Naissance(s)

 

 

Par François Chirpaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

2 septembre 2007

 

 

De la naissance, ce moment unique entre tous dans le cours de la vie, la philosophie ne s’est guère préoccupée, comme s’il n’y avait, là, rien en mesure de retenir son attention. Une singulière cécité, à vrai dire, à peu de chose près, proche de celle à l’endroit de l’enfance dont elle n’a su, avant Rousseau, ne retenir, le plus souvent, que ce qui, en elle, constitue comme le versant le plus pauvre ou inachevé de l’être humain. Expérience pauvre, sous l’emprise des contes des nourrices, pour parler comme Locke, c’est-à-dire tout juste capable de se laisser séduire par des balivernes dont la pensée, enfin devenue adulte, peut se gausser pour se conforter dans la prétention d’être la seule dont l’homme est capable. Un mépris pour tout dire non sans analogie avec celui qui, à une époque, parlait de « mentalité primitive » à propos de peuples ne conduisant pas leur pensée selon les normes admises et familières en Occident. Et qui trahit une singulière inattention à la diversité des modalités par quoi l’être humain habite le monde et sa propre vie.

Si l’être humain est partout et toujours le même, puisque capable de parole et de pensée, il ne s’achemine vers lui-même que par des voies singulièrement diverses. Or, s’attacher à comprendre ce vivant que nous sommes requiert une attention aux plus essentielles de ces modalités, ainsi qu’à ces événements uniques entre tous que sont la naissance et la mort. A la naissance, ce jour où quelque chose a commencé, moment déterminant de la vie de tout homme, puisque celui où commence son histoire.

 

La part de l’événement

Pour croître et se développer, une plante n’a besoin que de peu de choses : de la qualité du terrain sur lequel elle a pris racine et de celle de l’air ambiant, humide ou sec selon les lieux, comme de la quantité de lumière dont elle dispose. Sur un sol riche en minéraux et disposant d’une lumière suffisante, elle peut atteindre à sa pleine stature. Lorsque cela lui fait défaut, elle est vouée à dépérir ou à végéter. Son déploiement ne relève pas, à proprement parler, d’une histoire et si l’on peut, parfois, faire recours à un tel terme, ce n’est que du point de vue de l’observateur qui en conduit l’examen comme, par exemple, pour la datation du développement d’un arbre.

La vie d’un être humain, par contre, est, de part en part, scandée par des rythmes. Ceux de son propre corps qui dépend du déroulement des fonctions vitales, du relatif équilibre qui s’instaure entre elles, comme de la satisfaction des besoins les plus élémentaires. Un corps qui se transforme au fil des ans, accédant à des possibilités longtemps silencieuses. Et une existence qui ne se transforme pas moins au gré des rencontres, des expériences et des épreuves neuves pour elle. Inscrite dans une continuité, une telle vie se laisse comprendre comme une histoire, développement continu de possibilités qui se manifestent peu à peu. Mais une continuité non moins scandée, dans le même temps, par tout ce qui lui advient, d’une manière fortuite, dans chacun des événements qui l’affectent.

De là, le double aspect de toute vie d’homme. Une trame continue au long de laquelle nul ne devient que ce qu’il était déjà en lui-même, au moins à titre de possible. Mais une trame non moins discontinue du fait des expériences, des épreuves et des rencontres, chacune d’entre elles ne venant prendre place dans ce cours ordinaire que comme autant d’événements qui en déplace le cours. De ce fait, si nul ne devient que ce qu’il était déjà, dès le commencement, façonné par son hérédité et sa première enfance, il n’en demeure pas moins façonné, sans doute, par le milieu humain qui l’accueille, sa langue, sa culture et ses coutumes, mais aussi par chacun des événements majeurs qui surgissent dans sa vie.

Or, parmi tous ces événements, il en est deux au statut privilégié, du fait de leur importance déterminante sur le cours de la vie,  la naissance, au commencement et la mort, à la fin. Les plus importants de ceux qui peuvent advenir et, pourtant, les seuls parmi tous les autres voués à demeurer, à jamais, comme des énigmes impossibles à dénouer.

