à Joanna Nowicki
Par François Chirpaz
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Rubrique Politique
3 septembre 2006
Depuis les premiers temps de leur installation sédentaire les sociétés humaines ont coutume de se rapporter au territoire sur lequel elles ont établi leur séjour comme au point central de leur ancrage dans le monde. C'est là que les individus ont fait leur entrée dans la vie, qu'ils nouent leurs relations les plus essentielles, c'est là qu'ils habitent, qu'ils travaillent et qu'ils vivent. Pour chacun, le territoire constitue le lieu même de sa vie. Qu'il se déplace ou y séjourne en permanence, ce lieu initialement non choisi, puisque nul n'a choisi de naître ici plutôt qu'ailleurs, pas plus qu'il n'a choisi de faire son entrée dans la vie, devient, au fil du temps, espace privilégié entre tous. On visite d'autres régions ou d'autres pays et on y voyage mais c'est dans ce « ici » privilégié que l'on réside car on y a établi sa demeure, en ce lieu qui constitue un territoire.
Le terme doit, cependant, être entendu en une double acception car il désigne, tout à la fois, un environnement naturel et un environnement social. L'environnement naturel est celui de cette portion de terre et de ciel, sous cet horizon particulier. Une terre avec la douceur propre de son paysage ou la rugosité de son sol, un horizon ouvert par de vastes plaines ou sur une étendue maritime, ou bien barré par de hautes montagnes et toujours avec les couleurs changeantes de son ciel mais ne ressemblant guère à celles des ailleurs. Pour les hommes qui y vivent de longue date leur espace naturel est inséparable d'une tonalité générale familière où la couleur des choses renvoie à leurs odeurs, celles d’ici et que l'on ne retrouve nulle part ailleurs. Chacune de ces particularités demeure, toutefois, elle-même inséparable de l'environnement des autres, connus ou inconnus avec qui ou au milieu de qui les hommes vivent. Nombre d'espèces animales ne vivent qu'en délimitant, elles aussi, leur territoire qu'elles sont prêtes à défendre avec vivacité contre toute invasion de quiconque, fut-ce celle de congénères, telles des forteresses d'où ces intrus sont expulsés parce que malvenus. Mais seuls les êtres humains confèrent ce double caractère à l'espace où ils vivent car ils ne se maintiennent dans la vie qu'au sein de relations avec d'autres, leurs semblables.
Une portion de l'espace naturel n'est rien qu'un lieu de passage ou de campement tant que les hommes ne s'y sont pas installés en édifiant des demeures faites pour durer. Le territoire de référence est lieu où l'homme habite et cela est affaire de temps. Il y vit au présent, mais son présent est déjà ouvert sur un temps à venir, il se sent bien là, sans nulle envie d'aller s'établir ailleurs, si nul ne le chasse de son chez soi. C'est là qu'il choisit de rester car son présent implique un temps à venir espéré comme semblable au maintenant et cela d'autant plus qu'il est renforcé par une histoire plus ou moins longue. Un territoire habité est toujours, à quelque degré, lié à une histoire passée qui rassure et conforte en témoignant d'une continuité dans le temps. D’autres générations ont vécu là, même si cela est plus évident dans l’habitat rural que dans celui de la ville. Au long du temps passé, il y a eu d'autres jours, heureux ou malheureux, mais c'est là que la vie a été vécue et qu'elle incite à demeurer parce que c'est là que les hommes peuvent espérer faire prendre corps à leurs projets et à leurs rêves. Il faut avoir beaucoup souffert en ce lieu qui a vu le commencement de leur vie pour que les hommes n'aient rien de plus pressé que de le fuir.
Les Pères pèlerins qui ont choisi de fuir le Vieux Monde au risque de braver les incertitudes de l'océan n'ont eu de cesse, une fois atteintes les rives du Nouveau Monde que de reconstituer le cadre de leur vie d'antan mais sans ses menaces et pour répondre enfin à leurs rêves de conditions de vie conformes à leur attente de liberté. Ils introduisaient une césure dans leur histoire, mais c'était afin de donner réellement forme humaine à leur vie, à la recherche non pas tant d’une autre terre que d’une terre promise, tel le peuple hébreux sortant de sa condition d’esclave en Egypte. D’une condition de servitude ou de misère à un espace de liberté. Quant aux migrants qui, au long de ces derniers siècles, ont été guidés par le « rêve américain », ils ont emprunté le même chemin, fuyant le poids d’une histoire insupportable pour les horizons presque sans fin d’un espace offert à la liberté.
Les raisons ne sont pas toutes les mêmes qui lient les hommes au sol sur lequel ils établissent leur demeure. Pour des sédentaires de longue date, la part de la mémoire est la plus forte qui fait aimer cette terre sur laquelle ils sont nés, d’une manière quasi-charnelle. Leur présent est, comme pour chaque homme, tissé de rêves, mais ces rêves ne vivent qu’en se logeant dans une mémoire inscrite sur cette portion de terre. Les peuples nomades, eux, semblent en faire moins cas. Ils ont bien un « lieu », mais ce lieu est mobile. Pour le sédentaire, l’espace social ne se dissocie pas de l’espace naturel et son horizon est, tout à la fois, celui du paysage et celui de la communauté dans laquelle il a fait son entrée dans la vie. Le nomade, lui, met l’accent sur l’espace social, soit que le clan se déplace de lieu en lieu en quête de pâturage pour ses troupeaux, soit que les individus recherchent, ailleurs, un réseau de relations mieux à mêmes de répondre à son attente. Pour le sédentaire, les racines qui le lient à ce territoire sont déjà données, mais son rapport à ces racines est variable. Si le citadin peut, éventuellement, se déplacer de ville en ville, à la recherche de travail, l’agriculteur, lui, est davantage tenu à demeurer sur cette portion de sol qui le fait vivre. Le nomade n’est donc pas tant celui qui n’a pas de racines que celui qui en recherche d’autres, mieux à même de répondre à son attente.
