Ce qui est sans forme se camoufle pour se révéler ou se révèle pour se camoufler…
Par un disciple d’ici et maintenant, Pierre Yves Lador

 

 

Par Pierre Yves Lador

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

23 janvier 2010

 

 

Ce qui donne forme aux formes ne peut être énoncé, ce qui peut être énoncé n’est pas lui. Ce qui donne forme aux formes n’a pas de forme.

Les formes sont-elles le camouflage du sans forme et son exhibition, son déploiement, sa révélation ? Toute forme serait-elle camouflage de ce qui l’informe ? Certaines formes ont été surinterprétées et pourtant celle qui peut-être est la plus proche, la plus complexe, la plus répandue et la plus discrète ne l’a pas été suffisamment. Je ne saurai prononcer son nom, car elle est trop proche de ce qu’elle pourrait représenter et dont on ne peut rien dire.

Si les dieux grecs et les génies de l’islam et tous les autres dieux du nord ou du sud peuvent se métamorphoser et apparaître aux humains sous n’importe quelle forme, que ne peut faire le sans forme ? Le fait-il ?

L’anecdote de l’oignon narrée ci-dessous est utilisée dans les cours de torture infligés aux élèves de l’école de la raison d’Etat pour leur enseigner qu’ils ne doivent pas  croire ce qu’on veut leur faire croire. Il y a toujours un camouflage et il faut toujours chercher le secret.

Pelez l’oignon couche après couche afin de découvrir le fond de l’oignon. L’oignon n’a pas de fond, sous chaque couche il y a une autre couche et quand vous avez fini, il n’y a pas de cœur, il n’y a plus d’oignon. L’oignon n’est que camouflage. L’oignon est le moins camouflé des êtres car chaque couche est semblable à chaque couche, sauf peut-être la pelure qui est une couche séchée,  exuvie en voie de détachement. C’est pourquoi on a connu une église de l’oignon, c’est-à-dire de la vérité. Le camouflage est-il pelure, pelage, pelisse, dépouille ? Un œuf à la coquille peinte en pelure d’oignon reste un œuf. L’oignon est-il le symbole du camouflage ? La forme qui révèle l’absence de forme. Ou le chou blanc ? N’est-ce pas pour cela que l’on dit faire chou blanc ? 

On raconte qu’un jour Jakob Boehme dans sa modeste cuisine de cordonnier fut ébloui par un reflet du soleil, probablement, sur un pot d’étain, nous appelions ça la rate lorsque, enfants, nous éblouissions nos copines avec un petit miroir, il eut une illumination ou, ce qui s’en rapproche, une vision, il vit une forme lumineuse au flanc du vase et sut que de Dieu, du dieu caché, il ne saurait, ni personne, jamais rien. Cette image était l’image de ce qui n’en avait pas, un camouflage, une révélation, le contraire pourtant d’une buée, d’un brouillard, d’une fumée, qui eussent pu laisser croire qu’en les supprimant on verrait enfin le secret de toutes choses, un éclair éblouissant, aveuglant, définitif, qui, si on le supprimait, entraînerait dans sa disparition l’effacement même de ce qu’il manifestait. Un camouflage qui montrait tout et rien, une apparition du dieu caché. Alors résonnaient ou allaient résonner les canons des champs de bataille de la guerre de Trente ans, dont les fumées dissimulaient la foi des combattants qui se ressemblaient dans leurs toux étranglées, leurs cris de souffrance, leurs blessures mortelles et finalement leurs cadavres détroussés et en pleine décomposition.

Eclat, reflet, illusion, vision, tant de mots pour tenter de traduire une expérience éphémère, pour dire l’indicible. A la suite de cette expérience, Boehme écrivit des milliers de pages pour tenter d’expliciter sa vision, le monde, son histoire, la nature et le dieu révélé. Il faut tenter de les lire pour comprendre que toute révélation est un camouflage et tout camouflage une apocalypse.

