Ramifications de la vie, réseaux de la modernité

Par Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Politique

26 mars 2006

 

 

On pense que la ramification et le réseau sont en français des termes voisins sinon cousins, voire synonymes. C'est faux, mais peu de gens s'en soucient. S’ils s'en souciaient, le monde irait moins mal.

 

Une ramification, selon le dictionnaire, c’est une « division en plusieurs rameaux », un « groupement ou un centre d'action secondaire rattaché à un organisme central », voire une « alternative dans un raisonnement, ou dans une suite logique de propositions ». La ramification, c’est le mode de division du corps des végétaux pendant leur croissance, par exemple, qui produit des inflorescences, des tiges, des branches, des troncs et des racines déployés dans plusieurs directions, en respect d'une forme générale particulière. Et c’est le mode selon lequel se divisent les artères, les veines ou les nerfs. Et le mode selon lequel se divise une pensée.

 

Un réseau, selon ce même dictionnaire, c’est un « ouvrage formé d'un entrelacement régulier de fils ou de ficelles et qui sert à capturer certains animaux », un « ensemble permanent ou accidentel de lignes ou de bandes entrelacées ou entrecroisées plus ou moins régulièrement », et parmi d’autres acceptions, un « ensemble de moyens de défense ou de communication », un « ensemble des lignes, des voies de communication, des conducteurs électriques ou des canalisations qui desservent une même unité géographique ou dépendent d’une même compagnie ». Et c'est une « répartition des éléments d'une organisation en différents points » : dans Les Misérables, Victor Hugo raconte que « rien de ce qui concerne l'occupant n'échappe à nos réseaux (...) : le jour où commence la bataille, tous les emplacements de troupes, de bases, de dépôts, de terrains d'aviation, de postes de commandement allemands sont connus avec précision, les effectifs et le matériel décomptés, les ouvrages de défense photographiés, les champs de mines repérés ».

 

J'avance l'hypothèse que notre époque récuse les caractéristiques de la ramification, et se configure essentiellement selon les caractéristiques du réseau. Et pourquoi? Parce que la ramification fait obstacle aux principes fondant les processus économiques, médiatiques et culturels de la mondialo-globalisation présente - au contraire du réseau, qui s'accorde à leurs normes et favorise leur établissement. On peut détailler cela.

 

Premièrement, la construction du réseau s'avère plus facile et moins coûteuse que la construction de la ramification, puisque n’importe laquelle de ses portions n’est qu’une duplication fidèle, ou quasiment fidèle, d’une autre de ses portions - alors qu'à l'inverse, la ramification se diversifie, s’affine et se réinvente à mesure qu’elle se distribue dans l’espace.

Deuxièmement, le réseau est plus fiable et plus simple à réparer au besoin, puisque les savoir-faire ad hoc sont les mêmes à tous les points d’intervention requis, autrement dit sont susceptibles de s’ériger en normes - alors qu'à l'inverse, les réparations de la ramification doivent forcément correspondre au changement continuel de ses dimensions et de ses tracés.

Troisièmement, ce qui circule dans un réseau peut le faire à vitesse constante ou même croissante - alors qu'à l'inverse, ce qui circule dans une ramification fait immanquablement l'objet d'un ralentissement graduel. Il en résulte ceci : ce qui circule dans un réseau n’est pas contraint de se transformer à mesure que s’allonge son trajet, alors que ce qui circule dans une ramification peut (et parfois doit) le faire.

 

C’est ainsi que le réseau ne peut pas être le lieu ni la condition d’identités mouvantes, variées, diverses ou complexes - alors que la ramification leur est infiniment plus propice.

Le réseau, dans son accomplissement le plus ordinaire, ce sont le système de surveillance instantanément branché, les caméras fixées à tous les postes d’observation stratégiques, ou le dispositif de connexions entre industriels et financiers réunis dans le cadre du Forum de Davos - alors que la ramification, dans son accomplissement lui aussi le plus ordinaire, ce sont le cinéma d’art et d’essai qui trouve ses conditions de production et ses spectateurs en marge des conditions de production et des spectateurs agglutinés autour de Hollywood, ou le journal qui cristallise sa propre parole à force de savoir interrompre le flux planétaire des images et des informations.

 

Le réseau, dans son accomplissement idéal, c’est la dictature sans figure repérable, et sans identité non plus - alors que la ramification, dans son accomplissement idéal, c’est la démocratie respectant les traits de chacun. La démagogie venant de nulle part et imprégnant néanmoins chacun relève du réseau, et s’inscrit dans ses processus - alors que la politique venant de la Cité relève de la ramification et s’inscrit dans ses processus. Le réseau, c’est ce qui définit notre époque - alors que la ramification, c’est ce qui définit la vie.

Si le réseau témoigne d’un fantasme, c’est celui qui consiste à nier les notions de la finitude et de la mort, parce qu’il peut s’étendre totalitairement dans l’espace, sans terme obligé - alors que la ramification connaît nécessairement un point d’origine et un point d’extinction. Le réseau manifeste exemplairement le rêve et la terreur des humains d’aujourd’hui, qui cherchent à conjurer les principes de renouvellement déterminant la vie - alors que la ramification manifeste exemplairement un consentement à ces principes.

 

Il s'ensuit une conséquence essentielle. C’est que le réseau, pour fonctionner en perspective d'un objectif, requiert une hiérarchie de type impérieux au gré de laquelle ont lieu des concentrations graduelles de pouvoir – alors que la ramification est définie par la présence d'un pouvoir rayonnant de manière équivalente au sein de son dispositif. Transposées sur le plan de la croyance ou du besoin de transcendance éprouvé par les humains, la notion du réseau correspond à l'Eglise, et celle de la ramification à la foi pratiquée loin des institutions, à la spiritualité diffuse, à la conscience que l'ici-bas est précaire.

 

Il n’est pas exclu que le modèle du réseau soit compatible avec le modèle de la ramification. Mais il faudrait réfléchir à cette possibilité de mise en compatibilité. Rares sont ceux qui mènent cette réflexion de nos jours. De nos jours, le modèle du réseau tue le modèle de la ramification presque partout : dans les pratiques économiques, dans les pratiques médiatiques, dans les pratiques culturelles et dans les esprits. C'est en cela que notre époque tue la vie – et l'âme tout autant.

 

© Christophe Gallaz

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Rubrique Politique

26 mars 2006