Seuls, en fin de compte, les exilés contraints, chassés de leur terre par la misère, la faim ou la terreur de la guerre sont des personnes déplacées, ballottées dans l’espace mais sans « lieu » où la vie puisse se vivre. Sans patrie et, toujours, pour une part, déchirés entre le « ici » où ils ont été conduits et le « là-bas » dont ils ont été dépossédés. En proie à la nostalgie de la patrie perdue, telle celle qui se laisse entendre, dans la musique de Chopin, inconsolable d’avoir perdu la douceur du domaine de Zelazowa Wola.
La ligne frontière
Le territoire est donc ce lieu où des hommes habitent et où ils ont choisi d'installer leur demeure. Mais, pour que cette portion d’espace soit effectivement un territoire il faut qu’elle soit délimitée par un tracé qui la distingue en la séparant de toutes les autres où l'on ne parle pas la même langue et où l'on vit selon des croyances et des coutumes différentes. Le tracé de cette ligne est naturel et il s'impose de soi lorsqu'il est marqué par la présence d'une rivière, d'un fleuve, d’une mer ou d'une montagne. Il est de pure convention lorsqu'il est l'héritage historique de conflits ou de traités. De telles conventions sont de pure contingence et elles ne coïncident pas toujours avec le relief naturel mais elles ont, avec le temps, acquis force de loi et elles s'imposent avec la même nécessité.
Qu'il soit imposé par la nature ou bien de pure convention, ce tracé a pour fonction d'inscrire sur le sol et dans les mentalités des hommes une différence et un écart. Ce sont deux peuples ou deux communautés qui se trouvent séparés par leur langue, leurs croyances et leurs coutumes. Ils sont en relation lorsqu'ils font du commerce car le commerce ne connaît guère de frontières dès lors que les partenaires de l'échange y trouvent leur compte. Un peuple qui a un besoin vital de ce qu'il est incapable de produire doit bien chercher ailleurs ce qu'il lui faut pour vivre, n'hésitant pas à faire commerce avec ceux-là mêmes dont les croyances et les mœurs lui demeurent étrangères. La pratique du commerce n'ignore pas les frontières, mais elle sait pouvoir les franchir sans risque.
Le tracé de la frontière délimite donc un dedans et un dehors : le dedans de la communauté soudée par une même langue et par un mode de vie commun et le dehors où les hommes parlent une langue différente et vivent selon d'autres mœurs. Cette délimitation marque un espace territorial. Elle est également présente, sur un même territoire, lorsqu'elle distingue des classes ou des groupes sociaux qui vivent sur le même sol mais à qui s'imposent les prérogatives des classes supérieures. Une société de type hiérarchique tient à marquer la différence de statut entre supérieurs et inférieurs, entre maîtres et serviteurs. Le vêtement, l'habitat, le mode de vie sont autant de signes qui distinguent les uns et les autres qui peuvent se côtoyer mais ne peuvent, à aucun moment, se mêler. Un prince peut séduire une bergère, mais la réciproque est inconcevable pour les membres d'une caste consciente de ses prérogatives. Le premier événement est de l'ordre de l'anecdote sans grande conséquence, le second ne peut se produire qu'en laissant pressentir un bouleversement de l'ordre hiérarchique. Lors même, en effet, que les êtres humains vivent tous dans le monde ils ne vivent, néanmoins, pas tous dans le même monde.
Sans doute, comme Tocqueville l'a mis en évidence, la démocratisation de la vie sociale a changé les rapports entre les hommes. Dans un espace démocratique, l'individu peut considérer n'importe quel autre comme son semblable. Un être distinct par nombre d'aspects mais un être humain comme je le suis. La société démocratique a rendu caduques nombre de signes traditionnels de différenciation entre les hommes et l'époque contemporaine a accentué ce mouvement par l'usage du vêtement. Il s'en faut pourtant que l'abolition des signes de distinction aristocratiques ait mis tous les hommes sur le même plan. Et les sociétés qui, en leur point de départ, se sont proclamées délibérément égalitaires, ainsi les sociétés communistes, n'ont pas tardé à réintroduire des marques de distinction. D'autant que des indices plus ou moins insistants viennent rappeler aux hommes que leur accent les singularise, qu'ils n'ont pas eu accès aux mêmes lieux de formation ou qu’ils ne sont pas également proches des instances du pouvoir. Chacun n’est pas tout à fait comme les autres car il ne peut rivaliser en compétence.
La ligne frontière a, de ce fait, un tracé tour à tour visible et invisible mais toujours, en tout cas, bien réel. Un tracé immédiatement repérable lorsque les langues parlées ou les modes de vie ne sont pas les mêmes, il est visible quand il est inscrit sur le sol, là où il sépare un peuple d'un autre ou bien les quartiers riches des zones défavorisées, ghettos, favelas ou bidonvilles. Il n'est pas visible lorsqu'il n'est pas inscrit sur le sol mais trahi par des écarts de richesse, de mentalité, d'éducation ou de culture. Quelle que soit sa forme un tel tracé marque plus que la séparation entre un dedans et un dehors. A celle-là il superpose une autre séparation entre le proche et l'inquiétant, entre le familier et l'étranger. L'intérieur, espace du dedans, privilégie une relative proximité entre ceux qui parlent la même langue et vivent selon des croyances et des coutumes semblables. L'extérieur n'annonce pas seulement des hommes différents mais des hommes qui, par cette différence même, peuvent laisser pressentir une menace et lors même qu’ils présentent un certain nombre de traits communs avec ceux de l'espace du dedans rien n'assure qu'ils soient aussi vraiment des êtres humains.
Un tracé symbolique
Si le tracé de la frontière ne relève pas de la seule topographie c'est qu'il est, d'abord et avant tout, d'ordre symbolique. Nulle réalité du monde où l'homme habite n'est jamais simplement ce qu'elle est, ni les choses ni les objets ni, à plus forte raison, l'espace familier. Dans l'espace humain, chacune de ces réalités se voit investie d'une charge symbolique.
