L’altérité : connais pas !

 

 

Par Georges Corm

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Politique

21 juin 2009

 

 

 

Nous sommes obnubilés, au Liban comme dans le monde, par le problème, sinon le danger, que présentent diverses formes d’altérités que nous qualifions arbitrairement de radicales, d’exotiques, d’inquiétantes et d’imprévisibles. Les concepts d’altérité et d’ethnicité sont à la mode en ces temps d’obscurantisme fondamentaliste dans l’affirmation théâtrale de l’identité que produit la globalisation du monde.

 

C’est pourquoi, j’ai choisi aujourd’hui de conter ici mon impuissance à reconnaître l’altérité, vraisemblablement par une naïveté intellectuelle – que l’on pourra juger de goût douteux -, qui me fait croire à l’unité de la nature humaine. Quand je vois les anxiétés et les angoisses que suscite la notion d’altérité, je me dis que je suis un simple d’esprit et donc un « bienheureux » au sens évangélique du terme. Voici des années que je m’interroge sur les causes de cette infirmité qui m’affecte et m’empêche de voir les dures réalités de l’hostilité que peuvent éprouver les groupes humains les uns envers les autres, en raison de spécificités dites anthropologiques ou culturelles.

 

Aussi, ais-je choisi de faire un retour en arrière sur ma vie pour comprendre pourquoi et comment je me refuse encore à reconnaître l’altérité, à l’âge avancé que j’atteins. J’en suis arrivé à la conclusion que je suis resté, au fond de ma conscience, prisonnier de mon enfance et de mes premières expériences du contact avec les autres, hors du cercle familial. En cela, j’ai vraisemblablement suivi les conseils de ma mère qui, sur le beau carnet destiné à recueillir des autographes qu’elle m’avait offert alors que je n’avais que sept ou huit ans, m’avait écrit cette seule phrase : « Puisses tu garder toujours ton âme d’enfant ! ». Est-ce cette innocence de l’enfance que ma mère me recommandait de garder précieusement, en bonne chrétienne qu’elle était et qui n’oubliait pas que le Christ avait dit : « Laissez venir à moi les petits enfants » ? Ou bien est-ce le résultat de 45 ans de réflexions, de travaux et d’analyses historiques sur le pluralisme religieux et ethnique, stimulé par l’horreur des massacres intercommunautaires de notre Liban depuis 1840, mais surtout ceux auxquels j’avais assisté, impuissant et rageur, entre 1975 et 1990 ? Je vous laisse le soin d’en juger.

 

Depuis mon enfance, en effet, j’ai eu beaucoup de problèmes à définir les autres par leur religion ou leur nationalité, comme le faisaient si facilement les adultes dont je n’étais pas. Je m’étonnais déjà en arrivant chaque matin à l’école que l’on classe et sépare les « Chrétiens » -dont j’étais- des « non Chrétiens » -dont étaient de nombreux amis. Les premiers devaient aller à la messe ; les seconds restaient en cours de récréation (les veinards) ou étaient amenés à « l’étude » (ce qui leur permettait d’étudier plus que nous).

 

Je fus ensuite très malheureux, lorsque l’on me dit avec des airs mystérieux et embarrassés qu’un tel de mes amis était « juif », que les Juifs avaient crucifié le Christ ou bien qu’un tel était orthodoxe et « schismatique » ne reconnaissant pas l’autorité du Saint Père à Rome ! Je trouvais d’ailleurs que l’on pouvait difficilement être à la fois « orthodoxe », c'est-à-dire conforme au dogme et « schismatique », c'est-à-dire s’étant rebellé et ayant quitté l’Eglise de Rome. Je réalisais déjà l’inconséquence intellectuelle des adultes et leurs abus de langage.

