symbolique fondé sur l’Interdit (judéo-chrétien) à un système symbolique métaphorique, fondé sur l’Impératif de jouissance et indexé au signifiant monétaire. Ce système, qui s’est imposé à l’opportunité de l’élaboration de l’économie de masse et se soutient dans l’imaginaire du système médiatique, induit des carences identitaires multiformes et profondes sur le sujet et des effets délétères, qu’il n’est pas nécessaire de démontrer, sur le lien social.
La mondialisation met en contact ce système symbolique, aliéné à l’économie, au contact de systèmes symboliques traditionnels phallocentrés, qui se spécifient d'être fortement ancrés dans l’imaginaire
[1]
. Cette confrontation est logiquement porteuse de conflits violents. A cet égard, le monde avance, certes, mais potentiellement à reculons. Car il rencontre un mur de plus en plus tangible, celui de l’Impossible
[2]
, qui fait émerger sous divers modes le sentiment d’impuissance, générateur lui aussi de conflits violents.
Il est évidemment hors de portée de la psychanalyse de nous sortir concrètement du profond malaise que nous traversons actuellement. Déjà, de par sa position sociale, sur le plan historique : c’est le fléchissement de l'emprise de la religion sur le sujet moderne (que l'on peut définir comme étant celui qui a foi dans la Science et dans ses promesses de jouissances concrètes, ici et maintenant) qui occasionne le déplacement de la névrose collective (le mode religieux, repéré par Freud) dans le champ individuel. A savoir le retour au sein du sujet d'une angoisse qui demande à être endiguée, normalisée, sur le mode scientifique (qui s’est substitué au religieux). La psychanalyse est née et a trouvé socialement sa place dans cette séquence d'émergence de l'individualisme. Son champ opératoire est le sujet, l'individu. Il faudrait vraiment que l’on se précipite en très grand nombre dans les cabinets analytiques pour que la subversion du « un par un » soit en mesure de refonder le lien social, reconstruire le champ collectif, au point de faire basculer le système capitaliste. D’autant que l’idéologie qui le supporte se manifeste sur un mode paradoxal, influent : ostensiblement non-autoritaire, adoptant volontiers la posture « rebelle ». Relooké aux couleurs libertaires, ce capitalisme se supporte de promesses illusoires de jouissance, d’épanouissement individualistes, qui s'avèrent dans les faits ne déboucher que sur l'anonymat de masse et la spoliation de chacun dans une concurrence « non faussée » qui s'avère n'être rien d'autre qu’une guerre de tous contre tous, identitaire autant qu'économique.
Il est à craindre que cette grave crise idéologique et économique, dont participent les assauts contre la psychanalyse
[3]
ne contribue à réduire les prestations effectivement subversives de la psychanalyse. Pour ne rien arranger, la porte de sortie du cabinet analytique, en tel contexte, a tendance à conduire sur l’entre-soi des chapelles... des plus frileuses à commenter toute conjoncture politique, hormis la sienne.
Ce « savoir faire avec l’Impossible » en quoi consiste l'issue d'une analyse, comment peut-il se formuler au niveau du collectif ? D'autant que ce qui fait lien dans ce champ autant de croyances et d'actes de foi : idéologiques, religieux, ancrages identitaires a pour but d'assurer la sauvegarde du sujet, à savoir l’occultation de ses fictions, de sa division, de son aliénation au langage, autrement dit ce que la psychanalyse désigne en terme de « castration symbolique ». Autant de dispositifs antagonistes à la psychanalyse parce qu'elle s'emploie, quant à elle, à faire le jour sur ces « mystères » qui suscitent la tentation récurrente du « sacrifice au Dieu obscur »...
S’il s’avère aujourd'hui salutaire de trouver une alternative au discours capitaliste, il est non moins impératif de se défier du retour au religieux dont on pressent les dangers en période de crise, surtout dans une configuration de pluralité religieuse par laquelle se déploient, s’opposent et rivalisent des gestions différenciées du symbolique. Comment faire face à cette menace (pour le sujet, le citoyen, la psychanalyse) qu'est le retour mondialisé des archaïsmes sacrificiels par la voie des intégrismes, religieux et économique ? Que peut faire la psychanalyse en cette séquence ?
