La tyrannie de la performance
Par Jean-Pierre Fragnière
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Politique
20 septembre 2009
Nous
le savons bien, le burn-out ne tombe pas du ciel, il s'inscrit dans un
mécanisme redoutable, parfois prévisible, souvent apparemment totalement
inattendu.
L’heure n’est pas à cultiver le regard morose, pessimiste ou obsessionnellement critique. Cependant, il peut être utile ou en tout cas fécond de ne pas se voiler la face. Ne dit-on pas : un homme averti en vaut deux ?
Tous sur la face nord
Il
y a quelque 30 ans, un slogan fleurissait : « Tous sur la face nord,
ensemble il faut battre les Japonais ! ». On
parlait presque de guerre économique, en tout cas de riposte. Pour ces étranges combats, il
convenait d'être performant, en tout cas excellent.
C'est
ainsi qu'on a vu se construire une société célébrant des personnages que l'on a
très vite nommés les battants,
évalués en permanence, appelés à atteindre des sommets, à entrer dans le cercle
des meilleurs. Pour les autres...
Nous savons bien que la caméra ne s'attarde guère sur les pelotons qui accusent du
retard d'abord, qui sont lâchés, quelques-uns abandonnent, ils sont vite
récupérés par la voiture-balai. Et souvent, la phrase de Péguy
siffle à l'esprit : « …quand un homme est tombé, tout
le monde est dessus ».
Le détournement du vocabulaire
Ne sommes-nous pas en train d'assister, inconscients, à
la mort de trop de mots?
Pour communiquer, il faut
disposer d’un langage commun, de termes dont le sens est codifié. Hélas, des
mots, trop de mots, ont perdu leur sens. Ils ont revêtu une tunique inattendue.
On s’y perd; mais on les rabâche au quotidien.
Plus précisément, ils nous
sont assénés de colloques en circulaires, de règlements en conférences de
presse. Chez nous, on restructure, on dégraisse, on planifie, on assouplit, on
s’ouvre et on fait mieux avec moins, on promeut la qualité et stimule les
convergences. Bien sûr, je ne retiens aucun terme anglo-saxon, il me faudrait
noircir au moins deux pages.
Au verso de chacun de ces
termes, il y a le revers de la médaille : jeter, éliminer, durcir,
presser, menacer, contraindre, et j’en passe. Quand on triche avec le langage,
on triche aussi avec la vie. Et l'on se fait gruger.
La
tenaille « coopération / concurrence »
De
toutes parts fusent les appels à la mise en réseau, à l'élargissement de ces
réseaux, à la stimulation de la coopération sous le drapeau d’un slogan qui
reprend du service : « l'union fait la force ».
Dans
le même temps, on assiste à une implacable mise en concurrence sous la bannière
de ce que l’on appelle l'excellence. Dans ce contexte, la notion de suffisant disparaît au profit du toujours plus. La sanction ? Le rejet
dans la catégorie des perdants, des losers.
Quelques cérémonies sportives le montrent bien. La caméra guette les
grimaces des athlètes ; elle immortalise et mondialise ces minutes qui les
voient se jeter au sol, à genoux ou sur le dos, épuisés, avant d’aller cueillir
la médaille.
On sait
que le travail est fatigant, noble fatigue, mais il faut encore gérer cet
honorable tribut payé à la performance. Le col blanc tâte son pouls et pilote
sa prise de stimulants, voire de médicaments. Il est appelé à répondre à cette
lourde question, combien de temps vais-je encore tenir à ce rythme ?
De
jogging en thalassothérapie, il compte les mois et les années. Il n’a guère le
droit à l’erreur, car il paiera la facture, lui, elle, et les siens ; avec
le secours des assurances sociales. Qui ose vraiment annoncer publiquement
qu’il ne tiendra pas le coup ? La presse dominicale offre le rituel
article « Contre le dopage ! ». Ose-t-il faire des liens ?
Il n’y pas pire mauvaise pensée que celle que l’on n’ose pas avoir.
Alors,
mieux vaut se raconter des histoires : « Je suis bon, je suis bon,
que dis-je, je suis le meilleur », et tant pis pour les autres. Rendez-vous
au cabinet du médecin. Je n'ai pas vérifié si le « Tarmed » contient
une rubrique syndrome de la concurrence.
L‘individualisation et la responsabilité
Belles conquêtes, nous avons beaucoup gagné en
autonomie, en libertés personnelles juridiquement reconnues. Madame peut
toucher son AVS sur son compte bancaire. Les droits de l'enfant ont conquis une
légitimité incontestable.
Les droits induisent des responsabilités, chaque
individu se voit chargé d'une mission de plus en plus lourde, personnalisée,
ajustée, le plus souvent en concurrence avec le collègue avec lequel il est
sommé de collaborer.
Paul
à fignolé son curriculum vitae, il s'est profilé, il a mis un pied dans la
porte. Et le voilà présenté à ses collègues, voire à un comité d'accueil; il
reçoit un règlement et, très vite, au terme d'un entretien, ses objectifs personnels...