 

On m’apprit en même temps que j’étais maronite, que j’appartenais de ce fait à une veille et prestigieuse Eglise d’Orient, ce dont je devais absolument être très fier, car j’aurai pu avoir le désagrément de naître dans une autre Eglise, n’ayant pas les mêmes titres de noblesse, ni les mêmes gloires, ni un saint fondateur aussi éminent que Saint Maron. Je fus, Dieu merci, préservé des excès de langage que l’on pouvait avoir sur l’identité des maronites. On ne me dit jamais que nous étions un peuple différent ou une « nation » spécifique. La spécificité que m’inculquait alors mon père était restreinte à cette fierté de l’appartenance à une des Eglises les plus anciennes dans l’histoire du christianisme. Aussi, ai-je toujours trouvé aberrant l’emploi du terme de peuple ou de nation pour désigner mon identité maronite qui s’incarnait exclusivement pour moi, dès mon enfance, dans un exotisme liturgique fort, comparé à celui de la messe latine des Jésuites à la quelle nous étions forcé d’assister tous les matins. Comble de l’ironie, j’apprenais en classe le latin, mais je reste jusqu’aujourd’hui « blessé » que mon cursus éducatif n’ait pas inclus l’apprentissage du syriaque, notre langue ancêtre.

 

C’est aussi, vers la même période de mon enfance, que je découvris le discours des adultes qui divisait le monde en deux catégories : la première orientale et libanaise dont était issue ma famille, différente de la seconde, celle de mes copains français, italiens, maltais, tous des occidentaux ou des européens qui peuplaient le collège de la Sainte Famille du Caire où je faisais mes études. La rhétorique des adultes sur le « Nous », les orientaux, opposés à « Eux », les occidentaux, me devint familière. Mais ce classement me laissait perplexe, car je voyais les adultes orientaux de mon entourage être tout à la fois très convaincus et très fiers de leur différence – et donc de leur supériorité - par rapport aux occidentaux, mais en revanche leur porter, en même temps, une admiration, mêlée de défiance ou de perplexité, voire de sentiment d’infériorité. Pour le petit garçon, plutôt sage et sans histoire que j’étais à l’époque, ces sentiments d’altérité que secrétait le milieu ambiant me laissaient froids et je m’efforçais de les oublier pour ne éviter que mes relations avec mes camarades en soient perturbées.

 

Je n’avais pas encore connu le classement de mes concitoyens musulmans libanais entre sunnites, chiites et druzes, ce qui n'adviendra qu’à mon retour de mes études universitaires à Paris, mais j’étais déjà effaré à l’âge de douze ou treize ans de tous ces classements qui catégorisaient mes différents amis! N’étaient-ils pas tous comme moi, de jeunes garçons sympathiques avec qui, en général, je m’entendais bien? Nous faisions des parties de jeu de billes passionnantes, nous faisions du vélo ensemble, nous allions les uns chez les autres, sans aucun souci de l’appartenance de chacun. Plus tard, à l’entrée dans l’adolescence, les amitiés sont devenues plus intimes encore, plus fortes : on parlait de nos exploits sentimentaux, de nos problèmes philosophiques et existentiels, de nos aspirations et projets d’avenir.

 

Etre juif, musulman ou chrétien, schismatique ou uniate, oriental ou occidental, n’influait en rien sur la façon dont se nouaient ou se dénouaient les amitiés. Bref, je ne voyais pas de différence entre nous, qui soit attribuable aux identités abstraites dont regorgeait le discours des adultes. Je classais mes amis par leur caractère sérieux ou frivole, leur drôlerie ou leur mélancolie, leur sincérité ou leur hypocrisie, leur générosité ou leur avarice, souvent par l’hospitalité dont faisaient preuve leurs parents lorsque nous étions en visite les uns chez les autres ou par le caractère somptueux ou austère de l’ameublement des appartements dans lesquels ils vivaient. Certains parents étaient froids et distants, d’autres chaleureux et attentifs, qu’ils soient orientaux ou occidentaux, juifs, chrétiens ou musulmans.