La forme du sans forme qui sème et essaime, se divise et reste unique, elle engendre l’un, celui-ci le deux, ce dernier le trois, puis les dix mille, se dissimule en se révélant, pourrait pulser, telle l’inspir et l’expir, jamais révélée, occulte ou apparaissant ici ou là, sans même que l’on sache que ce peut être elle ou un de ses avatars, partout évidente et invisible.

Comme l’éléphant vu et décrit par trois aveugles qui touchaient trois parties différentes, dont le narrateur nous dit qu’il s’agit d’un éléphant, mais n’est-ce pas qu’une hypothèse pour faire rire ou comprendre ou peut-être nous tromper énormément, comme l’éléphant.

Admettons, pure hypothèse, mais qui dira comment les hypothèses viennent à l’esprit ? une forme géométrique dont je tairai le nom, de taille incertaine, visible sous des angles variés, un observateur verrait une droite, un autre un point, un autre une courbe, un autre un trou ou une éminence, tel une enfilade de points, tel un circuit, des parallèles, une espèce de cible, avec un peu plus d’imagination ou un bon logiciel de restauration un escargot, un coquillage, une galaxie, un oenodipse pourrait décrire un tire-bouchon là où le boucher verrait une queue de cochon, le biologiste l’ADN et le médecin son caducée… Mais qui oserait affirmer avoir vu dieu dans un tire-bouchon, un éléphant rose, une queue de cochon ? La taille variable, les proportions, les angles de vue, les mouvements, on a même parlé de pulsations, l’ombre et la lumière, les reflets, tout  rend l’identification formelle problématique. La forme en mouvement est-elle une forme ou sans forme ? on n’a pas fini de gloser. Ici la foi du charbonnier noir qui est sûr de porter un sac rempli d’effigies de cette déesse noire qui portées à incandescence vont réchauffer et éclairer sa misérable chaumière noire devenue un instant le centre du monde, son havre, son foyer, son repos… le charbonnier qui a trouvé l’ammonite au cœur de la mine, divine apparition. Là le scepticisme du savantasse athéiste qui ne voit, quand il voit, qu’une forme excentrique, insaisissable, analysable à merci mais qui ne livrera rien d’autre que son absence de sens, car le savant est heureux quand il peut dire comment, mais a renoncé, quand il est honnête, à dire pourquoi et même à tenter de dégoûter les gens de chercher pourquoi.

Personne ne l’imaginait ainsi Dieu ? Mais depuis que Dieu est mort, certains croient voir cette forme dans le ventre de Bouddha, parmi les poils frisés de la barbe du cadavre de Dieu, dans l’image du tai ji, dans les douves étranges du tonneau de Diogène si ce n’est celui des Danaïdes, dans le ressort d’une montre. Comme la montée du prix de l’or ou du pétrole peut faire découvrir et priser des traces microscopiques de ces roches, ainsi la raréfaction de dieu provoque l’intérêt pour des ombres, des zestes, des microbes cachés, l’œil du cyclone serait-il un avatar de Dieu ? le maelstrom le diable goulu ? On connaît le conte de Poe qui justement narre l’aventure d’un homme qui a vu dieu, ou qui pour le moins a circulé sur son flanc au fond de la mer et qui en est revenu chenu et presque désincarné, dévié. Ou la petite Dorothée qui a été enlevée par une tornade, la rencontre du vent du sud et du nord, bien avant les récits d’enlèvement par les extraterrestres et emportée au royaume du magicien d’Oz. Est-elle revenue enceinte ou en sainte, ou les deux ?  La force de Dieu est infinie et Oz n’est-il pas la redondance des lettres ultimes des alphabets grec et français, ô-z, une forme du sans forme ? La fin de l’alphabet, la fin du discours, la fin des formes.

La Bible même est emplie d’historiettes qui sont souvent comprises de diverses façons. Le buisson ardent, vision de Dieu certes, mais on oublie que les arborescences du buisson se déformaient dans les flammes, le feu recroqueville les rameaux, les recourbe de façon que ceux qui ont des yeux voient. La plupart voient le feu qui leur cache l’essentiel et les autres ne disent rien, saisis par cette apparition innommable.

