Les
Universités européennes
et la logique
de concurrence quantitative
Par Claude
Calame (EHESS, Paris)
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Politique
20 janvier 2011
On se souvient sans doute de la déclaration tranchante faite
par Nicolas Sarkozy à l’intention des lectrices et des lecteurs de 20 Minutes en date du 4 avril
2007 : « Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais
le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si
au bout il y a mille étudiants pour deux places ». Il n’est pas besoin
d’une subtile analyse des discours pour démonter les arguments biaisés d’une
rhétorique dont on connaît désormais la vacuité.
Sans confondre le Président de la République avec une
quelconque Muse inspiratrice, voici la suite de sa déclaration à 20 Minutes : « Les Universités
auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les
mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est
formidable, mais l’État doit se préoccuper d’abord de la réussite
professionnelle des jeunes ». Étonnamment, pas de je affirmé pour une promesse qui devrait susciter l’enthousiasme
des universitaires. C’est que, dans ce plaidoyer pour le développement
jubilatoire de la connaissance, la sélection est sévère. Dans ces conditions,
il est sans doute plus prudent de laisser à l’État la responsabilité du
privilège accordé à l’informatique et à l’économie pour les subordonner à une
politique de l’emploi, c’est-à-dire en définitive au marché.
Or, quant au développement des connaissances universitaires,
cette déclaration présidentielle, dans sa suffisance et avec ses
contradictions, s’avère n’être que la version abrégée et populiste de ce que
l’on dénomme à Bruxelles la « stratégie de Lisbonne ».
Qu’on laisse à l’historien de métier le soin de faire un peu
d’histoire, un peu d’histoire universitaire.
Le 25 mai 1998, à l’occasion d’un colloque organisé à la
Sorbonne pour célébrer le 800e anniversaire de l’Université de Paris, se
réunissaient les quatre Ministres de l’enseignement supérieur d’Allemagne, d’Italie,de
la Grande-Bretagne et de la France. D’un commun accord, les quatre responsables
politiques décidaient :
– de favoriser les échanges interuniversitaires,
– de faire converger les systèmes universitaires concernés,
–
de
définir par conséquent des niveaux de référence communs.
À la suite de cette première intention ministérielle, une
conférence réunit en juin 1999 à Bologne les ministres de l’éducation
supérieure de 29 pays européens. La rencontre conduit à l’adoption de la
« Déclaration de Bologne » engageant ce qui est devenu le
« processus de Bologne ». Le système de convergence et d’échanges
interuniversitaires prévu à la rencontre de la Sorbonne est envisagé en termes
fondamentalement quantitatifs :
– architecture universitaire en trois grades : bachelor
– master – doctorat (on appréciera
les dénominations anglo-saxonnes ; on a de justesse échappé au PhD) ; assortis de chiffres
contraignants : 3 + 2 + 3 ans ;
– mise en place d’un système de « crédits » (ECTS)
[1];
– organisation des études en semestres et en unités
d’enseignement.
Ainsi, « l’ECTS garantit la reconnaissance académique
des études à l’étranger ; il permet de capitaliser des crédits (et de la
transférer (…)) ; le système entraîne aussi plus de souplesse et de
flexibilité ». Le système de Bologne s’inscrit donc dans une logique
purement quantitative, dans une logique d’accumulation d’unités
interchangeables ; rien n’est dit quant à l’évaluation de la qualité du
travail correspondant de ces unités, dans un système destiné à favoriser la
sacro-sainte flexibilité. Pas besoin d’être un marxiste dogmatique pour
constater qu’à la valeur d’usage on a définitivement substitué la valeur
d’échange.
Ainsi « l’espace européen de l’enseignement
supérieur » est soumis à une logique de « capitalisation »
d’unités quantifiables. À la création libre des savoirs s’est substitué un
marché des connaissances, répondant implicitement à une logique économiste et
fondé sur la « culture de l’évaluation » dont les instances
universitaires et les institutions de la recherche sont désormais imbues. Nul
ne s’étonnera dès lors de voir affirmés, parmi les objectifs d’un tel système
universitaire unifié, les buts pratiques suivants :
– faciliter la mobilité internationale ;
– augmenter la compétitivité de l’enseignement supérieur
(européen) ;
– accéder au marché de l’emploi international.
On l’aura compris : ce sont désormais les grands
principes de l’économie de marché et de la pensées néo-libérale qui doivent
modeler le système universitaire européen, par l’accumulation de profits
chiffrés et dans cette mesure capitalisables ; par la logique d’un échange
mercantile généralisé, par le respect du principe de concurrence (non
faussée...) dans la flexibilité, par la promotion de la compétitivité,
c’est-à-dire, en définitive, du rendement. On croirait lire le bréviaire de
l’OCDE ou le catéchisme qui préside à la « libéralisation des
marchés » imposée par l’OMC.
Quant aux contenus, ils ne sont à vrai dire pas épargnés
dans un système qui semble se limiter à imposer une architecture unifiée,
susceptible de promouvoir la quantification.
