en terme de valeurs
Par Paul Valadier
Les réticences sont nombreuses et fondées à penser la morale en termes de valeurs. Ne perd-on pas le bénéfice de références stables, comme celles de bien ou de devoir, nécessaires pour toute décision sensée? En adoptant ce terme, ne glisse-t-on pas aussi dans l'univers mouvant et fluctuant de la Bourse, où le terme de valeur trouve en effet son terrain de naissance ? Or l'expérience montre à quel point l'univers des valeurs boursières fluctue sans cesse ; n'est-ce pas le signe qu'une valeur n'a que le prix qu'on veut bien lui accorder, celui que marchés, investisseurs ou clients lui concèdent de manière transitoire ? Qui ne voit les risques d'une transposiútion en morale ?
"C'est pourquoi, écrivait le
philosophe Eric Weil[1],
la théorie des valeurs ne peut présenter la valeur comme catégorie
philosophique de la morale qu'à l'aide d'une confusion.
En l'absence d'une
morale philosophique, toutes les valeurs se valent, ce qui signifie qu'aucune
d'entre elles ne vaut rien : l'homme, vide et nu, entrerait dans un magasin de
valeurs pour y choisir ce qui lui conviendrait, sans qu'il ait le moyen de
savoir ce qui fera, ou non, son affaire". Ainsi penser par valeur
exposerait au scepticisme, au relativisme, à la justification de tout ce qui
est du seul fait que c'est, ce qui rend une pensée par la valeur complice d'un
positivisme larvé.
A ces objections s'ajoute encore la
critique selon laquelle une telle référence serait typiquement moderne, et donc
liée à une univers mental où, qu'on le veuille ou non, seule la connaissance
scientifique expérimentale, rigoureuse, vérifiable a le prestige de la raison
avérée. On s'installerait ainsi dans une opposition redoutable puisqu'on
admettrait au fond tacitement que les sciences s'occupent des 'faits',
revendiquant le sérieux de leur démarche, tandis que la morale s'occuperait de
valeurs, c'est-à-dire de références arbitraires, subjectives, incertaines. On
vivrait donc d'un côté avec les certitudes scientifiques de l'ordre du
vérifiable, et d'un autre avec des principes sans fondement réel, à la limite
irrationnels. Une telle dichotomie peut-elle être acceptable ?
Pertinence d'une problématique
A qui objecte que le concept de valeur
est lié à la modernité philosophique, il faut certainement concéder beaucoup.
En effet, et sans que la démonstration puisse être conduite ici, il est bien
vrai que le concept de valeur s'impose dès lors qu'on tente de penser la vie
morale dans une ère post-ontologique- et tout le problème est de savoir si l'on
peut tirer un trait sur ce statut. Une telle ère est caractérisée par une
situation intellectuelle où la référence à une objectivité, à un bien tenu pour
fondamental se trouve ébranlée par divers phénomènes culturels de grande portée
: découverte de la pluralité des cultures dès le XVIème siècle avec les
conquêtes coloniales, ce qui relativise forcément nos propres références
morales et oblige à les comparer avec d'autres manières d'agir, avènement des
sciences modernes avec l'ontologie qu'elles impliquent et le désenchantement du
monde qu'elles provoquent (mécanisation et mathématisation du réel), et surtout
perception de la solitude de l'homme dans un univers à lui étranger
Selon le
mot de Hannah Arendt, "les hommes moúdernes n'ont pas été rejetés du monde
- ils ont été rejetés en eux-mêmes"[2].
Faute de pouvoir faire fonds sur une réalité en laquelle s'insérer pour trouver
sens et fonder la conduite, le recours au sujet, donc aux valeurs qu'il
reconnaît pour mener sa vie, semble inéluctable. Où un tel sujet trouverait-il
les normes de sa conduite siúnon dans une référence inéluctable à soi ?
