Du secret à la transparence

ou du confessionnal à l’exhibition télévisuelle

 

 

Par Véronique Hervouët

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

21 janvier 2007

 

 

Le rituel catholique de la confession auriculaire, qui était resté quasiment inchangé pendant quatre siècles, est tombé soudain en désuétude en 1978. Il est étonnant que cet effacement se soit accompli dans la plus totale discrétion. Car s’il est bien un rituel qui s’est inscrit au plus vif de la mémoire des fidèles de l’église catholique, c’est bien celui de la confession, qui marqua ceux qui l’ont connu d’un souvenir plutôt cuisant, éminemment désagréable...

« Quand ils ne sont pas démontés, les confessionnaux ne sont plus qu’une décoration, que ne voient même plus ceux qui, pourtant, y entrèrent au moins une fois l’an, sinon bien plus souvent, le cœur serré de devoir dévoiler leur vie intime et leurs faiblesses. », nous dit Maurice Sachot dans son investigation passionnante du secret de la confession [1] .

Cette renonciation de l’Église à pénétrer le secret de l’intimité du sujet est évidemment en lien avec la désaffection de ses fidèles, quand ils furent appelés irrésistiblement vers d’autres autels, ceux de la consommation, qui lui firent une concurrence fatale et rendirent obsolète son postulat fondateur, l’Interdit, en légitimant les jouissances.

Avant que de nous engager dans la prospection de cette alternance, ce passage d’un culte à l’autre, précisons d’abord ce qui était attendu de l’aveu dans le cadre obligé du rituel de la Confession catholique. Qu’entendait-on extraire du sujet de la parole sous le sceau du secret, si ce n’est le plus intime de l’homme : l’aveu du désir et de la jouissance. Aveu nécessaire pour tenter de les annihiler.

Le système symbolique chrétien se spécifie en effet de vouloir maîtriser les spasmes du socius en muselant les pulsions individuelles. Une mesure qui nécessite de les connaître avant que d’essayer de les contenir (faute de pouvoir vraiment les foudroyer) par prescription et menace institutionnelles. Cette mise en avant de la culpabilité individuelle, liant la chair et l’esprit, contribue à l’émergence et au façonnage de l’identité profonde du sujet romano-chrétien.

Ce contrôle institutionnel des pulsions individuelles, organisé au fil des siècles par le fin réseau paroissial, structura en profondeur la société chrétienne, jusqu’à l’avènement du protestantisme. Si le catholicisme fait émerger l’existence individuelle sous ce signe négatif de la culpabilité, le protestantisme sort en effet l’individu de cette ornière pour promouvoir la position diamétralement opposée : le triomphe du sujet par la voie élective, si caressante à ses soubassements narcissiques.

 

Statut élitaire du Salut et allègement de la culpabilité

 

Le catholicisme, conformément aux Evangiles, se distingue par ses conceptions culpabilisatrices et égalitaires : considérant que les hommes sont tous pécheurs et égaux devant Dieu, il définit le Salut comme une rédemption, une issue post-mortem à la vie terrestre considérée sans équivoque comme un lieu de perdition et de péché [2] .

Cette déconsidération fondamentale des réalités terrestres renforce le conflit intérieur au sujet, aux prises avec son désir, et décuple son sentiment de culpabilité. Celle-ci se déploie douloureusement dans sa vie quotidienne mais trouve sa nécessaire régulation dans le pardon que prodigue la confession et se positive dans le remords et l’effort à réaliser de “bonnes oeuvres” qui responsabilisent le sujet dans sa quête du Salut.

La culpabilité individuelle, en assurant la continence des pulsions, s’exerce aux dépens de la liberté du sujet mais dans l’intérêt collectif qui se renforce par la mise en commun de la culpabilité dans le cadre liturgique [3] au point qu’elle participe, dans la communauté catholique, de la substance même du lien social. A cet égard, la religion catholique peut être légitimement définie comme la religion de la culpabilité.

 

Le déclenchement de la réforme protestante est intimement lié à cette problématique de la culpabilité qu’il a pour visée de subvertir. Rappelons que “la Justification par la foi”, dogme inaugural et fondateur du protestantisme, est cette trouvaille par laquelle Luther réussit à surmonter son angoissante culpabilité (générée par son incapacité à renoncer au “péché” alors qu’il était moine) et à justifier son abandon de la vie monastique. Ce dogme signifie en effet qu’il n’est pas besoin de se plier à la contrainte ascétique puisque la grâce que Dieu accorde à ses élus en leur donnant la foi suffit à leur accorder le Salut.