 

Je ne peux jusqu’aujourd’hui oublier ce cours de catéchisme où un bon père jésuite, au ventre replet et au sourire bienveillant, nous expliqua l’importance des Croisades dans le christianisme, la nécessité impérieuse alors de faire la guerre aux musulmans qui occupaient le tombeau du Christ. J’en fus atterré, car je vivais dans un pays massivement musulman où la population était si pacifique et si gentille avec tous les étrangers que nous étions. La meilleure amie de ma mère était égyptienne et musulmane, son fils était mon meilleur ami.

 

Dans ce collège de jésuite du Caire, véritable reflet de la diversité du monde, je ressentais cependant les différences de caractère ou de tempérament à l’intérieur du groupe de nos maîtres et enseignants : souvent la rudesse de certains au titre ronflant de père préfet, de père recteur, en général français de nationalité, la bonhomie et l’humilité d’autres, professeurs ou directeurs de conscience ou « frères » cuisinier ou portier, de différentes nationalités dont des Français, des Libanais, des Arméniens ou des Egyptiens.

 

Je crois aussi que ce qui me dérangea le plus à cette époque, ce ne furent pas ces différences de nationalités ou de religions, mais celles qui séparaient implacablement, à l’intérieur du monde dans lequel je vivais, les gens riches ou aisés possédant des domestiques, des voitures, des chauffeurs, des adhésions à des clubs luxueux au Caire ou des plages chics à Alexandrie et celui de ces mêmes domestiques, des pauvres qui marchaient pieds nus dans les rues dans leurs amples gallabiyya toutes sales et déchirées, qui portaient sur leur dos des fardeaux écrasants et suaient de tout leur corps, ou qui conduisaient des charrettes contenant des fruits et des légumes, tirées par des ânes faméliques.

 

Je ressentais là une douloureuse fracture du monde qu’il était impossible de traverser quels que soient mes penchants naturels pour accepter et aimer la diversité du monde. Je ne partageais pas vraiment l’idée de Jésus sur le fait que les pauvres étaient des « bienheureux » et qu’ils rentreraient facilement, à la différence des riches, au Royaume du Ciel. En tous cas, les paroles du Christ sur le sujet n’atténuait pas mon sentiment que Dieu était injuste, voir même cynique, de permettre ces îlots de bien-être et de luxe au milieu d’océans de pauvreté, de permettre que certains hommes et femmes soient des domestiques obligés de se désister de toute volonté propre.

 

Cela me préoccupait autrement plus sérieusement que le fait que Dieu ait créé des hommes parlant des langues différentes et ayant des faciès d’une variété infinie. Evidemment, je ne me posais pas encore à cette époque la question de savoir pourquoi Il se manifestait à travers des religions différentes. Malice ou cynisme ou germes de l’émulation pour mieux Le connaître : je ne sais toujours que répondre !

 

Bref, j’avais un sérieux problème avec l’altérité identitaire : je ne la ressentais pas. Mon cerveau se refusait à la reconnaître, là où tant d’autres la voyaient terrifiante ou, en tous cas, toujours potentiellement dangereuse. Ce qui est certain, toutefois, c’est que la grande variété de traits de caractères psychologiques que peut avoir un être humain, telle que je la trouvais chez tous mes camarades, m’enchantait. Je trouvai la diversité des langues magnifique, chacune produisant un son différent de l’autre. Par contre, les langues dites « mortes » me donnaient le goût amer de la vanité de ce monde. Je faisais du latin de façon intensive et quotidienne et cela me faisait vivre dans ce monde disparu à jamais de l’antiquité gréco-latine. Je ne m’en consolais pas. Comment une langue, une civilisation, des institutions peuvent-elles cesser d’exister ?