Prométhée était enchaîné, a-on suffisamment regardé les chaînes qui s’enroulent autour des bras voire du corps du héros qui voulait libérer les hommes des dieux ?

Et le Christ couronné d’épines, on regarde les épines, observe-t-on les enroulements des branches épineuses, leurs formes, c’est cela l’important peut-être, comme les couronnes des vainqueurs des jeux olympiques ou des triomphes des Romains. Ce ne sont pas les feuilles des lauriers qui comptent, ni la couronne, mais d’abord, les tresses, les cercles, les tours qui enlacent la tête. C’est pourquoi on a choisi des branches, des végétaux et non une pièce fondue comme ce sera le cas par la suite, pour faire oublier, pour camoufler la forme indicible et bientôt invisible.

La roue de feu d’Ezéchiel, la plus grande vision d’un prophète, montre parfois des roues enchâssées, sortes de cibles, mais il est difficile dans ces moments, dans l’éblouissement de la vision de voir précisément ou de savoir ce que l’on a vu, le cerveau humain qui contient déjà des formes croit les reconnaître, le témoin n’est jamais fiable et pourtant on n’a que des témoignages sur la réalité. On peut bien voir dans le texte une forme en feu qui tourne en déployant ses rayons même si l’iconographie judaïque est lacunaire. Les iconoclastes sont des sortes de camoufleurs qui cachent, effacent, détruisent, refusent de représenter la nature et la surnature évidemment au nom du respect de la nature, du respect du sans forme. Comment représenter le sans forme ? La géométrie a pu être utilisée depuis Hiram par les ésotéristes, les francs-maçons, pour représenter l’irreprésentable. Le cercle, le triangle seraient ainsi des camouflages révélateurs. On pourrait le dire de tous les symboles qui révèlent sans élucider. Pendant qu’une partie de l’humanité, des théologiens et des historiens modernistes, s’acharne à désocculter les symboles, à les réduire, à les évhémériser, les autopsier, les disséquer, à manifester ce qu’il y a derrière, dessous, dissimulé, une autre plus nihiliste encore déclare urbi et orbi qu’il n’y a rien, le tableau est une apparence qui dissimule le vide, d’autres, plus politiciens souvent, s’efforcent parfois pathétiquement d’emballer ce qu’ils croient être la vérité sous des images, des singeries, des amuse-gueules, des pirouettes, et parfois les deux mouvements, voire les trois sont utilisés simultanément.