Dans le fonctionnement ordinaire du langage les signes ordonnent un ajustement des sonorités vocales, des idées et des choses, en vue de nommer et de désigner ce qui est évoqué au sein des échanges quotidiens. Les symboles, également, font signe et ils sont repérables comme tels à l'intérieur d’une même communauté linguistique et culturelle. Ils sont pourtant d'une autre nature car ils impriment aux signes une surdétermination qui leur confère une amplitude dont les signes ordinaires sont incapables. Le symbole nomme et il désigne mais il s'annonce toujours avec un surplus de sens à tonalité imaginaire et affective particulièrement forte pour la communauté qui le reconnaît comme tel. A travers lui, c'est tout un monde qui s'annonce, une certaine façon de se rapporter au fond de la culture d'une communauté. Si un drapeau n'est guère qu'un morceau d'étoffe aux couleurs diversement assorties on sait à quel point il a un impact sur le peuple qui se reconnaît en lui et, plus particulièrement, lorsque la vie de ce peuple se pressent comme en péril.
Brandir le drapeau n'est pas agiter un morceau d'étoffe c'est, pour un peuple, s'affirmer contre ses ennemis en affirmant sa volonté de demeurer dans la vie. En d'autres termes, dans le symbole, la communauté qui le reconnaît se manifeste comme vivante en affirmant sa volonté de vivre. Et le tracé de la frontière est de cet ordre. La référence au drapeau s'impose d'autant plus que nul ne connaît pour l'avoir parcouru en son entier le territoire de son propre pays. Trop vaste ou trop complexe il échappe au regard malgré le grand nombre des souvenirs partiels qu'un homme peut avoir conservés en mémoire. Par contre, le simple fait de l'exhibition du drapeau rassemble en un seul lieu le tout de la patrie, la présence de la mémoire d'un peuple. A la fois son rassemblement dans le présent, sa mémoire et sa volonté de demeurer en vie.
Cependant la patrie n'est jamais une, elle est, en fait, plusieurs. Seul celui qui n'a jamais dépassé l'horizon de son territoire cantonal et qui ne sait rien de ce qui se passe au-delà n'a qu'une seule patrie qu'il entend privilégier contre toute autre région du monde. Aussi est-il si volontiers nationaliste voire chauvin car son territoire il ne l'aime pas pour lui-même mais contre tous les autres. Mais quiconque ne se laisse pas prendre au piège d'une préférence d'autant moins fondée qu'elle ne connaît rien de ce qui se passe ou s'est passé ailleurs ou dans des temps antérieurs sait bien qu'il ne peut être véritablement humain qu'en habitant plusieurs patries. La grande, sans doute, qui est sa nation, mais également la petite, celle de sa province car elle a, elle aussi, une histoire et une identité. Mais aussi, enfin, celle dont les horizons coïncident avec le monde des grandes oeuvres. Une culture ouverte sur un espace plus large que celui de son canton et sur un temps plus profond que celui du présent de ses propres soucis n'est jamais dépaysée dans la rencontre des grandes oeuvres de la pensée, de la littérature ou de l'art. Toutes ces œuvres font partie de son monde, quels que soient le temps et le lieu qui les ont vu naître.
Point n'est besoin de résider à Florence, Prague ou Paris pour s'y sentir chez soi. Et nul besoin d'être grec, russe, allemand, anglais ou américain ni d’être né chinois ou japonais pour être en accord avec l'émotion née à la lecture des auteurs majeurs de chacune de ces langues, lorsque des traductions en facilitent l'accès. Nul besoin, enfin, d'être croyant pour se laisser émouvoir par la beauté des chefs-d’œuvre des cathédrales gothiques ou des icônes byzantines, par l’espace des temples grecs ou des mosquées. Des oeuvres peuvent dérouter par les énigmes qu'elles laissent en suspens, comme les édifices d'Egypte ou les vestiges mayas mais la voix qu'elles laissent entendre témoigne de la permanence de l'esprit dans les oeuvres de ces hommes dont, parfois, nous ne connaissons que si peu. En un sens, la véritable patrie de quiconque ne demeure pas sourd à cette voix des grandes oeuvres est aux dimensions de l'Histoire universelle. Son ouverture se joue des tracés des frontières des nations, comme si de tels tracés ne pouvaient que faire obstacle à la rencontre des oeuvres que l'esprit a suscitées en l'homme, ailleurs ou en d'autres temps. Quiconque est sensible à de telles œuvres de culture est, à la lettre, un cosmopolite, un citoyen du monde. Mais, quelle que soit son ouverture un tel espace n'est pas sans extérieur pour autant. Ici, l'extérieur ou le dehors ne relève pas de la topographie, il n'est pas le différent, il est l'envers de l'humain, c'est-à-dire la barbarie, la négation sauvage et brutale de la part humaine de l’homme. Le barbare est encore un homme, puisque la sauvagerie dont il est capable est introuvable ailleurs dans le monde de la nature, mais cet homme ne peut vivre que de la destruction sans pitié de ce qui fait de chacun un être humain. L’extérieur de l’espace de la culture ainsi entendue n’est pas le monde de la nature ni celui d’autres sociétés : il est la négation, par des hommes, de la part humaine de l’homme.
Le tracé de la frontière est comme l’inscription sur le sol des différences qui séparent les hommes. Et, tout d'abord, ce fait massif qu'ils ne parlent pas tous la même langue. Cependant, si cette ligne tracée sur le sol qui sépare un peuple d'un autre est autre chose qu'un panneau de signalisation c'est que la symbolique qui l'habite ne la fait vivre au présent qu'en l'investissant d'une part de mémoire et de rêve. D'une part de mémoire dont témoignent, sur le sol même, les vestiges d'un temps révolu, monuments conservés ou à demi en ruine, ou encore stèles commémoratives pour fixer le souvenir et, dans les livres, des récits de ce que fut le peuple qui a vécu en ces mêmes lieux en des époques antérieures. Mais également d'une part de rêve car même si un peuple connaît une partie de son passé, sur ce que furent ses origines la part de rêve l'emporte sur les connaissances qu'il en peut avoir.
Comment a commencé à se constituer ce peuple auquel nous appartenons ? La part propre de la connaissance peut en être mince mais, du coup, d'autant plus grande la part de rêve qui grandit son passé, ses actes fondateurs et ses héros en les élevant au rang de mythe. On peut sourire des récits plus ou moins fabuleux des légendes qui racontent les premiers temps de l'histoire d'un peuple. C'est tout simplement ne rien comprendre à cette voix du rêve qui habite l'être humain en le façonnant autant que le système de la langue qu'il parle ou son souci de demeurer attentif aux exigences de la raison.