 

Plus tard, développant mes connaissances historiques sur le Liban, je m’aperçu que si l’on m’avait parfaitement appris le latin dans mon adolescence, j’avais été privé de patrimoine identitaire historique, celui de la langue et de la culture araméo-syriaque, dont était issues la plupart des Eglises orientales et, plus particulièrement la mienne, l’Eglise maronite. En fait, la confusion des mots chez les adultes, les imaginaires politiques, feront croire que le Liban est bilingue, mais d’un bilinguisme arabe-français, comme si le Mont-Liban et la Bretagne appartenaient au même territoire étatique et historique.

 

Parti en France, à l’âge de dix- sept ans, pour mes études universitaires, je me heurtai pour la première fois à des réalités identitaires dures : on était en pleine guerre d’Algérie et les passions étaient à leur comble. Je découvris le mot méprisant d’ « Arabe » et ne put m’empêcher de m’identifier à ce qualificatif. Je découvris aussi le fossé qui séparait les Français réels, ceux de la vie quotidienne au XXè siècle que je côtoyais tous les jours, des Français idéalisés tels qu’ils m’étaient apparus à travers l’enseignement remarquable qui m’avait été donné de la littérature française : entre Corneille, Racine, Molière, La Bruyère, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Balzac et Zola et le parisien du XXè siècle, je ne m’y retrouvais plus du tout. Mais tout cela est une autre histoire que je ne raconterai pas ici.

 

Rentré au Liban à l’âge de 22 ans, je fis une autre découverte effarante : mon pays n’était pas seulement divisé entre chrétiens et musulmans, ce que les adultes de mon entourage familial ne s’étaient pas privés de me décliner sur tous les tons depuis mon enfance. Je pris donc note que les Chrétiens n’étaient pas uniquement maronites ou orthodoxes, mais qu’il y avait aussi des latins, des syriaques, des chaldéens, des protestants, des grecs catholiques, des monophysites, des chalcédoniens et des nestoriens. Je découvris parallèlement que les musulmans n’étaient pas simplement musulmans, mais qu’ils étaient censés être profondément divisés entre sunnites, chiites, et … druzes, difficilement classables, mais aussi alouites, ismaéliens et autres ! Je vous fais grâce ici des âneries que l’on pouvait entendre sur les Phéniciens dont l’âme se réincarnait chez les Chrétiens à l’exclusion des musulmans, alors que la Montagne inspirée de Charles Corm, exprimait exactement l’inverse, affirmant notre origine commune, Chrétiens et Musulmans, dans l’ancêtre phénicien !

 

Toutefois, dans tout ce jeu complexe de classifications, je voyais avec mes yeux tout une autre réalité de mon pays : une diversité exotique d’habillements dont on trouvait une exposition vivante et permanente sur la place des Canons : des sherouals, des grandes moustaches, des tarbouches comme en Egypte, des nœuds papillons, des dames élégantes à l’européenne, d’autres aux longues robes paysannes et aux fins voiles de mousseline blanche ou d’étoffes noires. J’étais émerveillé à nouveau de cette formidable diversité d’apparences, aujourd’hui disparue quand on se promène dans ce qui reste de notre vieux Beyrouth assassiné.

 

Je tombais éperdument amoureux de la place des Canons que je fréquentais assidûment, cependant que je me rebellais contre la maladie généralisée de se demander, avec une certaine anxiété, à chaque fois qu’un Libanais serre la main d’un autre : mais de quelle confession est-il donc ? Je n’avais su deviner un juif, à l’apparence physique ou au maintien et au comportement, ce que tant de personnes se vantaient de savoir au premier coup d’œil, comment donc reconnaître un sunnite, un chiite, un druze, un orthodoxe, un grec catholique parmi les nombreux Nabil, Samir, Charif, Mounir, Mourad, Salma, Salwa, Mona, Nour … ! Je cherchai en vain des traits distinctifs, suffisamment importants ou décisifs pour décider qu’il y avait là une catégorie à part et spéciale d’humanité. Je n’en trouvai guère. Des fichus : ma mère et mes tantes en portaient très souvent et que dire de toutes ces paysannes maronites que l’on voyait encore à la montagne avec des fichus noirs. La langue française : dans mes amis de cette époque, j’avais autant de musulmans de toutes confessions qui la parlaient aussi bien que moi.