C'est
là qu'il est question de bonus, de promotion, ou alors de stagnation, de chute…
la porte de sortie n'est pas bien loin.
C'est
que Paul a fait l'objet de la sollicitude du département des ressources
humaines.
Vous
avez bien entendu : les ressources
humaines. Dans d'autres moments, on parle de ressources pétrolières, de l'or
blanc, ces extraordinaires ressources qui fait les beaux jours de nos stations
d'hiver.
L'homme
est-il devenu un moyen utilisé pour favoriser le fonctionnement du système
collectif (que l'éthique justifie, valorise et impose) ?
La
femme et l'homme sont-ils des ressources ? Que signifie la réduction d'un être
humain à une ressource ?
Qui ose poser cette question ?
Alors,
on se tait, mais au boulot, il faut parler. Que faire ? On invente un
patois de la résignation et de l’obédience. On fait semblant de se comprendre,
mais on n’en pense pas moins. Déchiré dans la tête, on simule, et quand
l’Autorité ou ses sbires froncent le sourcil, on mobilise notre capacité d’empathie
plus feinte que critique. Impossible de cracher dans la soupe…, avant minuit.
Reste le Tonopan.
Les « agents-qualité »
veillent au grain
Que
ne ferait-on pas pour atteindre la qualité ? Qui oserait risquer un doute sur
la légitimité d'un programme qualité ? Les nouveaux
clercs veillent au grain.
Chaque
siècle se pourvoit de quelques clergés, pour le meilleur peut-être, mais
quelquefois pour le pire. Les sultans se donnent des vizirs, les présidents,
des premiers ministres. Dans l’entreprise en restructuration fleurissent de
nouvelles fonctions toutes plus enrubannées les unes que les autres.
Consultants, agents de développement, agents-qualité, etc. Ce que l’on ne dit
pas, c’est que leur salaire s’apparente à un impôt sur ceux qui bossent et font
fleurir l’objectif central de l’entreprise : produire, aider, soigner,
éduquer. Ces nouveaux métiers sont déployés par « en haut », et ils
sont excellemment chronophages. On les légitime par les promesses qu’ils ont
réussi à faire miroiter, oubliant ce qu’elles camouflent : un peu de
participation, beaucoup de papier, beaucoup de documents informatisés. Au bout
de la chaîne, du vent. Non, soyons sérieux, trop de vent, mais surtout trop
d’oublis de la « mission » de l’institution. Ces personnages,
disons-le, sont des alternatives à la démocratie dans l’entreprise, si ce terme
a encore un sens. Ils ne servent à rien ; pire, ils disqualifient des
collègues, mais ils surfent sur l’air du temps. Je ne dis pas qu’ils sont
incompétents, mais j’estime que leurs compétences sont présentes dans la tête
du plus grand nombre et que ce plus grand nombre pourrait s’en re-saisir à peu
de frais. Cela dit, je n’ai rien contre l’appel nécessaire à un expert quand la
situation l’impose.
Mais, n'oublions pas que ces agents évaluent, classent, définissent les termes
de la performance, ils détectent la défaillance et tracent le chemin de la
rectification des attitudes et des comportements.
Quelquefois
ils invitent à « soigner son développement personnel ». Sinon...
La dictature du mesurable
L'évaluateur
est bienveillant, il veut mon bien et
celui de l'entreprise. Il s'appuie sur des procédures qui prétendent à
l'objectivité. De fait, il est immergé dans le registre du mesurable. Faut-il
le rappeler : ce qui est mesurable n'est qu'un segment de la réalité des
femmes et des hommes, des personnes
que nous sommes ?
Trop
souvent, ces nouveaux agents n'en ont cure. Leur démarche tend à s’accrocher à
une nouvelle et bien morose définition du bien :
le bien
se trouve dans la performance, le mal dans l'inefficacité.
Ainsi,
le bien est réduit à ce qui est mesurable.
Au nom de la prospérité, une action se
présente comme juste et vraie parce qu'elle est efficace et mesurable.
Dans
une telle perspective, la question des buts ne se pose guère, en tout cas elle
ne nous appartient plus.
L'idée
d'avoir assez semble contraire à la
nature humaine. Dès qu'il se met à compter, l'homme demande davantage.
La
catégorie du suffisant n'est pas une
catégorie économique:
c'est
une catégorie culturelle ou existentielle.
C'est
là qu'on entre dans un nouveau théâtre, sur une nouvelle scène. On
peut être bon et mal classé, d'autant plus que le « performographe »
est à demi aveugle. Les classements et les indices font la loi.
Un sursaut, l'effort de trop, l'amertume de la
non-reconnaissance, les petites remarques suspicieuses, l'entourage qui
s'écarte, le doute, souvent l'engrenage de la maladie, la voiture balai n'est
pas loin.
À ce rythme, combien sont celles et ceux qui glissent
sur le bord de la route avant de se bloquer dans le fossé ?
Au bord du gouffre
Beaucoup
de nos contemporains vivent ainsi dans l'inquiétude du quotidien; tous les
sondages mettent en évidence cette réalité.
