Le bonheur de marcher dans le monde [1]

 

 

Par Jean-François Habermacher

http://www.contrepointphilosophique.ch/

Rubrique Philosophie

31 décembre 2006

 

 

Comment préparez-vous vos vacances? Etes-vous de ceux qui planifient à l’avance, sortent cartes de géographie et guides, choisissent les itinéraires et contactent les gîtes où trouver un repos bienfaisant? Ce serait, ma foi, ma pente naturelle, même si nous savons tous que les aléas de la route et du voyage viennent vite chambouler d’aussi belles organisations… Chacun se débrouille comme il peut avec l’inconnu!

 

L’esprit nomade

 

Au début de l’été dernier, nous avions quelques jours de vacances sans projets, lorsque ma famille lança l’idée de partir, au hasard, vers une contrée de Suisse pour nous encore inconnue. Nous partîmes donc, sans itinéraire ni réservation, nous laissant guider par l’intuition du moment, la beauté du paysage, la couleur sombre des lacs et des montagnes, la curiosité éveillée par ce qui se donnait au regard attentif… Cette escapade, loin de l’aventure «extrême», fut l’occasion d’une découverte intérieure, la simple expérience d’un «voyage magnifique». Je sentais confusément que cette autre manière de voyager, sans programme ni horaire, dessillait l’œil intérieur, avivait une perception du monde faite davantage de disponibilité que de voracité, d’ouverture que de maîtrise, d’étonnement que d’amoncellement. C’était comme si le monde, rendu à lui-même, pouvait enfin être ce qu’il est et que dans ce «laisser être», des pans insoupçonnés de ce qu’il avait à offrir se dévoilaient… Impénétrable simplicité de ce qui est. Bouleversement des coordonnées élémentaires. Présence à neuf du monde. Présence aimante au monde.

 

Géopoétique de la marche

 

J’ai un peu mieux saisi pourquoi la marche m’apportait tant. Elle invite d’abord à penser le monde dans le plein vent des choses et rappelle à l’homme sa belle potentialité. En se promenant pour «s’aérer la tête», le marcheur sait d’expérience que lorsqu’il chemine, la pensée s’éclaire et qu’il lui est possible de prendre de court la saturation des idées et des discours. Mais sait-il, d’expérience aussi, que celui qui a le corps et l’esprit entravés par les pensées perd la paix de l’âme? La marche n’est pas qu’un bain de jouvence pour le mental. Ni une manière de porter à son comble les hautes prétentions d’une subjectivité qui partout impose sa marque dominante. Comme le voyage, sans programme ni horaire, la marche, allégée du poids des coordonnées et des systèmes de repérage, initie une autre géographie de l’esprit. Elle augmente notre sensation primordiale du monde. Elle apaise la pensée sortie de ses gonds, celle qui avance par autoallumage, emballements et ratiocinations, qui ne connaît ni fatigue ni repos. En marchant vraiment avec ses talons (donc pas seulement avec ou dans sa tête), le promeneur joue avec la physique du corps. Il en abaisse le centre de gravité. C’est pourquoi la marche inaugure une autre «topologie du moi», un autre lieu, un autre espace, une autre place. Notre espace est tellement rempli de notre «moi», que tous deux en sont devenus opaques! Nos tyrannies cérébrales, notre propension à la performance oublient le monde. Elles le perdent comme elles perdent le nord. Qu’est-ce que d’ailleurs une montagne, une cascade, une fleur, un arbre, un oiseau pour la pensée? Or la marche, comme le voyage, civilise l’ego. Elle l’humanise, lui fait toucher la terre et ses racines; le relie à ce qui l’entoure, l’englobe, le tient, le maintient et l’excède, à ce qui survient quand il est vraiment nu et exposé. Se révèle alors la démesure qu’il y a à vouloir prendre toute la place, à se tenir résolument au centre de tout, en juge des êtres et des choses. L’homme de ce temps, «cet enfant gâté qui a trop longtemps occupé le devant de la scène en réclamant une attention exclusive», commencerait-il à pressentir cette salutaire délocalisation du moi?

 

Ce n’est plus moi qui marche, c’est la marche qui s’effectue en moi. Effacement d’un sujet omnipotent, absolu fantasmé, qui joua un rôle si commode dans le développement de l’Occident.

 

Ce qui émerge de telles déambulations est un étrange sujet, sans identité assurée, qui s’étend sur le pourtour du cercle dont il a déserté le centre… C’est l’homme de la route et du chemin, des errances et des itinérances, un sans domicile fixe, exposé au vent qui pousse les nuages, à la pluie et au soleil, habité par la voix silencieuse du monde, l’expérience simplifiée de soi et la générosité surprenante du visage d’autrui.