La définition du “péché” sombre ainsi dans l’ambiguïté du fait qu’il n’est plus référé à son reflet inversé qu’est le modèle de la vie monastique [4] . La culpabilité qui s’attache au “péché” se trouve de ce fait substantiellement allégée chez le sujet protestant. Mais son inquiétude, qui ne se manifeste plus dans la nécessité d’accomplir des “oeuvres bonnes” (celles-ci ne cautionnant plus le Salut), se trouve décuplée par la menace que fait peser sur lui l’arbitraire de l’élection divine. Cette inquiétude se manifeste par une quête obsessionnelle des signes de la grâce dans la vie quotidienne. Le souci du sujet, initialement orienté vers l’extérieur, invité par l’Église catholique à se projeter vers “son prochain” dans une attitude de miséricorde, tend à se convertir en souci égocentrique de confirmation.

Attribuant au métier et au commerce les valeurs et fonctions sacrées affectées autrefois à la prière [5] , le sujet protestant trouve à calmer son inquiétude en attribuant à la réussite sociale et économique une signification divine : celle de son élection.

C’est aussi à cette aune que, réinvestissant sous une forme métaphorique le credo archaïque et discriminatoire de la supériorité des élus (les gagnants, les “dominants”) sur les damnés (les perdants, les “dominés”), le sujet convaincu de son élection se trouve légitimé à se délester de sa charge de culpabilité en l’affectant à l’Autre :

« (...) l’aristocratie spirituelle des moines, qui se situait à l’écart du monde ou au-dessus de lui, fit place dans le monde à l’aristocratie spirituelle des saints que Dieu avait prédestinés de toute éternité, une aristocratie marquée d’un caractère indélébile et séparée du reste de l’humanité, réprouvé quant à lui de toute éternité, par un fossé a priori plus infranchissable et plus inquiétant - parce que invisible - que celui qui séparait visiblement du monde le moine du Moyen-Âge ; un fossé qui traça une empreinte profonde dans tous les sentiments sociaux. Pour les élus et les saints par la grâce de Dieu, l’attitude adéquate à adopter face au péché du prochain n’est pas l’indulgence et le soutien inspirés par la conscience de leur propre faiblesse, mais la haine et le mépris, parce que le pécheur était l’ennemi de Dieu et portait sur lui la marque de la damnation éternelle. » (Max Weber, Le protestantisme et l’esprit du capitalisme)

De cette configuration psychique et sociale témoigne ce point de fracture particulièrement caractérisé entre riches et pauvres, de même que sa gestion pragmatique [6] , dans les sociétés capitalistes de culture protestante. Cette redéfinition inégalitaire du rapport de l’Homme à Dieu et à l’Autre a pour effet de recentrer la dynamique du sujet protestant dans l’espace terrestre et de le libérer du souci de solidarité qui le liait à l’Autre ; celle-ci tend à se convertir en impulsion productive par laquelle il s’assure (et se rassure) de la confirmation divine en donnant la preuve de sa qualification. Cette dynamique, qui ne manque pas de favoriser l’esprit d’entreprise du sujet, participe de la formidable expansion économique des sociétés protestantes.

 

Faut-il s’étonner que ces critères protestants, qui imbriquent si intimement les dialectiques théologique et commerciale, aient finalement remporté les suffrages du plus grand nombre dans l’espace occidental, au point qu’ils se sont imposés jusqu’aux plus hautes instances du catholicisme [7] lorsque triomphèrent l’économie de marché et la société de consommation ?

 

Des conséquences logiques de l’inversion des paradigmes

 

Ce que nous pouvons constater, parallèlement à cette désaffection du secret délivré au confessionnal, c’est l’avènement progressif du concept qui lui est le plus radicalement opposé, à savoir celui de la transparence. Pourquoi cet engouement général pour la “transparence” qui préside à présent à tous les offices de la société de consommation ?

Dans le secret du confessionnal, sous les auspices de l’Interdit judéo-chrétien, s’avouait hier le secret, honteux, du désir et de la jouissance individuels.

Sous les auspices de la société de consommation de masse et de l’Impératif de jouissance qui le sous-tend, ce qu’il convient, c’est au contraire d’annihiler la culpabilité qui constitue un obstacle aux désirs et à la jouissance (entendez surtout : la “jouissance par la consommation”). En tel contexte, le formatage psychique adéquat consiste logiquement à avouer haut et fort, exhiber sans rougir, si possible avec fierté, ce désir et cette jouissance, à en revendiquer les conditions fantasmatiques. C’est en effet ce qui s’affiche de la façon la plus ostentatoire au programme des divertissements, à commencer par celui du plus prisé, du plus tonitruant, du plus propice à l’exhibition et au voyeurisme (autrement dit à la mise en œuvre de la “transparence”), qu’est le dispositif télévisuel.

