Comment renouer avec le Sens ?

Archéologie du verbe et témoignage

 

 

Par Véronique Hervouët

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

26 octobre 2007

 

A mesure que le discours omnipotent des médias s’impose auprès de chacun comme une vérité officielle, que les virtualités se substituent à la réalité tangible de notre quotidien, s’efface le lien social qui s ‘y inscrivait et nous donnait existence. Ainsi s’évanouit ce que l’on appelle aujourd’hui confusément « l’identité », qui est cette reconnaissance réciproque que s’accordent les êtres humains pour affirmer leur existence et qui est entérinée dans le champ collectif sur le mode institutionnel [1] .

Cette conjoncture suscite l’émergence d’un manque intérieur qui est ressenti comme privation, disparition de soi. Cette amputation subjective dont chacun se sent intimement victime suscite une puissante angoisse et un cortège de violentes frustrations ouvrant à des revendications multiples, concurrentes et conflictuelles, tant individuelles que communautaires. Cet engrenage de revendications est d’autant plus dangereux que, reposant sur un manque originaire [2] mis à découvert par le délitement du lien social, aucune gratification tangible ne saurait les satisfaire... Sinon cette satisfaction compensatoire que dispense le sacrifice, dispositif archaïque qui permet de sauvegarder la cohésion sociale en assignant à un bouc émissaire la charge du fardeau de l’angoisse et de la culpabilité. Cette crise identitaire est explosive car c’est dans cet espace conflictuel et archaïque que s’enracinent et prospèrent les guerres civiles.

Cet évanouissement de la subjectivité et de la réalité tangible fait que les échanges intersubjectifs en souffrance se reportent dans l’espace virtuel en un immense bavardage cacophonique où l’enjeu dialectique, celui du sens, est perdu de vue au profit de la recherche de ce qui fait manque : cette reconnaissance par quoi chacun cherche à affirmer sa dignité, c’est-à-dire à faire valoir son existence. « Être ou ne pas être », tel est non plus la question mais l’enjeu de ces échanges. Un enjeu vital et narcissique, qui est le symptôme de l’anéantissement du sens et du désir [3] .

Cet effondrement concomitant du sujet, du désir et du Sens résulte de la conjonction de deux mutations. Une mutation technologique : la mondialisation médiatique et numérique. Et une autre plus profonde encore, qui frappe les conditions mêmes de l’élaboration subjective, de la pensée et du langage : une mutation symbolique engendrée par l’effacement de l’Interdit judéo-chrétien et la substitution, en lieu et place, de l’Impératif de jouissance promu par la société de consommation [4] . Cette inversion radicale des paramètres structurants de la subjectivité et du discours collectif a pour conséquence de rendre inefficients les concepts sur lesquels s’est construite la pensée occidentale [5] , contrevenant ainsi à une analyse productive des problématiques contemporaines.

Comment procéder pour restaurer la fonction humanisante du langage ? Comment restaurer l’efficience des concepts pour contrevenir à cette paralysie de la pensée qui frappe les milieux intellectuels de toutes obédiences et les empêche de remplir cette fonction sociale salutaire, critique et propositionnelle, qui est la leur ? 

Deux livres fort différents mais complémentaires, sortis simultanément en mars 2007, ouvrent une brèche dans cette anomie :

Dans son dernier ouvrage intitulé Comment je suis redevenu chrétien, Jean-Claude Guillebaud nous instruit sur la question du Sens en portant son interrogation sur le « mystère de la foi ».

Désireux d’une réflexion productive mais conscient de l’inefficience des concepts, c’est pour éviter d’en faire usage qu’il choisit de s’exprimer sur le mode du témoignage. Cette option formelle s’avère opératoire, tant par son efficience à renouer avec le Sens que pour éclairer le « mystère de la foi ». Il en ressort en effet que la question du Sens comme celle du « mystère de la foi » sont affaire de forme autant que de fond. Ce qui nous porte évidemment à nous demander pourquoi.

Comme on le sait, le « mystère de la foi » s’articule au Verbe. Selon ses différents aspects – le sémantique, le symbolique et l’institué – et à leur croisement , c’est-à-dire leur usage par les hommes qui leur insufflent vie et créativité, et ainsi la possibilité d’évoluer pour se transmettre.

