Article paru dans le Journal du Dimanche du 12 mars 2006
Par Georges Corm
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Politique
9 octobre 2006
Des fureurs de guerre sainte de Ben Laden, aux émotions religieuses fortes de Georges Bush, aux caricatures danoises qui font supporter au prophète Mohammed la responsabilité des violences terroristes dans le monde, à l’extension des colonies de peuplement dans les territoires palestiniens occupés au nom de la Bible, au pétard qui est lancé dans la Basilique de l’Annonciation à Nazareth, à Tony Blair qui vient de déclarer que seul Dieu sera juge de sa décision de participer à l’invasion de l’Irak : le monde est-il devenu fou ?
Le monothéisme que nous considérons comme ayant été le ferment des progrès de la Civilisation se transforme-t-il en une idéologie politique folle qui justifie tout et n’importe quoi ? Sommes nous revenus au temps des guerres de religion qui ont ravagé l’Europe du XVIè siècle et au temps des Croisades qui les ont précédé ? Comment la laïcité qui a été la conquête chèrement acquise de l’Europe, l’acceptation du pluralisme ethnique et religieux qui a caractérisé si longtemps de nombreuses sociétés musulmanes, peuvent-ils aujourd’hui se rétrécir comme une peau de chagrin.
Est-ce la disparition de l’URSS qui a entraîné ce changement de décor si drastique dans le monde ? Partiellement, sans aucun doute, les Etats-Unis ayant fait feu de tout bois durant la dernière phase de la Guerre froide, dans la mobilisation et l’instrumentalisation des trois monothéismes pour lutter contre le marxisme athée et « l’ours soviétique ». Est-ce le désenchantement des grandes démocraties travaillées par une crise sociale et politique multiforme et complexe, résultat de changements brutaux et rapides entraînés par la globalisation économique : délocalisation des entreprises et pertes d’emplois, immigration sauvage, consommation de masse accompagnée de médias de masse et de conformisme politique, pratique démocratique vidée de sens, multiculturalisme sans horizons ? Ces phénomènes, que l’on appelle savamment « crise de la post-modernité », sont aussi responsables de ce retour du religieux, exotique tout autant inquiétant.
Qu’il est commode ce retour du religieux, lorsqu’il devient un recours à la religion pour des chefs d’Etat en mal de génie politique et de vision rationnelle du monde ! En Occident, ce recours au religieux légitime les entreprises de puissance ou d’hyper puissance dans le monde de l’après Guerre froide. En Orient, il sert de feuille de vigne à tous les responsables politiques qui pillent les richesses de leur pays, refusent le pluralisme politique qui peut menacer leur monopole d’exercice du pouvoir et dénoncer la corruption et l’abdication de toute dignité nationale. Qu’il est commode, en Orient, comme en Occident, de monter en épingle l’affaire stupide des caricatures danoises pour prendre ici des airs indignés en faveur de la liberté d’expression ou pour laisser faire des manifestants, rendus furieux par les médias, pour montrer là bas combien on a le souci de défendre la dignité religieuse bafouée.
Un autre élément de la crise est dans cette prolongation interminable du conflit israélo-arabe qui dresse directement deux sociétés monothéistes l’une contre l’autre au Moyen-Orient, mais aussi, de ce fait, partout où des communautés appartenant à ces deux religions vivent ensemble. Si le judaïsme, après tant de siècle d’écrasement en Europe et l’horreur de l’Holocauste, est enfin respecté en Occident, n’est-ce pas l’Islam qui devient un défouloir de la peur et du racisme ? En définissant depuis quelque temps l’origine de sa civilisation comme étant « judéo-chrétienne », en lieu et place de la croyance ancrée depuis la Renaissance de l’origine gréco-romaine, l’Occident n’envoie-t-il au monde musulman un signal d’exclusion de la modernité et de ce qui nous reste de l’humanisme de la philosophie des Lumières ?
Il faut se demander aussi comment et pourquoi nous avons laissé le champ religieux investir l’espace public politique de façon aussi démesurée, aussi bien dans les médias que dans les recherches dites académiques, en Occident, comme en Orient. Nous sommes agressés, tous les jours, par le déferlement d’émissions, d’ouvrages, d’articles sur le judaïsme, l’islam, les nouveaux évangélistes, le retour du religieux. Les célébrations liées au jeune musulman (le ramadan) et le yom kipour (la grande fête juive) sont devenues des sujets médiatiques de choix, tout comme l’ont été les déplacements spectaculaires du pape Jean-Paul II, puis son enterrement auquel a assisté tout le gratin politique mondial.
C’est pourquoi, nous perdons tous les jours un peu plus toute notion des enjeux politiques et géopolitiques profanes qui secouent nos sociétés et créent des tensions internationales insupportables, alimentées par des dérives politiciennes de plus en plus graves. Ce n’est pas la religion qui est en cause ici, mais l’usage politique intensif et malfaisant dont elle est l’objet depuis quelques décades.
Face à cette situation, il faut réagir énergiquement. Républicains de tous les pays unissez-vous pour réclamer un pacte laïc, européen et international, qui préserve l’espace public, qu’il soit national, régional ou international, de l’envahissement morbide et mortifère de ce faux retour du religieux qui fait l’objet des manipulations les plus graves et les plus indignes.
© Georges Corm (http://georgescorm.com/fr)
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9 octobre 2006