 

C’est donc en vain que je cherchais à trouver des traits communs aux « membres » de chacune de ces communautés. Je trouvais au contraire dans chacune des communautés autant de  colériques et de bilieux que de personnes calmes et généreuses, autant d’intelligents et de subtils que d’esprits obtus. Bien plus, nous parlions tous la même langue, mangions la même cuisine, aimions tous Feyrouz et Sabah et Wadih el Safi, mais aussi Dalida, Jacques Brel ou Georges Brassens. Et pourtant, certains de mes amis disaient deviner tout de suite l’origine religieuse de chacun ; certains parlaient même d’ethnies différentes, de sociétés différentes, sans partage commun de l’existence et du destin. Je trouvais aberrant tous ces clichés et images d’Epinal sur le Liban « mosaïque » d’ethnies et de communautés religieuses, clichés qui circulent encore aujourd’hui partout comme un dogme sacré, intangible. Elles constituent une frontière redoutable de l’esprit et du cœur, un obstacle majeur à toute réflexion pour un Liban meilleur et plus juste.

 

De nouveau, j’étais atterré, car vraiment en dehors d’un conformisme intellectuel pesant, le système implacable de classement des Libanais me paraissait une insulte à l’esprit ; et encore, je ne parle pas du classement méprisant qui sera opéré à partir du début des années 1970 entre les « bons » Libanais et les « mauvais » Libanais, entre « libanistes » patriotes dévoués et pan- syriens ou panarabes s’obstinant à refuser l’indépendance du Liban et à vouloir la détruire; classement ressurgi, avec le plus grand mauvais goût, depuis quelques années sous des formes renouvelées.

 

Décidemment, j’ai un problème avec l’altérité. Je le traîne encore à l’âge avancé auquel je me trouve. Je suis resté, heureusement ou malheureusement, jusqu’aujourd’hui un enfant émerveillé par cette diversité du monde, dans laquelle j’avoue ne pas trouver d’altérité, qu’elle soit radicale ou nuancée. Sous son aspect ronflant et scientifique, ce concept a d’ailleurs pris une connotation dérangeante et inquiétante. Il est à l’origine de centaines de milliers d’écrits, parfois savants, parfois vulgaires et stupides, que l’on désigne par le qualificatif ambitieux d’ « anthropologiques ». On y classe les êtres humains, comme on le fait pour les insectes, les animaux, les végétaux. On considère que la couleur de la peau, la religion – ou même simplement la nuance dans le dogme, la différence de rite et de pratique -, la langue, donnent autant de catégories d’êtres humains, censés être essentiellement similaires les uns aux autres à l’intérieur de la case où ils sont classés, mais foncièrement différents les uns des autres suivant la case où l’anthropologie les a hermétiquement enfermés.

 

Ayant roulé ma bosse dans tout le Moyen-Orient, l’Europe, les Etats-Unis, l’Inde et l’Indonésie, je ne ressens toujours pas l’altérité ou la différence radicale. Ceci  ne me facilite pas toujours le contact et le dialogue avec tous ceux qui y croient dur comme fer, organisent leur vision politique ou leurs recherches académiques sur cette base. Je vis avec ce problème angoissant depuis mon enfance. Je le vis bien ou mal suivant les époques de ma vie et les situations que je subis, mais je reste atteint de ce mal. Je m’obstine, en revanche, à croire dans la beauté de la diversité humaine : celle des opinions, des fantasmes, des caractères psychologiques, des façons de s’habiller, d’être poli ou malpoli socialement et, surtout, d’être riche ou pauvre, d’être ouvrier, paysan ou col bleu, cadre de firme multinationale ou fonctionnaire des Nations Unies, boursicoteur ou capitaine d’industrie, universitaire ou chercheur scientifique, militaire ou pacifiste, religieux ou agnostique, fanatique ou l’esprit ouvert.