Nous déduirons de cette logique de substitution et d’inversion que, dans le cadre de la société de consommation régie par l’Impératif de jouissance, la télévision est l’envers symétrique, mais non moins l’équivalent par structure et fonction, du confessionnal dans la société romano-chrétienne.

Autrement dit, l’impératif de transparence est à la société de consommation ce que le secret était à l’institution romano-chrétienne : le moyen d’obtenir l’aveu du désir et de la jouissance. Le but étant à présent non pas de les bâillonner, de leur assigner des limites, mais au contraire de les stimuler, de les valoriser, et de les instrumentaliser en vue de servir les intérêts de cette nouvelle église qu’est le “Marché”.

En telle obédience le système médiatique occupe la fonction d’un cléricat doté de puissants moyens pour formater la réalité et orienter les croyances. Où nous pointerons l’arrêt subreptice du processus de sécularisation de la société occidentale et son retournement en un renouveau théologique (scientiste, économiste, technologiste) d’autant plus dangereux et déshumanisant qu’occulte et désincarné.

Ainsi se vérifie la logique d’inversion qui frappe la structure du champ symbolique occidental [8]  : celle issue du passage de l’Interdit judéo-chrétien, initiateur du droit occidental (qui permet le respect de celui du plus faible et qui dérive de l’assomption de la culpabilité), à l’Impératif de jouissance, sadien, transgresseur du droit, fondé sur la légitimité pulsionnelle, promu par la société de consommation.

 

D’échec en désenchantement

 

Contrairement à leurs visées, ces procédures multiples pour annihiler la culpabilité aboutissent non pas à l’épanouissement de la jouissance mais au fléchissement du désir, pour autant que celui-ci est lié à l’Interdit. Laissé en rade par la faillite des processus de transgression résultant de l’extension de la permissivité, le désir poursuit en effet sa voie avec de plus en plus de difficultés dans la surenchère transgressive.

L’inceste lui-même commençant à être courtisé via les techniques de procréation, ne restent plus de l’ordre ancien que ces ultimes retraites, derniers bastions de l’Interdit, que sont la pédophilie et le meurtre, appelés pourtant eux aussi à faire allégeance à l’impératif de transparence. S’il ne convient pas encore, sinon dans les “officines spécialisées”, de les exhiber sous la forme jouissive usuelle, c’est sous le masque vertueux de la dénonciation (qui ne cache que partiellement la dénégation, le paradoxe qu’elle constitue dans un contexte régi par l’Impératif de jouissance) qu’ils se produisent, dans le cadre d’exhibitions juridiques dont les échos de l’actualité [9] suffisent à démontrer le caractère délétère. Pointons que, par delà la bonne conscience que délivre à bon compte la dénonciations publique de ces jouissances encore inavouables, celle-ci présente en outre l’avantage de cautionner la mise hors d’atteinte de jouissances et transgressions d’ores et déjà légitimées.

L’abandon de la confession auriculaire, qui intervient au terme de conflits internes successifs transitant par la Réforme, est assurément un symptôme majeur de l’achèvement de la christianisation. Un achèvement à comprendre au sens plein du terme, jusqu’en son équivoque : un achèvement meurtrier. Celui-ci semble en effet ouvrir non pas à un futur avant-gardiste, comme s’en illusionnent les tenants d’une post-humanité fantasmée, délivrée du sexe et de la mort, mais à un prévisible retour de balancier : celui, réactionnel et opportuniste, des pulsions archaïques, de la barbarie originaire. Ainsi que les configurations sociales féodales, autocratiques, qui leur sont associées. Retour du refoulé ?

 

Culpabilisation des masses et absolution des élus

 

Ce que l’on peut constater dans la société occidentale, désormais affranchie de l’Interdit judéo-chrétien, ça n’est pas la libération sexuelle (gros échec encaissé silencieusement mais douloureusement par la génération en charge des institutions) mais celle du fantasme...dans le champ public. Comme le souhaitait Sade. En quoi la société sadienne de marché dans laquelle nous vivons ne doit pas se plaindre de voir se développer la pédophilie et le meurtre, qui prospèrent sur le fantasme et réciproquement.