Soupçonnera-t-on alors cette position
d'avaliser un refus de l'héritage traditionnel, ou encore de témoigner d'un
égarement de la pensée qu'il faudrait corriger par un retour aux modes de
penser des Anciens? Ou au contraire doit-on voir là une nouvelle manière d'être
au monde, de se situer dans le cosmos, dans la société, par rapport à soi, aux
autres, à l'absolu qui fait sens philosophique ? Et si oui, comment éviter
alors de prendre au sérieux et de manière critique cette situation
anthropologique ? Si l'on se place du point de vue de la morale, il est
inéluctable d'accepter cette perspective ; elle n'est pas une concession à l'esprit du temps, mais elle constitue un impératif, car on ne peut
vivre d'un côté et penser d'un autre, proposer un style de pensée ou de
philosophie qui soit en rupture ou sans prise sur les aperceptions que l'homme
a de lui-même et de son monde. La tâche première de toute morale est d'aider
l'homme à se penser dans le monde qu'il trouve, ou dans lequel il est à l'oeuvre pour s'humaniser et humaniser ce monde - non de proposer des principes
soi-disant pérennes dont on ne sait plus, une fois posés, comment ils peuvent
informer la vie vécue dans l'ensemble des relations existantes. Faute de quoi
on aboutirait à une schizophrénie ou on provoquerait la stérilité de la pensée,
conséquences qui n'ont pas manqué de se produire dans la théologie morale
catholique entre autres. Or il n'y a pas de morale sans la recherche d'une
cohérence entre l'expérience vive et les principes ou les normes de conduite.
De plus, non seulement il est désormais
difficile de penser la morale à partir d'un univers ordonné dans lequel situer
et insérer ses décisions pour les raisons rapidement évoquées plus haut, ou à partir d'une théorie philosophique, comme le néo-thomisme qui en est solidaire,
mais surtout il paraîtrait immoral de le faire. On ne peut reconnaître
comme bien simplement un donné, un fait, une objectivité devant laquelle il
faudrait s'incliner, même si (surtout si ?) elle est créditée d'une autorité :
scientifique, morale, ou magistérielle. On peut se remémorer à ce propos la
force des objections kantiennes dans les Fondements de la métaphysique des
moeurs : si l'homme devait trouver dans sa nature les fins de son action
morale, la nature s'y serait bien mal pris, écrit Kant, car elle aurait dû le
doter d'un instinct pour atteindre infailliblement ces fins, ce qui n'est pas
le cas. Argument de poids, compte tenu de l'obscurité des fins morales, du
profond désarroi de la sensibilité et de la raison quant à savoir la nature du
bien, notamment dans une société moderne. Argument dont la force est redoublé par un second : la raison hésite en effet sur l'adéquation entre ses fins et le
bien ou le bonheur, et même, plus on cultive la raison, moins on discerne
clairement le bien, ce qui en conduit beaucoup à haïr la raison, ajoute Kant.
Ces considérations conduisent à conclure qu'il serait non moral de suivre
inconditionnellement la nature, ses inclinations et même les fins multiples
qu'on vise. Au total les antinomies ainsi révélées suggèrent que LA fin de
l'existence humaine au nom de laquelle il vaut la peine de vivre est supérieure
à toutes ces fins, et que c'est elle qu'il faut poursuivre. Or il est clair que
cette fin n'est nullement donnée avec clarté ou évidence; il s'en suit que le
sujet moral est renvoyé à son jugement même : que lui importe-t-il à lui de
faire ? que doit-il faire ici et maintenant ? En outre cette fin n'est pas de
l'ordre du donné, puisqu'elle relève du choix de la volonté pure et de la
raison. On comprend alors que l'homme ait à se vouloir, et, s'il veut agir
moralement, à se vouloir comme être raisonnable, donc comme seule fin digne
d'être poursuivie. Telle est finalement la 'valeur' à partir de laquelle
ordonner sa vie et viser à la construction de la république des esprits.
Un concept problématique
Le concept de valeur a donc partie liée
avec une problématique typiquement moderne du sujet laissé à lui-même, dans le
contexte du pluralisme des cultures et du règne des sciences. C'est pourquoi
plutôt que de le repousser, il convient d'en faire un usage critique,
donc d'apprécier sa force et de mesurer ses ambiguïtés.