En chaque événement qui lui advient, d’une manière plus ou moins intense, le cours de la vie est comme ébranlé, que ce soit pour son bonheur ou son malheur. Ainsi de la découverte de l’amour qui l’incite à porter un regard différent sur l’autre sexe et contribue à l’éveil, en lui-même, à des possibilités encore à peine soupçonnées. Ainsi de l’épreuve de la terreur panique dans le tourbillon de la violence des éléments ou de celle des hommes qui se font la guerre, et laissant pressentir la proximité de la mort. Ici comme là, l’événement est surgissement d’un imprévu et incitation à ouvrir le regard d’une autre façon sur la vie. Quelque chose de totalement nouveau se révèle, promesse d’un bonheur jusqu’alors inconnu, ou peur sans limite devant cette proximité de la mort.

Toute vie humaine dépend de nombre de facteurs qui l’affectent du dehors, la plupart du temps à son insu, mais qui ne l’affectent qu’en modifiant plus ou moins son déroulement. Des conditions économiques et sociales qui imposent des limites étroites à la réalisation des possibilités que chacun porte en soi, ou bien qui leur permettent de devenir réelles. Des relations qui ne savent offrir que la seule perspective de la violence et du conflit, ou bien celle de la paix par un accueil bienveillant, et l’espace du vivre en est changé d’autant. D’un mot, cette possibilité que l’être humain est en lui-même ne dépend que pour une mince part de ce qu’il souhaite et s’efforce à être car toujours sous la dépendance de la situation offerte ou imposée, aussi bien que des événements qui lui adviennent, sans qu’il l’ait souhaité.

Chacun de ces événements qui l’affectent est différent par son  impact sur le quotidien. Mais, parmi eux tous, il en est donc deux, majeurs car plus déterminants et, pourtant, voués à demeurer énigmatiques. Celui de la mort, effacement de la présence vivante et naufrage dans le néant, sauf pour celui qui adhère à la croyance d’une forme autre de la vie par delà le trépas. Et celui de la naissance, arrivée dans la vie et commencement du temps de cette vie.

 

L’événement à nul autre pareil

Sur la mort, cet événement à nul autre pareil, effondrement parce que voyage sans retour ou bien passage vers une forme autre de la vie, la pensée s’est, à travers la philosophie, depuis longtemps interrogée, en cela héritière des grands mythes et des croyances religieuses. Une héritière qui ne s’est jamais, cependant, satisfaite des croyances reçues, parce qu’en souci de questionner, en vue de s’expliquer à elle-même ce qui, là, advient à l’homme. Méditer la mort, pour apprendre à vivre et comment vivre pour se tenir à la hauteur de son humanité. Depuis Socrate, le souci demeure constant du comment vivre bien et du souci de soi.

Dans la prise en compte de la mort, la pensée se heurte à un événement à jamais inconnu et inconnaissable, puisque qu’elle est « ce pays inexploré des confins dont nul voyageur ne revient », comme Shakespeare le fait dire à Hamlet. Moment décisif de la vie, puisque c’est celui où le fil du temps s’interrompt. Qu’y a-t-il au delà de ce singulier moment ? Tout homme est condamné à demeurer dans l’ignorance à son sujet. Seule, la croyance est en mesure de donner une réponse, mais cette réponse demeure de l’ordre de la croyance, sans jamais avoir la certitude que confère le savoir. Devant la mort, la pensée demeure aussi interdite et stupéfaite que devant une énigme indéchiffrable.

Tant que la pensée ne sait comprendre l’être humain que comme un simple vivant, fut-il supérieur, le moment de la mort n’est guère plus que phénomène banal. Et, de ce fait, ne relevant que du constat comme on peut le faire à propos de n’importe quelle réalité du monde, puisque tout vivant est, par nature, mortel, alors que cela ne peut être que déroutant et aux confins du scandale pour toute pensée attentive à tout ce que le génie des hommes au su, au long de l’Histoire, inventer. Comme à celle qui prend réellement en compte l’énergie que chacun est capable de mettre en œuvre dans ses projets de vie. Scandale devant le constat que tout cela ait à sombrer dans le néant. Scandale, également, devant le cadavre de l’être aimé, l’interrogation ne peut manquer de surgir à nouveau : la plus belle des femmes est-elle vouée à n’être que cette charogne qu’évoque Baudelaire, déjà en train de pourrir ?