Témoigner, c’est parer à la mortification du langage en évitant l’approche frontale des concepts. Mais pour les faire à nouveau émerger, revivifiés par le témoignage. Parce que celui-ci ne se supporte pas seulement de concepts (gelés aujourd’hui dans l’abstraction et l’oxymore, résultant de leur déconnection par un nouvel ordre symbolique qui s’avère être l’inversion du précédent).

Le témoignage se spécifie d’impliquer l’énonciateur lui-même, toute la richesse et la complexité de son vécu, c’est-à-dire la part de subjectivité qui conditionne l’avènement du Sens dans l’adresse à l’autre. C’est cette faculté singulière qui permet au témoignage de restaurer la subjectivité et l’intersubjectivité, la production de sens qui s’y réalise, et cette articulation des champs individuel et collectif qu’est le lien social. Paramètres de l’humanisation par le langage que le système symbolique a évacués, au fur et à mesure que l’ordre marchand s’en emparait, imposant ses référents économiques jusqu'à opérer cette substitution fondamentale qu’est celle du chiffre à la lettre. Une substitution qui induit une oblitération radicale du Sens, l’effacement des visées de vérité auxquelles il s’attache et l’émergence en lieu et place d’une logique de quantum.

Universitaire à la faculté de philosophie et fin connaisseur des langues patristiques, c’est en archéologue du langage que Maurice Sachot s’attaque à cette anomie ambiante. Dans le premier tome de son ouvrage intitulé Quand le christianisme a changé le monde - La subversion du monde antique, il exhume les concepts sur lesquels s’est fondée la pensée occidentale. Saisis dès leur émergence dans les contextes linguistiques successifs (hébreu, grec et romain) où ils se sont élaborés, il nous révèle leur sens initial, leur parcours dans le champ épistémique, ainsi que leurs effets politiques et sociaux. Ainsi sommes-nous amenés à comprendre par quels processus sémantique, historique et symbolique s’est constitué cet héritage chrétien qui a façonné l’identité occidentale.

Par cette salutaire « déconstruction-reconstruction », Maurice Sachot met à jour une entité qui dépasse la religion chrétienne et qu’il appelle la « christianité », un « impensé qui nous pense » dont il voit les traces jusque dans la sécularisation ou la mondialisation, derniers avatars de l’Occident.

Par cette remise en perspective du passé et du présent, Maurice Sachot anéantit la délétère idéologie de « la rupture », cette illusion d’auto-engendrement, narcissique et suicidaire, qui sous-tend ce que d’aucuns appellent « la modernité ». Ainsi nous permet-il d’assumer une dette positive, celle qui nous lie à cet héritage occidental chrétien qui nous a construits et de comprendre pourquoi il s’avère déterminant de le préserver pour l’avenir de l’humanité.

Le livre de Jean-Claude Guillebaud et celui de Maurice Sachot, par delà la différence de leur approche, se complémentent et se rejoignent sur l’essentiel : la redécouverte de nous-mêmes au travers celle du christianisme.

 

 

© Véronique Hervouët

Essayiste, psychanalyste

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

26 octobre 2007

 

 

 



[1] Ce que l’on appelle confusément « l’identité » est une fiction qui s’élabore par la voie du langage. Tout d’abord par les processus de formation psychique qui assurent la construction individuelle, lesquels s’articulent durant la prime enfance autour de la problématique de l’identification sexuelle. Les dispositifs normatifs institutionnels (religieux, politiques, législatifs, sociaux, rites et traditions) ayant pour vocation d’assurer la cohésion de ces processus identificatoires dont se constitue le lien social.

[2] Si la pratique du langage  engendre le sujet humain, elle occasionne aussi un manque qui est dépendance, aliénation à la parole, à la reconnaissance  de l’autre, par lesquelles se réaffirme son existence.

[3] Le désir est cette assomption du manque par quoi le sujet humain se réalise.

[4] J’ai fait état de ces processus d’inversion dans L’Enjeu symbolique - Islam, christianisme, modernité (Ed. de L’Harmattan, nov. 2004).

[5] La prolifération de la figure de l’oxymore dans le discours public est un symptôme majeur de l’inadéquation des concepts à formaliser la pensée contemporaine. Nous pointerons notamment la confusion et l’inversion du profane et du sacré, du privé et du public, du transgressif et du légitime, du pouvoir et de sa contestation.