C'est donc une charge symbolique complexe qui délimite, en fait, le tracé de la frontière qui sépare le dedans et le dehors. Séparation qui est répartition mais séparation qui est indice de l'installation sur un sol du vivre humain en communauté. Une frontière marque un seuil et, au même titre que le seuil d'une demeure, elle demande d'être respectée pour elle-même. Les rites qui précèdent le franchissement du seuil d'une demeure privée sont variables selon les lieux et les traditions mais ils ont tous ce caractère commun d'inciter à respecter des règles. Entrer dans la demeure d'un autre sans y être invité est faire de cette entrée une irruption agressive et brutale. C'est se situer sur le registre de la guerre. Pour que la paix soit maintenue l'invitation est indispensable en vue de respecter le caractère quasi sacré du seuil. A plus forte raison, lorsqu'il s'agit d'un édifice religieux, lieu par excellence de la rencontre des hommes et du divin. Seuls des barbares ne savent pas ou ne veulent pas savoir que sur le seuil d’un temple, d’une église, d’une mosquée ou d’une synagogue on doit déposer les armes et que passer outre est commettre un acte monstrueux.
La proximité familière
Dedans/dehors et, entre les deux, un seuil. Au-dedans, l'espace des proches ou des familiers, au-dehors, celui des étrangers. Le tracé de frontière ne partage l'espace des hommes qu'en inscrivant sur sa ligne toutes ces surdéterminations qui font de l'espace des hommes un espace humain et non pas le simple territoire d'une espèce animale.
L'espace extérieur est divers selon que l'on y distingue des partenaires, des alliés, ou des adversaires. Des partenaires pour le commerce et les échanges de marchandises puisque nulle société ne peut vivre longtemps ni d'une manière satisfaisante en totale autarcie. Mais, en ce type de relation, c'est l'échange seul qui prime dès lors que le partenaire extérieur s'est révélé fiable. Nul n'y engage réellement sa vie ou, surtout, ses raisons de vivre. Le partenaire peut changer mais l'échange demeure, avec d'autres cette fois. Le lien avec les alliés est d'une autre nature car il y va alors de la protection de la vie contre les périls d'au-delà de la frontière. Quant à l’adversaire, il représente toujours la menace plus ou moins proche et dangereuse contre la vie de la communauté. Le commerce repose sur des contrats d'échange de marchandises, l'alliance, elle, sur des traités ou conventions d'aide mutuelle en cas de péril ce qui suppose, plus qu'ailleurs, de reconnaître la fiabilité de ceux avec qui on passe alliance en vue de se protéger de la menace des ennemis de l'extérieur. Tout système d'alliance est toujours, pour une part, militaire puisqu'il vise à renforcer une force insuffisamment assurée d'elle-même dans un monde où le conflit impose sa loi d'une manière quasi générale. Enfin, si le commerce est réseau de liens entre des professions ou des corps de métier, le réseau des alliances rapprochent deux communautés ou deux peuples. C'est la société elle-même qui s'implique en des liens de ce type.
Le dedans du tracé de la frontière est donc celui du rassemblement de la société dans son ensemble. Cependant, si cet espace est celui de la vie générale d'un peuple, les hommes ne vivent pas réellement là. Ou plutôt, ils ne peuvent vivre et faire société avec tous ceux qui font partie du même peuple. De ce fait, ce n'est pas l'espace social qui constitue le réel lieu de leur ancrage dans leur vie ordinaire, c'est l'espace de leur communauté d'appartenance. A moins que le peuple ne rassemble qu'un nombre restreint d'hommes et sur un territoire limité tous ceux qui en font partie sont trop nombreux et trop différents par leurs fonctions, leurs modes de vie, quand bien même ils parlent la même langue. C'est seulement lorsque la patrie est en danger, menacée dans son existence même et dans son identité, que les hommes des diverses provinces ou des divers milieux se rassemblent pour la défendre et que les barrières de classes, de religions ou de modes de vie s'estompent. A vrai dire, le seul moment de la véritable unité d'un peuple par delà ses différences est celui du plus grand péril. Alors, chacun peut se sentir lié d'un lien de fraternité intense à d'autres avec qui il n’a, d'ordinaire, que peu ou pas de relation, n'ayant, avec eux, guère de choses en commun. Les époques de péril intense parviennent à susciter de tels liens de fraternité qui se vivent comme « union sacrée », mais, sitôt le péril écarté, chacun revient vers le monde propre de ses occupations ordinaires, ne conservant guère plus que des souvenirs de ces temps héroïques. Les temps de l’union sacrée n’ont jamais qu’une durée limitée.
Car les liens les plus forts qui rapprochent les hommes ne vivent pas, sinon de manière épisodique, dans l'espace social trop large, trop vaste et, pour tout dire, trop anonyme et impersonnel. Ils vivent dans l'espace des communautés, sociétés plus restreintes à l'intérieur de la grande société, où le lien est d'une intensité plus grande : il s'origine, en effet, dans la communauté initiale de la famille, lieu de l'entrée dans la vie et des premiers apprentissages de ce qui est indispensable à la vie. Les hommes ne passent pas l'intégralité de leur vie dans cette cellule familiale où ils sont nés, ils vont ailleurs pour réaliser leur propre destin. Mais ils ne quittent la cellule initiale qu'en ne la quittant jamais tout à fait dans la mesure où, là, ils ont fait l'apprentissage de l'appartenance essentielle à la vie même.
L'espace de la communauté est plus restreint que celui de la société, mais, surtout, il est d’une autre nature. En lui, les individus n'y sont pas de simples fonctions, ils ont un visage et un nom. Entre eux se sont instaurés ou bien ils ont instauré eux-mêmes des liens affectifs qui les confortent en les rassurant sur leur prétention à être ce qu'ils souhaitent être. D'un mot, c'est là qu'ils sont vraiment reconnus pour ce qu'ils sont et non seulement pour la fonction qu'ils assument, en une reconnaissance mutuelle à tonalité fraternelle. Une telle fraternité plus large que celle de la famille d'origine, mais se projettent aisément sur elle les sentiments qui sont nés dans la cellule familiale et ses membres se reconnaissent entre eux par des symboles qui n'appartiennent qu'à eux. De la sorte sont les communautés religieuses, distinctes de la famille naturelle mais non sans ressemblance avec elle, dans la mesure où les liens qui unissent les membres ont une tonalité affective plus ou moins intense. Une tonalité plus forte si la communauté se sent menacée dans son identité ou dans sa vie, une tonalité moindre dans le cas contraire. Il arrive que le lien religieux devienne simplement formel mais, sitôt que, d’une manière ou d’une autre une menace se dessine, ressurgit le sentiment d’une fraternité qui soude ses membres, celle qui unit les croyants d’un même Dieu.