Il faut concéder d'abord que le concept
de valeur n'a pas l'évidence, ou la pseudo-évidence, de l'objectivité du bien
qui donnerait assurance, pense-t-on, à la décision morale. Le concept de valeur
est ambivalent, et pour des raisons
fondamentales. Il se situe en réalité à un croisement entre un ensemble de
normes, de principes et de règles d'action reçus ou trouvés dans une société donnée ou dans une sphère de l'existence humaine, et l'assomption d'un choix de
la part d'un sujet, qui prend sur lui de décider en fonction de ce qu'il juge
bon ou préférable de faire, entre plusieurs possibilités ouvertes. En ce sens,
la valeur n'est pas liée au seul subjectivisme, bien qu'elle fasse corps avec
une philosophie de la subjectivité.
Dès qu'on analyse une décision concrète
dans le champ précis où elle doit être prise, vie familiale, entreprise,
engagement politique, soins médicaux, on s'aperçoit qu'il s'agit, non point de
choisir une valeur abstraitement comme si l'on entrait dans un magasin de
vêtements pour y choisir n'importe quel article selon sa fantaisie (pour
reprendre l'exemple de Weil). On est en général dans une situation où il faut
décider : on ne choisit pas pour le plaisir de choisir, mais parce qu'il faut
traiter ce malade en péril, résoudre cette grave crise familiale ou politique,
sauver cette entreprise du déclin ou de la faillite. On est ainsi confronté à un inéluctable, et même on rencontre une sorte d'interdit : on ne doit pas
vouloir que telle situation se dégrade, on doit se mobiliser pour refuser une
évolution jugée intolérable. Dès lors la première tâche de la volonté morale,
si du moins on a le désir de faire quelque chose plutôt que rien, consiste à assumer cette situation particulière : donc à en analyser les termes. Cette
analyse sera souvent d'abord technique et rationnelle, et par là une décision
morale authentique ne peut négliger d'en passer par les rationalités modernes;
elle doit prendre en compte de manière informée les analyses rationelles
disponibles : d'où vient la crise observée, quelles en sont les causes, quelles
expertises sont éclairantes, quelles sont les solutions possibles? Une telle
analyse suppose une conscience avertie et informée des données immanentes à la
situation; elle appelle consultation d'autrui, recherche avec ceux qui sont concernés
de ce qu'il est préférable de faire en fonction des possibilités techniques et
des finalités qu'on se donne (des valeurs impliquées dans la famille,
l'entreprise, la demande de santé). Elle ne met pas devant le vide, mais devant
un bouquet de possibilités internes à la situation et entre lesquelles il
s'agit de choisir intelligemment.
Ainsi la décision bonne s'élabore et se
construit, si on veut qu'elle soit morale et raisonnable ; elle se prend
toujours dans un champ historique déjà structuré de règles (techniques et façons de procéder reçues par métier et
traditions ou par acquisitions lentes, donc à nouveau nullement inventées
arbitrairement par un sujet soi-disant souverain); elle tient compte de normes, c'est-à-dire de références qui
structurent un champ social donné et en indiquent les manières de faire
admises, régulatrices de ce champ, et l'on juge finalement en fonction de finalités qu'on se donne ou qu'on choisit de
valoriser (efficacité économique, honnêteté de l'information, santé du malade),
finalités qui deviennent alors les valeurs
qui guident et fondent une décision estimée raisonnable, ou la seule jugée à hauteur du cas à traiter. La décision, on le voit, se prend dans cet
entrecroisement de références, et non dans l'arbitraire ou le vide, encore
moins sous la seule poussée d'un subjectivisme arbitraire.