Les savants ont certes contribué à supprimer la croyance en l’héliocentrisme ou du moins ils feignent de le croire alors que chaque matin ils disent, Le soleil se lève comme un charbonnier du douzième siècle. Ils ont compris que le soleil bougeait, d’ailleurs Héraclite l’avait dit avant eux, tout bouge. L’important c’est comme toujours ce qu’ils n’ont pas dit, comme les discours des hommes politiques. La terre décrit en ses mouvements le signe de dieu, et le soleil, tout tourne certes mais en se déplaçant, décrivant donc des fragments ininterrompus et irréguliers des formes dont il vaut mieux taire encore le nom, comme, reflet édulcoré quoique haut en couleurs dans sa splendeur mondaine, les couples de l’aristocratie européenne dansant la valse de l’empereur dans le palais de Schönbrunn. Pascal a osé parler de la cycloïde, tournant autour du nom indicible. La perfection, la régularité sont des notions de philosophes et de mathématiciens qui ne signifient rien au regard de l’Indicible, ni d’ailleurs de l’homme sage, elles sont des lignes de fuites, des angles de vue comme tous les mots, sexe ou cache-sexe, ne sont pas la réalité (Toute l’œuvre de Freud est construite sur ce jeu de prestidigitation du fort-da, coucou il y a un sexe, il n’y en a plus, pas, jamais eu, jamais vu, pas vu pas pris, mais il est là derrière, continent noir, là-dessous, sous la feuille de vigne, dans la culotte, comme le pétrole sous la mer, sous la terre, ou son absence, et la dépouille mortelle de nos parents sous la terre et leurs corps mystérieux derrière la porte de la chambre fermée de l’alcôve, et sous les lapsus, lape et suce est la devise de l’explorateur qui moufle et camoufle, démoufle et décamoufle) mais en font partie comme la lampe de poche éclaire le contenu invisible de la poche ou sortie de sa poche envoie un signal dérisoire aux lucioles et aux étoiles du ciel, pour autant qu’elle soit allumée. Certains la manipulent comme leur sexe ou une lance à incendie croyant, et pourquoi pas ? exercer ainsi une influence sur le monde. Réalisent-ils, pour les derniers au moins, que le tuyau de la lance est enroulé, peut-être comme l’univers, à l’image de dieu. On comprend bien que quand je dis, A l’image de dieu, ou, Dieu est partout, que c’est comme si je n’avais rien dit ou alors trop. Ces énoncés n’ont pas de sens profond. C’est vrai que tout est dans tout, mais cela n’avance ni la science ni l’économie, ce sont des points de vue poétiques, noétiques, éthiques. C’est la respiration du corps et de l’esprit qui engendre à chaque instant la conscience, je suis dieu, je suis la forme qui se réinstaure à chaque seconde, la même et une autre, forme en mouvement et me rappelle, si je suis attentif, les grandes invasions. Par exemple les spirochètes, qu’ils soient vecteurs de la syphilis ou de la boréliose, maladies dont, pour la première on a beaucoup parlé ces cinq derniers siècles et pour la dernières ces cinq prochains qui seront peut-être dix fois plus courts. Perspective. Les Baudelaire, Maupassant, Nietzsche, Keyserling et mille autres grands artistes, voyants et visionnaires, ont dû à cette présence de l’image de dieu en eux, au fond de leur cerveau, de tout leur corps, ce qu’on a pu appeler leur folie, mais surtout et aussi leur génie, et leur mort. Mais tous nous mourrons et ou tous nous avons du génie et de la folie. L’ampleur est liée à l’intensité de la présence de dieu. Enthousiasme étymologiquement. Ces mots ne disent rien, génie, folie, ajoutons maladie, ce sont des points de vue, des mots écrans de fumée, qui tantôt éblouissent, tantôt masquent. Dira-t-on qu’ils camouflent ? pas plus que les autres sans doute. Sans doute lui-même est une nécessaire cheville de la pensée rampante, la pensée est généralement rampante, gardons-nous de mépriser les rampes, comme tant d’autres chevilles, elles sont sans doute l’essence de l’articulation, comment marcher sans articulation ? je parle de l’homme car évidemment dieu ne marche pas, ni les spirochètes, ni les galaxies, ni les fumées, ni les maelstrom. L’homme a inventé la marche ce qui n’empêche pas sa pensée de ramper, radicule et parfois ridicule, mais il rêve  de voler comme un tourbillon, une tornade, un cyclone, car voler comme un oiseau, à tire d’ailes, c’est encore marcher. Sans doute marque le doute et le dénie à l’instant de le marquer, cette oscillation approche le locuteur et l’auditeur, le lecteur, de ce qu’il espère, une vérité instantanée, soluble dans les mots. On a beau renforcer la locution par nul, quel renforcement qu’une annulation qui s’affirme, sans nul doute ou sans aucun doute, le doute demeure, d’abord parce qu’il est écrit, c’est écrit, c’est dit, ça a déjà une existence et une influence, et idem pour aucun, s’il n’y en a aucun pourquoi le dire et nul s’il est nul pourquoi le dire. Les jeunes contemporains ont l’habitude de traiter leurs camarades ou certaines situations de nuls, mais c’est une façon magique de faire disparaître le problème or pour cela il faudrait dire abracadabra (je ne suis pas magicien) ou quelque autre formule qui ne mentionne pas la chose à faire disparaître, sous peine de provoquer cette oscillation indésirable et combien périlleuse de l’être, qui survient déjà assez souvent sans qu’on cherche à la provoquer à moins d’être un expérimentateur de dieu. Remarquons quand même que la reptation s’apparente à la marche, elle en est un premier degré. Le reptile précède l’oiseau.