Une précision, toutefois, s’impose. Parlant de « communauté », je fais allusion à une forme du lien social aussi vieux que le monde des hommes et non pas à ce qui, dans le temps présent, prend forme de « communautarisme ». La logique communautariste est séduisante pour des hommes incertains de leur identité et qui ne parviennent pas à trouver leur place dans une perspective qui prend en compte l’humanité de l’homme, indépendamment des langues, des cultures et des frontières. Une telle perspective qui incite à voir en tout être humain un semblable, quels que soient son sexe, sa couleur de peau, sa culture ou sa religion court le risque de faire de l’homme un être abstrait. On retrouve, là, le débat entre l’esprit du romantisme et celui des Lumières qui a agité l’Europe depuis le début du XIX° siècle. Primat de la communauté qu’elle soit nationale, ethnique ou religieuse contre l’abstraction des droits de l’homme, parce que d’un homme privé de ses racines. Ce n’est pas, ici, le lieu de reprendre en détail ces controverses qui travaillent la modernité. Il suffit de rappeler que si la perspective de l’universel libère les êtres humains des limites et des contraintes de leur communauté d’origine, au risque d’oublier que les hommes ont un lien quasi charnel avec cette communauté, la revendication communautariste ne parvient guère qu’à réintroduire une logique de clan où les individus ne sont ce qu’ils sont que dans une appartenance qui nie le droit propre des individus. Une appartenance qui n’est rien que dépendance sans faille. « Communauté » doit donc être entendu, ici, comme lieu d’une proximité plus grande et non pas comme unique espace de la vie et pour la vie.
C'est donc toujours, en fait, dans une communauté que les hommes vivent ce qui touche à la part essentielle de leur vie car, là, ils n'ont pas simplement en commun une même langue mais encore et surtout des croyances et des valeurs. Ils ont, là, le sentiment étayé par tous les réseaux de symboles, d'habitudes et de coutumes d'appartenir à un même monde. Les habitudes renforcent ce qui a été acquis au fil du temps mais les coutumes sont encore plus fortes qui viennent d’en deçà même du temps de l'entrée dans la vie. Apprises de la communauté qui les transmet comme un héritage qui va d'autant plus de soi que leur ancienneté leur confère un prestige aussi fort que celui de la langue maternelle, elles façonnent les comportements en ordonnant une façon de se conduire dans le monde et dans la vie. Ces habitudes renforcent le sentiment de l'appartenance sans lequel les hommes ne parviennent pas réellement à vivre parce qu'elles attestent d'une communauté de destin et donc d'une identité. Si, en effet, la dépendance est subie, l’appartenance, elle, ne peut être que choisie ou acceptée. Ce sentiment est l'un des plus intenses et des plus essentiels à la vie de chacun car lors même que l'individu affirme la plus fortement sa prétention à n'être que celui qu'il choisit d'être il n'a pas de plus grande hantise que de se sentir délaissé, ne comptant pour rien ni pour personne. Délaissé, l'individu est livré sans recours à l'épreuve de la solitude qui le laisse démuni dans le monde, dans une vie perdue faute de discerner des points de repère à même de le protéger de la peur de sa propre mort.
Mais appartenance n'est pas fusion quand bien même le désir, dans l'homme, ne cesse de rêver à une intensité fusionnelle qui le délivrerait de sa solitude et de sa peur de la mort. Rêve de fusion des amants pour être délivrés des menaces de la vie ou rêve de fusion dans la foule pour peser si fort sur l'événement que chacun pourrait se laisser croire à lui-même être en train de commander au déroulement de l'Histoire. Quand bien même ils ne cessent de faire retour de tels rêves sont néanmoins insensés car ils masquent à l'homme ce fait que, pour prétendre à l'exercice de sa réelle liberté, il lui faut accepter sa différence propre ainsi que celle de l'autre.
Et c'est enfin dans le cadre de cette appartenance qu'il apprend à discerner chacune des différences que l'être humain se doit de reconnaître pour vivre une vie qui soit humaine, distinguant le bien du mal, le juste de l'injuste, le vrai du faux. L'ordre des différences, en effet, ne tient pas au seul repérage du dedans et du dehors de la communauté. Il implique également le discernement de valeurs essentielles car tous les actes ne se valent pas et le faux ne peut se laisser confondre avec le vrai, le juste avec l'injuste ni le bien avec le mal sauf à se laisser séduire par la perversité qui se plaît à brouiller chacune des frontières pour mieux asseoir son désir de dominer. En cette affaire, comme en tout ce qui concerne l'essentiel de la vie, parler de sentiment ne peut se contenter d'évoquer des élans affectifs plus ou moins contrôlés, c'est désigner cette façon de l'homme de s’insérer dans le monde, d’une manière concrète en habitant sa propre vie.
Telle est donc cette proximité familière des êtres et des choses née d'un lent apprentissage de la vie mais aussi reçue en héritage de la communauté dans laquelle le vivant humain se sent à l'aise dans la vie. Non pas perdu ni sans repères parce que cette proximité délimite l'espace d'un chez soi familier qui rend plus proche l'alentour quotidien et, ce faisant, parvient à donner du sens à ce temps de vie en conjurant la peur de la mort. Dans le « chez soi », le lien avec l'alentour a une intensité pour ainsi dire charnelle : il tient à la chair même de l'existence et fait, en quelque sorte, corps avec elle. Ainsi, la « patrie » qui désigne la terre des pères, mais ne la désigne que sous forme féminine. C'est en ce lieu que l'être humain peut vivre parce que cette connivence à peine explicite donne à son existence cette aisance qui lui permet de se laisser aller à ses rêves, d'oser former des projets et les mettre en oeuvre. Et donc de se sentir à l'abri de l'étrangeté inquiétante qui ne se manifeste qu'en déstabilisant l'existence.