 

Affolement des boussoles…

 

Marche et voyage imprévus disent ainsi quelque chose d’un retournement de la pensée. Passage vers une pensée ouverte, délestée du poids de son emprise, qui se dépossède devant ce qu’elle reconnaît être le fond dans lequel elle se trouve depuis toujours. Qui se sait en charge de cette interpellation, la porte, l’habite et la fait vivre, sans vouloir ni la réduire ni en avoir raison. Cette tournure d’esprit se fait d’abord accueil de ce qui se tient et se donne en lui, de ce qui, furtivement et sans rendez-vous, vient en présence et porte, par là, notre présence à son incandescence. Pensée faible, en un sens! Qui quitte les premières loges de l’initiative, de la maîtrise et de la volonté de puissance… Mais forte d’une liberté face aux (im)postures dominantes et conquérantes, condition essentielle pour faire apparaître, à la conscience, le scintillement autre du monde. Une telle pensée se tient dans l’épreuve de l’être; elle ne craint pas de s’y exposer, d’y séjourner, d’accueillir avec constance, l’épaisseur de son déploiement… C’est que l’accueil de la présence requiert de nous le retrait de notre présence. Retrait qui n’est pas négation de soi, pure absence ou simple défection, mais aménagement, sans contrainte ni brusquerie, d’une aire d’hospitalité, d’un peu de vide, de mou, grâce auxquels nous pourrons reconnaître la nudité de nos mains, l’aveuglement de notre regard, la fragilité de notre voix, pour les offrir librement aux épiphanies de la présence.

 

Pour pouvoir se dégager des marches à la boussole, des projets planifiés, des voyages organisés, symboliques et réels, dont notre monde raffole, pour redonner à nos maîtrises et techniques, sens et orientation, il nous faudra retrouver cet égard pour l’être, la précédence du monde, le goût et la saveur de la source. En nous tournant résolument vers la face mystérieuse des apparences, vers l’ailleurs de l’évidence des signes et de la frénésie technique, en quêteurs attentifs de la profondeur jaillissante et créatrice qui affleure sans cesse dans la vie.

 

Dans ce nouvel aménagement du site de la pensée, dynamisée par la conscience de sa provenance, il se pourrait bien que «l’exercice de l’ouverture soit plus important que toute doctrine sur l’ouverture» (Satoshi Sagino). S’annonce ici, pour le moins, une tension forte entre théorie et pratique, entre la carte et le territoire, le modèle et la voie…

 

Voyage initiatique

 

Marcher ainsi les pieds sur terre, arpenter les territoires bigarrés du monde, dans la disponibilité et l’ouverture, c’est entrer en résonance avec le voyage spirituel du méditant. Si marcher, c’est être en mouvement vers cette Terre promise qui nous porte et nous transporte, si pérégriner, c’est ressentir la merveilleuse réalité d’être vraiment au monde et s’approcher du site où nous pourrons trouver demeure, n’est-ce pas cela même que les mystiques ont cherché à décoder sous les noms vertigineux de Dieu, de l’absolu, de l’être ou du vide? Dans ce périple, chaque montée, descente ou plateau peut devenir l’occasion d’un pèlerinage vers le centre qui se tient en chacun. Voyage initiatique en somme. Voyage ex-statique, si l’on veut, qui nous fait sortir de nous-mêmes pour nous faire entrer dans le mystère insondable de l’être, la part manquante d’où nous sommes. Cette attention à l’être, cette disponibilité au don et à la présence touchent à l’action de grâce. En rendant grâce, la pensée ne décline pas; elle renouvelle ses forces, retrempe ses énergies, en décelant dans le labyrinthe du monde la trace des largesses de l’invisible. En se tenant debout dans la patience, elle prépare la venue d’une lumière qui se donne dans le retrait.

 

Peut-être faut-il dire ici la double forme que peut revêtir la lumière. L’une, dans sa fulgurante clarté, s’oppose à l’obscur, inonde l’humain de son feu brûlant et l’arrache à la nuit et aux ténèbres: buisson ardent qui illumine et aveugle… L’autre, qui ne touche l’humain que par la tangente, se présente à lui dans le retrait, vient de nuit, comme une lumière voilée et protectrice: c’est que les voies divines protègent aussi les hommes… Comme si l’intense lumière de l’être s’atténuait pour que soit donnée à l’homme la simple possibilité d’exister… «La nuit est lumineuse comme le jour. Même les ténèbres ne sont point ténébreuses» (Ps 139, 12).

 

Marcher à l’étoile, sur ces grands espaces ouverts, où chacun, avançant sans bruit, deviendra témoin, avec d’autres, de la luminescence de l’être. Non sans joie et gratitude.

 

Penthalaz, le 11 juin 2006

 

© Jean-François Habermacher

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Rubrique Philosophie

31 décembre 2006

 

 



[1] Ce texte, publié une première fois dans le journal Le Protestant (no 8, octobre 2005), sous le titre «Le voyage magnifique» a été revu et développé pour la présente parution.