Vouloir une valeur, c'est donc se donner
les moyens d'affronter une situation qui se dégraderait sans l'intervention
humaine et chercher à ouvrir une issue positive aux personnes impliquées. C'est
donc bel et bien pour user du vocabulaire provocateur de Nietzsche,
"créer" une valeur, c'est-à-dire découvrir par où passe une solution
heureuse, qui n'est inscrite nullement part dans un bien tapi dans l'ombre ou
inscrit dans le ciel des idées. Il faut proprement inventer par où passe la
réalisation de ces valeurs que sont santé, justice, prospérité, paix. Et cette
tâche n'est jamais achevée : ces valeurs ne sont pas "là" et ne sont
pas inscrites une fois pour toutes dans l'ordre des choses. Il faudra donc
encore les "vouloir" ou être à même de les "créer" à nouveau, si la situation change ou si d'autres paramètres s'imposent en vue
d'une décision correcte et bonne. Envisager la question en ces termes, c'est
suggérer aussi à quel point la pensée par la valeur est solidaire d'une
conception de la morale comme référence précaire, exposée, jamais assurée. Cela
peut apparaître encore à plusieurs titres.
Dans une morale qui pense en terme de
valeurs, tout est suspendu en effet à une volonté qui veut (ou au désir). Qu'en
est-il alors quand "la volonté manque", c'est-à-dire quand pour mille
raisons le sujet se refuse à être créateur de sa propre vie, s'abandonne au
conformisme, croit d'avance savoir quel est le bien ou le mal, ou en quoi
consiste la bonne solution (technocratique ou autre)? Qu'en est-il quand les
valeurs s'imposent comme n'ayant pas à être voulues, mais simplement à être
obéies, selon une hétéronomie qui étouffe ou éteint le désir. Qu'en est-il
quand est pressenti ce qui se cache sous les valeurs les plus hautes, en fait
de perversité, de jeu de puissance larvée, d'intérêts institutionnels de toutes
sortes, de désir de domination politique ou religieuse, bref quand la volonté devient consciente du nihilisme, et du coup se trouve découragée ou entravée
dans son désir? Que se passe-t-il quand elle est ainsi détournée de (se)
vouloir? Car "que signifie le nihilisme ? - (sinon) que les valeurs
suprêmes se dévalorisent"[3]?
Or il faut bien voir le lien existant entre règne du nihilisme et règne d'une
morale autoritaire qui se donne comme vérité incontestable, objective,
indiscutable - lien d'autant plus découvert que l'individu soupçonne le néant
caché sous l'appel à la Vérité. On le pressent : parler en termes de valeur
c'est parler de possible dévalorisation, donc de ruine des valeurs les plus
hautes ; c'est admettre en même temps que la volonté peut être amenée à ne plus
pouvoir vouloir de telles valeurs - à estimer qu'il est plus moral (d'un
meilleur goût, dit Nietzsche) de les récuser. C'est donc s'installer sur un
terrain éminemment fragile.
En outre si la valeur dépend de la
volonté, et si la volonté doit toujours se construire elle-même dans le jeu
trouble, complexe, contradictoire des pulsions et des fantasmes, alors une
philosophie des valeurs ne peut pas faire l'économie d'une
"généalogie" de la morale, donc de la volonté qui veut. Que veut la
volonté quand elle veut ? Est-elle sûre de ce qu'elle veut ? Quand elle parle
de justice, que désire-t-elle exactement ? Veut-elle la justice par
ressentiment, vengeance, égalitarisme, ou par un sens averti de l'altérité et
de la distance ? Or toute décision de volonté singulière est traversée
d'affirmation et de négation, de noblesse et de servilité, de force et de
faiblesse, de santé et de maladie; elle veut le bien d'autrui, mais elle
cherche aussi ses propres intérêts
Telle est l'ambiguïté de toute décision
morale qui suppose recherche de lucidité, en tout cas conviction d'avancer sur
une mer agitée ou au-dessus de l'abîme. Aucune décision ne peut être dite
adéquate à la valeur visée, chacune est assurément lourde d'équivoque : on veut
toujours plus ou moins autre chose que ce qu'on veut. Telle est l'atmosphère
non rassurante d'une telle philosophie, qui rapproche des perspectives de la psychanalyse,
donc du soupçon à l'égard de la pureté de toute intention morale. Voilà aussi
qui oblige à une vigilance permanente, voire même à un abandon de l'idée de
parfaite maîtrise de l'intention ou du désir. N'est-ce pas en réalité un signe
de sagesse ? Car nous sommes ainsi renvoyés à la finitude de toute décision
morale, et à la tâche de la vouloir à nouveau pour corriger si possible les
ambivalences, sans être assurés d'y parvenir
On est loin du prométhéisme dont
on accuse ces perspectives ou d'un orgueil de l'homme moderne qui ne voudrait
plus reconnaître d'hétéronomie : car celle-ci, obscurité insurmontable de la
volonté ou du désir, est en lui, indéracinable !