L'inquiétante étrangeté
La langue autorise le jeu de mots : l'étranger est toujours celui qui, peu ou prou, s'annonce comme un être étrange, bizarre parce que ne vivant pas comme on le fait dans le « ici ». Et, plus qu'à tout autre, à celui qui n'est jamais sorti de son lieu initial. L'étranger parle une langue incompréhensible parce qu'inconnue. Ou s'il parle la même langue, son accent le désigne d'emblée comme d'ailleurs, en tout cas comme n’étant pas d'ici. Sa façon de parler et de se comporter trahit un écart qui suscite, au mieux la curiosité, au pire l'inquiétude. La curiosité tant qu'il est seul ou en petit nombre, l'inquiétude s'il arrive en grand nombre. Dans le premier cas, il est possible de faire cercle autour de lui, voire de le considérer comme une bête curieuse puisque si différente. Dans le second, cet étranger constitue un péril car il envahit en foule un espace qui avait pu, jusqu'alors, s’estimer protégé. La curiosité qui le place au centre d'un regard avide n'intègre pas cet autre dans l'espace où il fait son entrée car elle insiste avant tout sur la différence. Elle le tient à distance, en en faisant volontiers un spectacle de foire. Ainsi, les fous avant la réforme de l'hôpital ou les « indigènes » à l’époque du colonialisme triomphant.
La présence même de l'étranger dont le comportement ou le langage trahit l'écart avec tous ceux qui sont côtoyés dans l'espace familier est, par excellence, le révélateur de l'ambiguïté de toute relation de l'homme avec l'autre homme. Cet autre, en effet, est nécessaire à la vie de chacun non seulement pour l'aider à subvenir à ses besoins et pour lui offrir son aide dans les difficultés de la vie mais encore et surtout pour conforter le sentiment de sa propre identité. La question la plus lancinante que tout être humain se pose au long de sa vie est de savoir ce qu'il est réellement. Pour cela il ne cesse d'interroger les miroirs et les regards des autres. Ce qu'il est, en fait, lui importe au plus haut point pour vivre sa vie au quotidien. Cela il ne le sait pas vraiment mais cela il a un besoin vital de le savoir. Et pourtant c'est de cet autre qu’il ne cesse de ressentir la présence comme une menace car il le soupçonne d'être un rival qui lui vole ses biens, sa place au soleil ou qui le déprécie aux yeux de tous.
En ce sens toute relation de l'homme avec l'homme est inévitablement sous le double signe de la vie et de la mort. Sous le signe de la vie lorsque la confiance qui s'instaure permet de se manifester sans masque et de ne plus se tenir sur ses gardes. Sous le signe de la mort lorsque cette confiance est impossible, ou bien lorsqu'elle a été trahie. La confiance impossible contraint chacun à se garder de tous les autres comme si chaque parole était à double sens et comme si chaque visage masquait la face cachée d’une agression qui n'ose pas encore se déclarer. En chaque être humain, il est une face cachée où se vivent, sans s'avouer, les désirs les plus sauvages et les fantasmes les plus fous où, comme Platon l'a mis en évidence, le fond du désir ne rêve que de rapt, de violence et de mort. Qu'est-ce donc qui se cache derrière un visage, dans les mots proférés ou derrière un sourire de convenance ? Une intention non repérée et, à ce titre, d'autant plus inquiétante.
La longue habitude de la familiarité fait s'estomper la proximité dangereuse d'une telle menace ou, du moins, elle permet de n'avoir pas sans cesse à se tenir sur ses gardes. Mais, à l'étranger, on n'accordera pas volontiers semblable crédit. Une identité incertaine de soi ne peut que le soupçonner en lui prêtant des intentions inquiétantes. En fait, c'est le sentiment de sa propre précarité et la peur devant sa propre mort que l'homme projette ainsi sur l'autre homme, tout ce paquet de peurs incontrôlées cristallisant sur le seul étranger, du fait de sa différence impossible à faire entrer dans le monde familier. Ainsi ne peut-il être, au mieux, que tenu à distance tel un paria que la communauté ne tolère que pour autant qu'il ne vit qu'en marge de son espace commun, au pire, désigné comme la source inavouée de tous les maux qu'endure cette communauté. C'est de la sorte que sont désignées les victimes émissaires soupçonnées d'être à l'origine de toutes les pestes qui infectent une communauté qui s'estime menacée.
A la limite, l'étranger est rejeté non pas seulement hors du territoire de la communauté qui ne peut supporter sa présence mais bien hors de la sphère de l'humain. Il n'est pas tout à fait un animal puisqu'il a une forme générale de l'humain mais il ne peut être accepté comme un être réellement humain parce que l'écart est estimé trop grand. Pour une part, il est encore de notre monde et pour une autre, plus essentielle, il ne peut faire partie de notre monde. L'étranger contraint à ce statut est celui sur qui peut s'exercer une violence sans limite car s'il n'est pas tout à fait un être humain il ne souffre pas vraiment comme un homme. La guerre qui met à mort les vaincus ou les réduit au statut d'esclaves n'a pas affaire à des hommes. Si l'autre avait été vainqueur, il eût été reconnu comme un homme mais sitôt qu'il est vaincu, son statut bascule. Il n'est rien qu'une chose que l'on peut détruire sans pitié ou bien à qui l'on peut imposer le statut d'objet vivant réduit en esclavage.
Tel est, en fin de compte, le lot de l'esclave vaincu à la guerre, acheté sur le marché ou victime d'un rapt, victime, en fait, de cette domination qui récuse à celui à qui elle impose son pouvoir le statut d'être humain. Esclave économique, politique ou sexuel, les formes varient de la brutalité qui arrache de la sorte des individus à leur dignité de femme ou d'homme mais la brutalité est la même qui enferme l'autre dans l'exil sans retour hors de la part d'humanité commune. Sous-prolétariat ou bétail toujours taillable et corvéable à merci, sans nul droit puisque sans humanité, l'étranger traité de la sorte est cet autre dont la différence est devenue insupportable. S'il n'est pas purement et simplement mis à mort comme dans toutes les vendettas ou, à la limite, dans l'entreprise industrielle des camps de la mort nazis, il ne peut être maintenu dans la vie qu'à la condition que lui soit déniée toute prétention à être encore un être humain, tel l'esclave économique ou sexuel.