« Responsable, mais pas coupable », « la responsabilité, elle est collective », disait une personnalité politique française, plaidant pour elle en ces termes contradictoires alors qu'elle était investie de représentation et responsabilités institutionnelles. Il n'y aurait donc plus de culpabilité ni même de responsabilité... que collective ?

Serait-ce inconsciemment de la dérive de cette position chrétienne mais spécifiquement protestante – qui consiste à séparer les élus des coupables – que serait issu ce renouveau du mépris, de la culpabilisation des masses, du collectif ? Logique élitiste de mise en accusation de l’Autre (l’atome de la masse, sans nom ni visage, destitué ainsi de sa qualité d’homme) qui permet de se prévaloir individuellement de «l’innocence », entendue comme un statut d’élection, délivré de toute responsabilité ou compte à rendre au collectif ? Une mesure qui n’est jamais si bien assurée que lorsque l’on prend la précaution d’en démanteler les représentations institutionnelles, c’est-à-dire l’Etat de Droit, garant de l’intérêt collectif.

La logique d’inversion symétrique des paradigmes du système symbolique occidental nous fondent à poser cette question qui fait écho à celle qui donne son titre à l’étude de Maurice Sachot qui inspira ces lignes : le concept de “transparence” ouvre t-il à une forme ultime d’asservissement ou de libération ? Et par delà : la société de consommation occidentale fondée sur l’Impératif de jouissance est-elle une société moins aliénée que celle qui se fondait sur l’Interdit de la jouissance ?

Ne faut-il pas, dans un cas comme dans l’autre, constater un même point de dérive vers l’aliénation : quand leur mode d’exercice devient totalitaire.

 

Par Véronique Hervouët

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Rubrique Philosophie

21 janvier 2007

 

 

 



[1] « Le secret de la confession, forme ultime d’asservissement ou forme ultime de libération ? », Maurice Sachot, in Responsabilités professionnelles et déontologie – Limites éthiques de l’efficacité, sous la direction de Gilbert Vincent, éditions de L’Harmattan, 2001. Nous signalons au passage la parution du nouvel ouvrage de Maurice Sachot : "Quand le christianisme a changé le monde - I. La subversion chrétienne du monde antique", éditions Odile Jacob, Mars 2007.

[2] Le concept catholique du péché considère qu’en tout homme réside le pire et le meilleur. À cet égard, l’homme se rachète par ses “bonnes oeuvres”, qui se déterminent comme moyen dans ses perspectives de salut, tandis que le protestantisme les définit comme preuves de son élection.

[3] La liturgie catholique, qui met en partage la “faute”, le “péché” et le “mal” par la scansion des chants et des prières qui les articulent, constitue un vecteur d’apaisement intime et de pacification sociale.

[4] Le modèle de la vie monastique qui stipule le respect du devoir de chasteté, de pauvreté et d’obéissance prescrits par l’Église, autrement dit le renoncement absolu à toute espèce de jouissance. Cet ascétisme méthodique implique l’arrachement du sujet à la vie quotidienne ordinaire.

[5] J’ai exposé de façon détaillée le processus de subversion inhérent à l’inversion des tenants et aboutissants de la dialectique du Salut chrétien dans L’Enjeu Symbolique – Islam, christianisme, modernité, éditions de L’Harmattan (collection « Psychanalyse et civilisations »), nov. 2004.

[6] Nous serions tentés de mettre en partie cette tendance au pragmatisme, très marquée dans les cultures structurées par le protestantisme, au compte de l’allègement de la culpabilité induite, nous l’avons vu, par la Réforme. Tandis que les versions catholique et orthodoxe du christianisme, marquées par le maintien d’une puissante culpabilité individuelle et collective, induisant une relation à la jouissance et donc à l’économie (par métaphore) plus coupable, ont ouvert à des relations sociales à la fois plus conflictuelles et paradoxales (dont les concepts de service public et de lutte des classes peuvent à des degrés divers rendre compte).

[7] Par la voie de l’œcuménisme, le protestantisme a finalement eu raison de postulats fondamentaux du catholicisme : le Vatican a reconnu le versus protestant du Salut chrétien qu’est le dogme de la “Justification par la foi” et opté pour l’abandon de la confession.

[8] Cette logique d’inversion qui frappe le système symbolique occidental, que j’ai exposée dans « L’Enjeu symbolique - Islam, christianisme, modernité » (ibid.), est un facteur causal déterminant des mutations contemporaines.

[9] Nous évoquons la multiplicité des procès pour pédophilie dont les médias se sont emparés, notamment celui d’Outreau.