Les valeurs, quel fondement ?
Reste encore le vaste et difficile
problème du fondement des valeurs. Si celles-ci n'ont plus leur assise
assurée dans une volonté divine immédiatement reconnue, dans une proposition
magistérielle reçue par un assentiment confiant, dans un ordre repérable de la
nature, ou si ces références sont nécessairement passées au crible du jugement
personnel pour être librement reconnues comme propositions sensées, ne se
trouve-t-on pas alors confronté à la question d'une absence de fondement, et
derechef au problème du relativisme ? Cependant il faudrait s'interroger : cette
question du fondement n'est-elle pas une fausse question[4]
? Car à quoi bon fonder ce qui fonde le reste ? A quoi bon donner à une liberté raisonnable un fondement extérieur à soi, alors qu'il s'agit surtout en morale
de lui donner le goût de se vouloir ? Une valeur n'est-elle pas désirable en
elle-même ? a-t-elle besoin d'un étayage supplétif, qui serait donc plus
désirable qu'elle ? Aux yeux de certains, il est vrai, la disparition de la
transcendance laisse place à un univers relativiste. Telle la position
récemment réaffirmée par le sociologue Raymond Boudon[5].
"Si les valeurs, écrit-il, n'ont pas de réalité extérieure, elles ne sont
plus des valeurs; or, l'extinction de la transcendance est indissociablement
celle de l'extériorité des valeurs; l'extinction de la transcendance implique
donc celle des valeurs". Une telle position, notons-le, comprend la
transcendance comme pure extériorité par rapport à l'acte d'une liberté qui la
reconnaîtrait; en outre elle fait de la transcendance un moyen de l'affirmation
de soi ou des valeurs, ce qui conduit à un subtile utilitarisme qui en réalité ruine ce qu'il prétend fonder[6].
Mais on peut poser la question du
fondement en d'autres termes: si la 'création' des valeurs s'origine dans la
volonté, tout dépend alors de la volonté de cette volonté même. Est-elle
capable de (se) vouloir, ou est-elle trop défaite, faible, accablée, incertaine
au point qu'elle ne veuille rien, ou qu'elle accepte passivement la soumission
au conformisme social ou l'asservissement à des Idéaux soi-disant éternels? Le
problème est moins alors de fonder les valeurs que de toutes façons, on l'a
suggéré plus haut, l'individu trouve dans le champ de son action (normes
économiques, principes déontologiques médicaux ou du monde de l'information), que
d'aider une volonté à les vouloir personnellement, donc à les 'créer', à les
assumer en leur imprimant sa marque.
La question du fondement se transforme
alors en celle-ci : comment susciter le désir, comment donner le goût de la vie
morale bonne ? Problème essentiel d'éducation à la vie morale ou à la vie
humaine tout court. A cet égard les perspectives de la foi chrétienne peuvent
grandeúment éclairer la démarche : le désir y est suscité par une Parole
désirante, médiatisée par un jeu de relations personnelles et affectives,
puisque l'univers symbolique chrétien met devant le désir d'un Dieu Père dont
la Parole vise à susciter des fils/filles capables de répondre personnellement
à son désir, Parole entendue à travers la communauté de ceux et celles que cette
Parole fait déjà vivre. Une telle perspective provoque le désir à entrer dans
l'Alliance proposée; plutôt que de fournir des valeurs soi-disant
transcendantes, ou de se situer dans une extériorité nue, selon l'imaginaire
théiste d'un Boudon, on aperçoit que rien n'est plus important que le fait que
l'homme se découvre choisi, élu, aimé, désiré - et que sa réponse personnelle
et unique l'est tout autant
Perspective qui fait comprendre aussi qu'une telle
volonté n'est jamais tellement forgée qu'elle n'aurait plus à se vouloir ; il
s'agit en réalité d'avoir la force (ou de recevoir la force/grâce) de vouloir à nouveau faire et dire oui. Faut-il chercher un fondement ailleurs que dans le
désir de Dieu de voir le désir de l'homme se former, se fortifier, se mobiliser
pour répondre positivement à l'Alliance ? Donc dans la volonté qui désire
répondre positivement ? Ce "modèle" divin, n'est-il pas en réalité le
modèle de toute relation éducatrice à la morale, ou à une vie humaine sensée ?