L'exaspération de la peur devant l'autre revêt encore d'autres formes lorsque l'antagonisme entre des communautés a une charge religieuse ou idéologique. L'étranger n'est plus alors seulement celui dont la couleur de peau, le sexe ou la langue sont différents, il n’est même pas seulement celui qui convoite un territoire ou des biens, il est celui qui représente un péril pour les croyances ou les certitudes essentiels d'une communauté. Toutes les guerres sont, à des degrés divers, impitoyables qui n’ont guère souci de la douleur des victimes. Mais les plus impitoyables de toutes sont les guerres à tonalité idéologiques car elles ne visent jamais seulement la conquête de territoires ou la domination d’un autre peuple. Elles ne cherchent pas à agrandir un empire mais à réduire à néant l’autre qui n’est jamais un simple adversaire parce qu’il est désigné comme la source du mal qui infecte le monde. La guerre à motivation idéologique manifeste une énergie qui ne se retrouve que dans la croyance religieuse, lorsque cette dernière cède au vertige de l’absolu, lorsque le fidèle se proclame de lui-même le bras armé de Dieu. Alors, ce fidèle peut se comprendre lui-même comme le chevalier du Bien dont l’adversaire ne peut être que le Mal. Le Mal absolu ou le grand Satan. Et, du coup, la frontière entre l’un et l’autre devient un lieu d’autant plus menacé. La guerre idéologique, guerre sainte ou guerre totale, comme celle pratiquée par les systèmes totalitaires du XX° siècle n’affronte pas des adversaires à taille humaine. Elle ne peut donc jamais se satisfaire de briser leur résistance. Il lui faut les détruire, par la mort ou par la terreur qui tétanise les vaincus.
Entre barrière et carrefour
Tant que l'étrangeté demeure inquiétante la ligne frontière est une zone menacée ou, du moins, exposée. Pour se défendre, les peuples ont inventé maints systèmes de fortification, en continu comme le mur d’Hadrien, la muraille de Chine ou la ligne Maginot, en discontinu comme les forts de Vauban. Et toujours avec le même dessein de montrer une force plus grande contre les périls du dehors. La logique de la guerre met en péril les frontières des autres peuples et elle est façon de conjurer les périls qui pourraient l’atteindre. Mais si les techniques de la guerre se transforment, au fil des siècles, sa logique demeure la même qui fait de la frontière une barrière que les hommes espèrent infranchissable. Toutefois, si cette logique prévaut depuis des temps immémoriaux, une autre logique est aussi ancienne qui ordonne les échanges indispensables à la vie des peuples, la logique du commerce qui ne redoute pas les différences mais, bien au contraire, s’en nourrit. Elle ouvre ses routes, de la soie, des épices, de produits exotiques ou des matières premières car le commerce met en œuvre ce qui permet le vivre ensemble, la logique du compromis. Marchander est apprendre le compromis car, d’une manière générale, l’intimidation que met en œuvre l’exercice de la puissance se révèle, ici, d’une efficacité limitée, à moins qu’elle ne se laisse emporter à la guerre de conquête. S’ils veulent poursuivre encore d’autres échanges ni l’acheteur ni le vendeur ne peuvent se permettre de terroriser leur partenaire. C’est pourquoi, quelles que soient les barrières qu'ils ont pourtant édifiées, les hommes ne vivent, en fait, que de les franchir. Ainsi dans le monde du commerce, ainsi dans celui de la culture.
En effet, là où la vie est réellement elle-même, ce n'est pas à l'abri des murs. C'est dans les carrefours où des hommes peuvent se rencontrer, non pour se contenter de l’échange de marchandises ni pour se satisfaire du constat de leurs différences culturelles mais pour se tenir, dans la présence d’œuvres nées ailleurs, à l'écoute d'une possibilité autre que l'esprit peut ouvrir dans l'homme.
Cependant, à n'entendre le terme de culture que dans la seule acception privilégiée par l'anthropologie contemporaine on risque de ne pas discerner cette ouverture spécifique qui se manifeste dans les grandes oeuvres. Sans doute une culture est-elle un ensemble de formes musicales, plastiques ou littéraires qui nourrissent l'imaginaire d'un peuple et confortent son identité. Edifices, chants, danses, oeuvres plastiques ou récits reçus en héritage offrent à cet imaginaire le miroir dans lequel un peuple se retrouve tel qu'en lui-même il est devenu. Chacune de ces formes donne vie à des représentations de l'homme, de son rapport au monde, à la vie et au divin. Les grands récits que sont les mythes ne sont jamais de simples histoires des origines ou des grands moments du passé. Ils sont la mise en paroles d'événements qui incitent les hommes à s'ouvrir à une dimension plus large que celle de leur quotidienneté ordinaire : ils sont une façon de rendre manifeste, dans le visible ordinaire, un invisible qui n'en est pas moins réel puisqu'il accorde au présent de donner du sens à sa vie. Et la littérature, quant à elle, est née dans leur sillage. Elle s’est émancipée du climat religieux originaire des mythes, mais elle a su recueillir la part vive de leur inspiration qui parle, à l’homme, de l’homme et de son destin.
Aussi, ne considérer l'espace de la culture que sous l'angle d'un ensemble de représentations héritées est le réduire à un rôle seulement fonctionnel et, en fin de compte, à un simple folklore touchant peut-être mais désuet, alors qu'il n'a, en réalité, de sens qu'à partir de l'ouverture de l'esprit dans les générations d'hommes qui en recueillent l'héritage. Une ouverture qui se rend manifeste en se donnant forme d’œuvres mais qui est vivante pour autant qu'elle ne cesse d'inciter les hommes à s'interroger sur leur destin en les orientant vers une transcendance qui les dépasse, la part humaine de l'homme qui ne parvient à se comprendre pour ce qu'il est qu'en conjurant le spectre de la barbarie et en osant, par de telles oeuvres, défier la mort qui est pourtant le lot ultime de chacun. La ronde de la sardane, danse catalane, n’est folklorique que pour qui ne sait pas y discerner la légèreté des corps, comme le rythme du flamenco, violence âpre mais contenue de la violence qui s’empare des corps parce qu’elle déchire l’âme des femmes et des hommes.