Nous
sommes beaucoup à vivre un nouveau type de double journée de travail. Dès le
matin, jovials, en tailleur ou en cravate ; la nuit, combattant contre
l’idée noire et l’insomnie.
Ce sont
les fruits amers du climat d’incertitude que l’on sait, mais aussi de
l’arbitraire que l’on devine et que l’on craint. Sans parler de ces coups bas
qui fleurissent dans un climat de concurrence organisé et vendu comme stimulant
pour l’entreprise ou l’organisation.
À cinq
heures du matin, nous nous disons : « Je vais faire mieux ». À
huit heures, nous pensons : « Tout le monde s’en fout ». Mais
l’entreprise restructurée se porte mieux. Nous nous asseyons à notre
bureau ; c’est compliqué la vie.
Les
travailleurs d’aujourd’hui ne sont pas des ronds de cuir,
mais des acharnés de la responsabilité individuelle, mise en scène jour après
jour, sans trop de considération pour la distinction entre l’espace
professionnel et l’espace privé.
Cette
responsabilisation personnelle hypertrophiée dans un espace concurrentiel de
plus en plus implacable, c’est la voie ouverte aux stratégies de précaution,
voire aux désengagements mesurés et, bien sûr, contrôlés. Nous sommes présents,
mais en partie ailleurs. Entrepreneurs zélés, mais écureuils, qui amassons des
noisettes pour un hiver dont nous ignorons la date de survenue, sans garantie
d’une hibernation reconstituante.
Dans ce
climat, nous calculons les moments de nos vies privées, nos investissements
dans la sphère domestique, et même le nombre de nos enfants. Nos logis prennent
la couleur du provisoire, notre quartier devient un dortoir, la mobilisation
dans la vie associative se révèle un luxe ou une prise de risque. Seuls, nous
rêvons notre destin en essayant de ne pas trop penser à la retraite ;
c’est encore un piège par les temps qui courent ; l’évoquer, seulement du
bout des lèvres, c’est un crime de lèse-dynamisme ou de chute pathologique de
la motivation.
Il n’y
a pas que des victimes, mais il y a trop de victimes.
Nous
sommes livrés à quelques tentations ; d'abord celle d'entrer dans un double
jeu, la cassure entre le jour et la nuit et la tentation peut surgir de
retourner l'arme contre soi (pas nécessairement le pistolet d'ordonnance, le
plus souvent quelques fortes pilules suffisent).
La
responsabilité peut devenir un piège si l’on manque des repères externes
nécessaires pour l’assumer et la limiter. Et de ces repères, beaucoup sont
dépourvus.
Dans
notre tête, nous voyons défiler des êtres motivés et hagards, à la limite de
l’auto-flagellation. Ils ne voient plus les feux rouges, ils avancent dans le
flux anonyme des machines déchirantes, espérant ne pas être renversés par la
grosse cylindrée qui peut surgir de gauche, de droite ou d’ailleurs. Bronzés,
ils sont pâles. Cravatés, ils tirent leurs bras ballants ; mais ils
avancent. Au bout de la piste, la compétitivité aura choisi les meilleurs.
Malheur aux vaincus ! Combien de héros sont morts en exil, dans la
tristesse d’une dernière plainte que personne n’a entendue.
Résister pour survivre
Aucune
raison de penser que cette évolution est inéluctable et que toute résistance
est vaine. L'enjeu, c'est la protection de soi et celle des autres, de ceux qui
nous entourent, de celles et ceux qui sont nos proches et nos compagnons de
vie.
Il
convient de penser à un vigoureux renforcement de la démocratie, et au respect
de l’homme total : avant d'être une ressource, je suis un citoyen.
Le mal est la domination de l'homme sur l'homme: sa
transformation en un objet ou en son équivalent monétaire.
Il faut que l'individu puisse s'affirmer comme être
autonome, et pour cela il nous appartient de relativiser l'immanence des
valeurs d'efficience et de progrès quantitatif.
Comment, en effet, la prospérité
pourrait-elle favoriser le respect d'autrui, la générosité, le don de soi,
l'égalité et la justice ?
D'abord, il s'agit de vaincre ou au moins de maîtriser
la peur. Celui qui redresse la tête est vite affublé des
étiquettes les plus sournoises: il est d'abord naïf, ou angélique, puis passéiste et dogmatique, avant de devenir agressif et
dangereux.
Les réactions individuelles ou de
niche sont sans doute opportunes et fécondes. Elles se doivent de déboucher sur
une action collective. La tape sur l'épaule, oui ; le cachet et la
pilule… pourquoi pas dans
certaines circonstances.
Une réorganisation du travail,
ancrée sur le socle d'une législation stimulante est un objectif majeur, le
phare d'un projet.
En
quelque sorte, il s'agit d'affirmer le primat de la solidarité entre citoyens
irréductibles à des ressources ou à des clients. Et, pourquoi pas, être plutôt solidaire que gladiateur ?
©
Jean-Pierre Fragnière
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