Quel fondement est-il à la fois plus subjectif et plus 'objectif', c'est-à-dire
condition inéluctable de l'advenir à soi d'une volonté morale ?
On le voit : le concept de valeur emporte
avec lui toute une approche du sujet moral cohérente avec l'univers de la
modernité ; il n'a pas le flou qu'on lui prête, mais il propose une référence
féconde et non arbitraire ; cependant il n'ouvre pas une perspective indemne de
tout péril ou de tout problème; mais quelle perspective, réaliste ou
objectiviste, peut se prévaloir du contraire, sauf à entretenir l'illusion sur
une rigueur qu'elle n'a en réalité pas ? Doit-on cependant admettre avec
Ricoeur que la valeur n'est qu'un "terme de compromis"[7]?
Mais si ce concept est seulement "un quasi-concept", parce qu'il se
situe en ce point "où universalité et historicité se confortent
mutuellement plutôt qu'ils ne se dissocient", ne faut-il pas dire qu'il
s'agit d'un heureux compromis, qu'il signe la recherche tâtonnante et difficile
d'une mesure de l'historique par l'universel et d'une volonté de réaliser
l'universel dans l'historique, sans qu'on ne soit jamais parfaitement sûr d'y
être parvenu? En ce sens ce concept serait caractéristique d'une juste
perspective morale : celle de l'homme appelé à une sagesse pratique qui ne lui
donne pas à croire qu'il marche à la certitude acquise ou à la lumière radieuse
de la vérité pratique. Vraie sagesse qui est épreuve d'une volonté finie et
dont toute la tâche est d'assumer cette finitude, et d'admettre qu'il n'en a
jamais fini avec elle.
© Paul Valadier
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique
Philosophie
Novembre
2002
Article publié dans la revue Etudes (mai 1999), fondée par les jésuites en 1856, revue
mensuelle de culture contemporaine qui publie des articles de politique
internationale, de religion, d'arts (cinéma, théâtre, littérature) avec chaque
mois un important bulletin bibliographique.
[1] Eric Weil. Philosophie
morale, Vrin,1969, pp. 94-95
[2] The Human Condition
¨ 35 (tr.fr. Condition de l'homme moderne. Calmann-Lévy, 1983, p.285)
[3] F. Nietzsche. Oeuvres
philosophiques complètes, tome XIII, 9[35], p. 27-28, été 1887. Gallimard,
1976
[4] Voir la présentation
d'une discussion à ce sujet entre le cardinal Martini et Umberto Eco, par
Anne-Marie Roviello, "Fonder l'éthique ? A propos d'un débat italien sur
le rôle de la religion", dans Esprit, juin 1997, pp. 179-197
[5] Raymond Boudon. Le
Juste et le Vrai. Etudes sur l'objectivité des valeurs et de la connaissance.
Fayard, 1995, p. 294
[6] J'ai analysé et critiqué la position de Boudon dans une intervention au Forum Le Monde/Le Mans, publiée dans Quelles valeurs pour demain ? Editions du Seuil, 1998, "Valeurs et transcendance", pp.184-196. Plus largement voir P.Valadier. L'anarchie des valeurs. Le relativisme est-il fatal ? Albin Michel, 1997
[7] Paul Ricoeur. Soi-même
comme un autre. Editions du Seuil, 1990, p. 336 note 1