En effet, en mars 2000 le Conseil de l’Europe se réunissait
en séance extraordinaire à Lisbonne pour élaborer et définir une « Europe
de l’innovation et de la connaissance ». De fait, ces propositions quant à
la production de savoirs « innovants », à stimuler dans l’Europe du
XXIe siècle, donnent à la fois un nouveau contexte idéologique et un contenu à
l’harmonisation universitaire engagée par le « processus de
Bologne ». Précisé et réorienté en 2005, puis en 2006, ce cadre sémantique
donné à l’harmonisation des Universités européennes serait déterminé par le
développement et les potentialités offerts par les TIC ; ces technologies
de l’information et de la communication représenteraient en effet un
« potentiel important pour l’emploi »…
Repris sous le tire « Une société de l’information pour
la croissance et l’emploi », ce projet de développement des TIC est donc
entièrement soumis à la logique économiste du marché et au productivisme qui
lui est attaché : promouvoir l’emploi c’est solliciter une croissance
économique fondée sur un profit impliquant l’exploitation sans ménagement ni
pour des ressources naturelles non renouvelables ni pour ce qu’on appelle
désormais les « ressources humaines » ; il s’agit de soumettre du même coup les secondes au même
régime que les premières. Dans cette « Europe », l’accent sera mis
autant sur « l’accroissement de la productivité économique » que sur
« l’amélioration de la qualité et l’accessibilité des services » (au
profit des citoyens de l’Europe). But général de l’opération : faire des
Européens (au masculin…) des « acteurs de l’économie de la
connaissance », dans la perspective d’un « individualisme
concurrentiel » (sic !). Désormais, en relation avec son contenu, la
connaissance est subordonnée à l’économie (de marché), et la production des
savoirs doit répondre au critère de la compétitivité. On privilégiera donc les
savoirs « utiles ».
Orientant le développement des connaissances, cette
« stratégie de Lisbonne » n’est pas sans impact sur les institutions
appelées à produire ces savoirs nouveaux et compétitifs. On sollicite donc les
Universités, d’une part du point de vue de leur structure, d’autre par quant
aux contenus à donner aux programmes offerts aux étudiant-es.
Ainsi, quant à l’organisation universitaire, la
communication du Conseil de l’Europe du 20 avril 2005 recommande :
– une
« réforme » de la « gouvernance » des Universités quant à
la gestion du personnel et des ressource, selon des critères allant dans le
sens d’une efficacité de fonctionnement accrue ;
– l’assouplissement
du « cadre réglementaire » pour permettre aux dirigeants d’Université
« d’entreprendre de véritables réformes (resic…) et de prendre des
décisions stratégiques ».
Quant aux « nouvelles connaissances,
elles sont subordonnées à « leur utilisation par des procédés industriels
et des services nouveaux » pour une diffusion par le biais des TIC, cela
va sans dire. En une expression, il s’agit, du point de vue structurel et du
point de vue des programmes, d’améliorer l’enseignement et les conditions de la
recherche « en instaurant un climat favorable à l’esprit
d’entreprise « ! Non, veous ne rêvez pas, c’est une citation.
L’université européenne idéale sera donc soumise, du point
de vue de son organisation, aux règles du management économique, marqué par les
slogans de l’efficacité, de la bonne gouvernance, de la compétitivité, de la
flexibilité, de l’exploitation des ressources (naturelles et humaines), de la
synergie, de la convergence, etc. Et du point de vue du développement des
savoirs, elle sera orientée vers les technologies par les moyens de
l’informatique, au profit de l’économie. L’Université de W. von Humboldt doit
devenir l’Université SARL.
La conséquence en France en a été l’introduction en force, à
la faveur du régime Sarkozy, de la LRU [2]. Dans une
logique de libéralisation économiste, l’introduction de l’autonomie financière
signifie la gestion managériale de l’Université. La LRU d’août 2007 tend à
faire du Président d’Université un PDG, dans une gestion inspirée du
« quality management » et dans une diffusion étendue de l’évaluation.
Désormais le Président de toute Université a par exemple le pouvoir de recruter
des CDD et des CDI et c’est à lui qu’incombe « la gestion de la masse
salariale et du patrimoine immobilier ». Non seulement on s’efforcera
d’étendre l’hypothétique collaboration universitaire avec des entreprises
privées ; mais surtout on soumet les Universités françaises, en bonne
logique entrepreneuriale, aux principes de la « gouvernance »
européenne, dans le cadre de « compétences et responsabilités
élargies ».
Ainsi, ce ne sont pas que les humanités qui, de fait, sont
éliminées d’un monde académique désormais soumis aux exigences du marché, selon
le souhait en particulier de Nicolas Sarkozy. Mais ce sont, de manière beaucoup
plus générale, les sciences humaines (avec leurs perspectives transversales et
critiques) qui sont marginalisées pour être peu à peu écartées, notamment parce
qu’elles apparaissent comme fort peu « rentables ».
© Claude Calame
www.contrepointphilsophique.ch
Rubrique Politique
20 janvier 2011