Interpréter les symptômes qui sous-tendent les multiples spasmes relayés par l’actualité est une fonction salutaire qui relève, me semble t-il, des devoirs de la psychanalyse à l'égard du champ social, collectif. Elle est en effet ce point de vue autre qui, prenant en compte les dimensions du désir et du fantasme, permet de se distancier de leur expression idéologique et de pointer leur mise en œuvre dans le champ politique. Un discours qui, pourtant, a bien du mal à franchir la muraille des chapelles
[4]
.
Dans l’espace collectif comme dans le champ individuel, nommer c’est contribuer à désamorcer la violence. C’est déchirer le voile idéologique qui occulte ce qui est entrain de se jouer sur la scène du monde : le chaos auquel ouvre la dissolution du système symbolique judéochrétien, le démantèlement du droit occidental et de la démocratie qui en découle, l’installation d'un totalitarisme mercantile et élitaire n'hésitant pas à défendre ses intérêts par la voie militaire et par le truchement criminel de guerres civiles engendrées par l’encouragement du communautarisme ethno-religieux.. Aider à interpréter l’actualité politique et sociale, contrevenir à la paralysie de l’analyse critique engendrée par l’idéologie, tel est l’apport au champ collectif que l’on pourrait attendre de la psychanalyse. J’opterai, en conclusion, pour quelques petites questions :
En tel contexte de démantèlement psychique, social, politique, du monde occidental, les risques mortels qui pèsent sur l’avenir de la psychanalyse ne tiennent-ils pas à certaine position sociale « critique » (je veux dire-là, essentiellement : périlleuse) des psychanalystes, qui consiste en leur confrontation à un tel « choix » :
- prendre leur part à la gestion du désastre, c'est-à-dire être au service du totalitarisme économique (le système financier tentaculaire, sacrificiel et prédateur, qui nous est présenté en terme de « mondialisation ») qui l’organise. Auquel cas la fonction du psychanalyste consiste à tamponner les symptômes (faute de pouvoir vraiment les bâillonner, comme le prétendent par exemple les « comportementalistes ») et à se taire. Ce faisant, il tire son épingle du jeu social sacrificiel (nouveau Monopoly que l'on pourrait appeler « Inclu-exclu »)... mais pour combien de temps ?
- ou bien ne pas s’en tenir au silence, et prendre le risque de rejoindre la catégorie des exclus, des parias. Auquel cas il faut bien convenir qu’il lui faut disposer de l’étoffe d'un « Saint » (ce à quoi confine toujours plus ou moins la position de Résistant). Profil qui a toujours été des plus rares, notamment par les temps qui courent... piqués au cul, indécrottablement, que sont nos contemporains par le credo de la Jouissance (encadrée comme toujours des couperets menaçants de sa privation).
Faut-il s'étonner du silence ?
Cette faiblesse, si humaine, aura t-elle raison de l'existence de la psychanalyse ?
Faillite économique « aidant », cette fatale échéance se profile t-elle à moyen ou à court terme ?
« Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les cause », disait Bossuet.
Dieu s'étant éclipsé, pouvons-nous encore en rire ?
© Véronique Hervouët
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Politique
15 janvier 2006
[1] Dans les sociétés traditionnelles, le phallocentrisme dialectique, commun à l'ensemble des sociétés humaines, tend à être étroitement relayé dans l’imaginaire (terme par lequel nous désignons ce qui relève du champ symbolique, c'est-à-dire du langage, sur le mode visuel) par la prévalence du sexe mâle. Ceci se traduit sur le plan social par l'affectation d'un statut inférieur aux femmes qui se radicalise souvent sur le mode de la bipartition sexuelle. Configuration que nous pouvons constater dans la plupart des sociétés traditionnelles
[2] La permissivité et l'invitation à la jouissance promulguées par l'idéologie libérale-libertaire ouvrent à la rencontre avec l'Impossible, plus douloureuse que celle de l'Interdit. En effet, si celui-ci suscitait la frustration, il stimulait le désir en ménageant le credo dans un Possible. Tandis que la découverte de l'insatisfaction récurrente ouvre sur l'abîme d'un incontournable désenchantement.
[3] Je veux parler notamment des récents assauts, contre la psychanalyse, des « thérapies cognitives et comportementales » qui prennent appui sur la neurobiologie pour dévaluer les implications de la pratique du langage sur le sujet
[4] J'ai écrit un ouvrage intitulé L'Enjeu symbolique - Islam, christianisme, modernité (L'Harmattan, nov. 2004) qui aborde et développe les différents points abordés dans le présent texte. Ce livre semble, pour le moins, avoir quelque peu dérangé la tranquillité du discours clinique que privilégie usuellement le champ psychanalytique.