Prononcer le mot secret c’est commencer de le révéler. Le camouflage n’est ainsi qu’un flirt camoufleur, la même racine fleur dans fleureter et camoufleur, un jeu de fleuret qui déflore la vérité. Celui qui toujours doute, celui-là ne craint pas le camouflage, tout est camouflage à commencer par le dieu caché et le dieu révélé. Se révéler c’est se camoufler.

Le tao est sans formes.

L’Occident a toujours eu besoin de formes.

Et il devient facile à l’œil entraîné par un esprit éveillé de voir dans la croix gammée, gamma c’est le pas du cheval aux échecs, claudication trouble,avance camouflée, une remémoration de la svastika, un bras de cette croix ancienne toujours en mouvement, le jeu d’échec ne révèle sa réalité qu’en se jouant, en mouvement, en arrondissant un peu le bras gammé s’il le faut pour produire l’effet de certains soleils à rotations, feux d’artifices que l’on cloue, comme des corneilles ou des chauve-souris aux portes des granges, sur des arbres lors des fêtes carnavalesques ou nationales.

Rien ne se peut dire sans le considérer en mouvement et le fol qui veut chercher la vérité dans le dictionnaire le sait bien que c’est dans le feuilletage qu’il peut espérer entrevoir ses reflets, dans la frénésie méthodique. L’approche par tous les côtés de ce sans forme, par accumulation et intensification ou évitement et évidement de toutes les formes. Théologie négative, apophatique, je l’ai dit sans le dire, du sans forme je ne peux rien dire. Et pendant que je feuillette le dictionnaire, la terre tourne sur elle-même et autour du soleil et lui file, m’entraînant au coeur de la galaxie qui tournoie elle aussi en s’éloignant. Je m’éloigne en dansant, immobile dans mon dictionnaire.

Ne pourrait-on regarder encore, figés davantage encore et peut-être désymétrisés pour avoir voulu être trop maîtrisés, contrôlés plutôt et instrumentalisés, le marteau et la faucille. Si on les stylise, recherchant leur forme cachée et mouvante on retrouve la même croix gammée. Faites tourner le marteau et la faucille comme les bras de la croix et vous aurez la double hélice, un poulpe crucifié qui gifle l’espace de ses bras tentaculaires. Les analystes, regardant leur reflet plutôt que l’eau, ont cogité longuement sur l’archaïsme apparent, s’interrogeant sur le pourquoi du choix d’outils primitifs du paysan et de l’ouvrier pour incarner la bannière du progrès. Ils n’ont ainsi pas vu l’image du dieu caché que révélaient les savants matérialistes et leurs publicistes, nolens volens, manipulés et inconscients, pour employer un mot interdit par leur parti.

Les Celtes qui ont eu la grande vertu de ne pas écrire ont souvent représenté cette forme et quelques avatars d’icelle sur leurs bijoux. Voulaient-ils évoquer une image du Principe, de la Source ?

On trouve aussi ici ou là, production inconsciente (?) dans le cas du rouleau de réglisse ou plus délibérée pour les pataphysiciens fils de Jarry, cette forme simplifiée, gidouille aplatie, anagramme de digouille, la double couille de dieu, on est en 1900 au moment où Freud écrit sur les jeux de mots et l’inconscient. En effet on oublie trop souvent les souvenirs d’enfance.