 

En revanche, et jusqu’aujourd’hui, l’altérité « sociale », elle, continue de m’apparaître extrêmement présente dans notre vie de tous les jours. Moralement elle est plus dérangeante que jamais, mais aussi toujours potentiellement plus dangereuse que jamais. N’est-ce pas elle qui a si souvent provoqué, à travers l’histoire du genre humain, de la violence, des émeutes, des guerres civiles sanglantes qui peuvent être masquées ou traduites par des revendications ethniques ou communautaires suivant la culture ambiante et ses expressions. Cette altérité dérangeante, même le père Marx, ne l’a pas reconnue, croyant naïvement que l’humanité trouverait son bonheur à travers des étapes bien ordonnées et clairement définies dans le cours du développement matériel de l’Humanité. Il a confondu le prolétariat industriel avec le Fils de Dieu, en lui assignant le même rôle rédempteur.

 

Quant à moi, bourgeois, fils de bourgeois, qui plus est chrétien, je voudrais vivre en toute bonne conscience sans remords de pouvoir manger à ma faim, d’aller dans de bons restaurants et de bons hôtels, de circuler dans une voiture confortable. En revanche, dans ma négation de la différence radicale, mon expérience vécue me fait croire que dans un même « groupe » humain, partageant un même élément de spécificité qu’il s’agisse de la croyance religieuse, de la couleur de la peau, de la langue d’expression, du statut social ou professionnel, on trouve la même diversité de caractère et de tempérament que partout ailleurs chez les autres « groupes ».

 

Aussi, je m’obstine et je signe mes aveux : mon cerveau ne reconnaît pas l’altérité. Sur ce plan, depuis mon enfance, je suis daltonien et je ne m’en plains pas. Je crois, en effet, que mon cerveau rebelle à l’altérité a pu ainsi développer d’autres capacités de voir et de comprendre le réel. Je pense surtout que c’est pour cela que je me suis naturellement consacré, à travers mes ouvrages successifs, à déconstruire et dénoncer les manipulations politiques constantes de la formidable et enrichissante diversité humaine. C’est cette source d’enrichissement que certains s’obstinent à appauvrir et à dégrader dans des altérités radicales, plus imaginaires que réelles, sentiments d’altérité qui mènent en toute bonne conscience à la guerre, à la violence et au crime. Ceci, sans parler du racisme le plus outrancier et du narcissisme le plus vulgaire, individuel et collectif, qui se cachent derrière tant de beaux discours politiques et philosophiques et d’œuvres dites académiques qui creusent les sillons des violences et conflits futurs. Mais aussi sans parler du racisme social qui pratique l’oubli permanent de l’enfer de la pauvreté, de la faim, de la misère abjecte. L’obsession identitaire favorise cet oubli majeur au détriment de la morale publique la plus élémentaire. 

 

En bref, je crois qu’être un homme libre, c’est d’abord récuser les frontières de l’esprit qui créent et recréent sans cesse de l’altérité identitaire pour mieux oublier le scandale de l’altérité sociale et économique dans le monde de richesses et de gaspillages dans lequel nous vivons. Ce n’est qu’en faisant tomber ces frontières que l’on peut découvrir la diversité du monde et les parfums et senteurs des hommes et des femmes qui le peuplent, que ce soit ceux de leur aspect physique, de leur habillement, de leur religion, de leur langue ou de leur culture. Ceux qui ne franchissent pas ces frontières artificielles de l’esprit restent emprisonnés dans ce qui a été nommé et décrit, il y a plusieurs siècles déjà, par Etienne de la Boétie, comme étant de « la servitude volontaire ».

 

 

Beyrouth, le 30 mars 2009

 

 

 

© Georges Corm

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21 juin 2009