Le monde de la culture, celui des œuvres d’art et des œuvres de la pensée, rassemblées dans les bibliothèques, les collections et les musées constitue, à l’intérieur du monde des sociétés humaines, un univers spécifique. Un espace dans lequel les hommes parviennent non seulement à se rencontrer tel qu’en un lieu sans frontières, mais, surtout, hors de la violence qui déchire les peuples. Ecouter de la musique, ouvrir un livre ou entrer au musée est déposer la violence pour entendre, dans ces formes venues du passé ou d'ailleurs, une voix qui parle à chacun de lui-même en lui parlant de son humanité. Toutefois, si l'espace de la culture est sans frontière, sinon la barbarie qui ne sait engendrer que la mort, s'il n'a que faire des frontières de langues, de temps et d'espace, rendant contemporaines les oeuvres du passé et proches celles qui se sont édifiées ailleurs, il n'en demeure pas moins que ces oeuvres sont diverses dans leur origine et dans leurs formes singulières. Un tel lieu est donc, inévitablement, paradoxal : les grandes oeuvres témoignent d'une communauté de condition et de destin car l'esprit est partout et toujours le même qui fait de ce vivant un être humain mais les traditions et les héritages sont dans une diversité pour ainsi sans fin. Chaque continent et chaque peuple ont inventé des formes musicales ou plastiques dont l'écart est patent dans la mise en oeuvre mais dont la proximité n'en est pas moins réelle pour qui sait les accueillir et les recevoir pour ce qu’elles sont car c'est toujours de l'homme dans son rapport à la vie et à la mort, dans son rapport au monde et au divin qu'en elles il est question. Le jazz, la peinture japonaise ou l’art nègre n’ont, un temps, guère été que des curiosités folkloriques avant de faire leur réelle entrée dans l’art européen en imprimant un élan neuf à son inspiration.
Cependant, c'est de rencontre que je parle et non pas de ce banal syncrétisme des religions ou des sagesses qui plaît tant à l'époque contemporaine où, dans nos sociétés d’Occident, les croyances traditionnelles ont perdu de leur impact et ne font plus guère sens pour des individus obnubilés par l’affirmation de leur singularité. Mais les hommes ne peuvent continuer à vivre sans reconnaître ne serait-ce qu’un embryon de sens à la succession de leurs jours. Alors, ils se bricolent des croyances à même de satisfaire ce besoin irrépressible, empruntant, çà et là, des bribes de représentations et de croyances dont ils ignorent l’enracinement réel. Sans le savoir, ils se font syncrétiques.
Tout type de syncrétisme n’a guère souci de cet enracinement réel, il ne se préoccupe que de faire porter l'accent sur des ressemblances d’autant plus privilégiées qu’elles demeurent superficielles. Or, s'il est vrai que toutes les religions parlent du rapport de l'homme au divin il n'en demeure pas moins qu'elles ne le font pas toutes de la même façon et que si toutes les sagesses ont pour souci d'apprendre aux hommes à vivre au mieux leur condition de vivant précaire, leurs enseignements ne sont pas identiques. Si la véritable rencontre ne se laisse pas prendre au piège du simple syncrétisme c'est qu'elle est soucieuse de repérer et de maintenir, en même temps, les différences dans la ressemblance même et que, parce qu'elle sait se faire attentive, elle est capable d'apprendre de ces différences. L'écart est plus ou moins grand entre les grandes oeuvres que la pensée a suscitées chez les hommes. Il est relativement de peu dans celles qui sont nées dans l'aire européenne et plus important entre l'Orient et l'Occident mais ce n'est pas mésestimer ces héritages que d'en prendre une mesure exacte. Vouloir se tenir au carrefour est savoir demeurer disponible à leur accueil : si l'autre homme ne parle pas ma langue il a néanmoins quelque chose à m'apprendre de l'humanité, lors même que je n'accepte pas tout ce qu'il peut me dire de l'homme. Car si les barrières ne naissent que de la peur, l'accueil, lui, exige un climat de paix entre l'étranger et moi-même. Une paix qu'il faut vouloir et maintenir.
A cette condition, la frontière ne fait pas office de muraille. Elle n’est pas cette barrière qui emprisonne les hommes au-dedans d’elle-même et maintient l’étranger dans un no man’s land extérieur à l’humain. En devenant carrefour, elle offre le lieu privilégié où des pensées nées dans des traditions différentes parviennent à s’enseigner les unes les autres, comme les intellectuels arabes ont pu, à la grande période médiévale, transmettre à l’Occident les œuvres des penseurs grecs. C’est ainsi que l’esprit parvient à se maintenir vivant, ouvrant son horizon et s’enrichissant de l’apport d’autres héritages. La pensée vivante n’entend pas gommer le tracé des frontières car les hommes en ont, aussi, besoin pour vivre. Elle sait, bien plutôt, leur franchissement possible et souhaitable pour maintenir l’esprit dans son ouverture la plus large sur le monde et sur lui-même. La seule frontière dont la culture conserve le souci est celle qui sépare le monde de l’humain de la barbarie. En ce sens, l’autre de la culture n’est pas simplement différent, il est d’une nature tout autre, parce qu’il est, en fait, son envers. La barbarie ne constitue pas un genre distinct de l’exister comme homme, elle en est son envers total parce qu’elle n’est que la négation de la possibilité de l’humain. Elle n’est jamais que l’œuvre des hommes lorsque la démesure de la violence les porte aux pires extrémités, lorsque l’énergie de la vie cède à la fascination de la mort. En ce sens, une telle frontière demeure et doit demeurer infranchissable. Accepter de la franchir, fut-ce par jeu, n’est pas rendre la violence plus humaine, c’est courir le risque, inéluctable, de se laisser pervertir par cette violence sans foi ni loi qu’est la barbarie.
© François Chirpaz
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Rubrique Politique
3 septembre 2006