Je tenais, les bras tendus, les mains souples, un écheveau de laine bleue devant ma mère vêtue d’une robe blanche, nuage d’inconnaissance, qui le défaisait, chatouillant à chaque passage du fil mes mains consentantes, et embobinait ou plutôt pelotonnait le laineux cordon décrivant (je jure que j’en étais presque conscient, non pas du fil des Parques, comme tout un chacun, je les ignorais alors) le passage de Dieu d’une forme dans une autre, de l’écheveau au peloton, traduit, trahi peut-être, transformé d’une forme dont j’ignorais l’origine en une autre dont je ne voyais pas l’avantage. On attira mon attention toujours sur le fil, le déroulement, rarement sur l’enroulement, la forme, immuable sans doute dans sa mutabilité, cachée dans l’écheveau, le peloton et autres rouleaux de la mère. Mais cette opération mystérieuse, pour moi insensée, car les explications qu’on m’avait certes données ne me paraissaient pas éclairantes, s’apparentait à quelque conte ovidien de métamorphose, apanage des dieux, à une mort et une renaissance peut-être. Dieu était mouvement, comme je filais du mauvais coton. Le camouflage consistait en ce qu’on ne me mentait pas sans doute, mais au moins qu’on me dissimulait ou en tout cas qu’on ignorait ce dont il s’agissait. A l’image finalement du monde dans lequel j’avais fait mon entrée naguère et dans lequel j’allais devoir vivre, naïf mais pas dupe. Les formes se perdent, la matière demeure, lus-je plus tard chez Lucrèce. Et après la matière des réalistes, je m’intéressai aux formes des esthètes, des femmes,  puis enfin au sans forme des sages, sans être ni sage, ni érotique, ni esthète, ni matérialiste. Le peloton, forme multiple et unique et invisible, tout en étant offerte aux regards.

Mais la plus grande découverte, connue de tous mais ignorée de la plupart, ce qui signe le camouflage et le désigne, c’est la dite galette au nom dissimulateur, le disque, des premiers 78 tours, aux 45 ou 33 tours jusqu’aux cd et autres dvd, en passant par les cassettes, dont on compte les tours, le temps, la capacité relative selon la compression, mais dont on ne dit jamais qu’il s’agit d’une invasion. Invasion non pas tant de disques visibles, comme au temps du discobole, ni de sons et d’images à voir et entendre, mais de la forme, de la piste unique, de la figure de ce dieu insidieux, dont l’apparence bénigne masque la gravité réelle, qui partout pénètre, dans tous les foyers, plus que la croix ou le croissant, le chandelier, les figurines sacrées de terre cuite, ex-voto, lares, ancêtres ou bouddhas, ce sont ces formes, dont on peut penser qu’elles sont des cercles, des disques comme on les nomme, gravées et disséminées comme des microbes dans tous les ménages. Consentants ou réticents, nous participons à cette épidémie, à cette pandémie, à cette possession irrésistible. Le monde pour la première fois est unifié sous un même drapeau, un même signe, in hoc signo, une même présence, et personne ne s’en rend compte ni n’en perçoit la signification. Sommes-nous les fils de Gaïa ou les fils de la Galette, c’est la même chose, enfants maudits, drogués, ensorcelés par la forme occulte telle la lettre cachée de Poe.  

N’est-ce pas, apparition onirique, quelque déesse, Walkyrie ou actrice qui m’a ébloui de ses seins nus et lourds enlacés par un lourd et nu serpent d’or fin, ourobore ouvert, qui après plusieurs tours darde sa langue vers le téton érigé me révélant ou m’indiquant le dieu caché derrière ces formes, l’informe ou le sans forme, maître des formes ? Quel fol irait chercher derrière ce plaisir des yeux et des mains autre chose ?

La langue du caméléon légendaire au nom de lion et considéré comme le prototype du camouflage se peut aussi enrouler et dérouler ! Ou dieu ne va-t-il pas se nicher, mort ou vif, quelle forme primordiale engendre-t-il ?

Dans le silence bruyant de la grande chartreuse de notre invisible galaxie qui ne se montre à nos yeux, éphémère camouflage, que comme voie, fût-elle dite lactée ?

 

 

 

© Pierre Yves Lador

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23 janvier 2010