 

 L’étrange pays d’où l’on vient

La mort demeure une énigme parce qu’elle fait scandale pour la pensée en souci de comprendre et qui n’y parvient pas. Or, le temps de la naissance relève, lui aussi, de l’énigme, quoique en un tout autre sens. Quelque chose commence, là, et cela est la vie même. De ce moment important entre tous, chacun est, pourtant, voué à ne jamais rien savoir. Si le surgissement de la mort abolit tout échange qui pourrait le dire, celui de la naissance advient avant même que cette conscience soit en mesure de comprendre ce qui, alors, se passe, en elle et pour elle. On ne peut qu’assister, du dehors, à la mort de l’autre, comme sur le seuil d’un inaccessible. Quant à la sienne propre, nul n’en peut parler, au moment où`elle lui advient.

Le moment de l’entrée dans la vie n’est pas encore sous le signe de la conscience à même de comprendre et pourtant tout se passe comme si chacun des nouveaux arrivants dans la vie n’y faisait son entrée que comme venant d’un étrange pays non moins inconnu dont il ne saura jamais rien sinon par ce que les autres, dans le milieu familial, lui en diront. Mais le point de vue des autres demeure extérieur, incapable de rendre compte de ce qui, à ce moment-là, est advenu. Ils peuvent, sans doute, relater comment l’enfant est sorti du ventre de sa mère, mais non pas comment, lui-même, en a alors été affecté. Qu’y avait-il avant et qu’est-ce qui s’est passé pendant ? Tout ce qu’on peut en dire ne peut que constater les phases d’un processus de fécondations ou les images de ses premiers mouvements sur l’écran d’un scanner.

L’entrée dans la vie n’est pas sans affecter le nouvel arrivant, mais de cela il n’a conservé nulle mémoire, lors même qu’il a été marqué dans sa part affective. Cette vie, il ne se l’est pas donnée à lui-même, il la reçoit, il l’éprouve et il l’endure. Par la suite, il lui sera possible de s’ouvrir, par lui-même, sur le monde à l’entour, celui de sa communauté comme celui des choses, de porter son regard plus loin, découvrant, alors, la profondeur du monde. Comme de nouer des liens avec d’autres ou bien d’entrer en rivalité avec eux, en un mot, d’habiter le  temps qui lui impose ses rythmes

  Toutefois, si, de ce commencement et de cette origine nul ne conserve le moindre souvenir, il ne peut, néanmoins, se passer de s’interroger à son sujet. Que s’est-il passé alors et d’où vient-il, en fait ? Questions lancinantes que l’enfance pose à un certain âge, les mêmes qui demandent d’où elle vient et où elle va après la mort car elle ne prend pas son parti de ne pas comprendre. Questions sur le commencement et l’origine et questions sur la mort sont contemporaines de ce moment de l’enfance où la pensée s’éveille. Les mêmes interrogations qui ne cessent de tarauder l’esprit des hommes et les incitent à échafauder ces étranges histoires que sont tous les mythes concernant l’origine.

Il est facile, pour un esprit qui se considère lui-même comme supérieur d’ironiser sur de telles histoires qui grandissent ce moment du commencement. Quel individu n’a jamais rêvé d’une naissance de haut lignage et quel peuple accepte de n’être pas issu d’êtres divins ou, du moins, de héros et d’êtres hors normes, en tout cas, en dehors de la banalité de l’homme ordinaire ?  De tels rêves se rapportant à ce temps d’avant ne sont, pourtant, jamais de banales fantasmagories car, en grandissant le temps de leur origine, les individus, comme les peuples, se confortent dans leur identité en conférant à cette dernière une stature à la mesure de leur attente. Des rêves, peut-être, mais témoignant toujours d’une interrogation insatiable au sujet de ce commencement dont nul n’est jamais l’auteur.

En ce sens, la vie de chaque être humain vient toujours comme d’un « pays » qui l’intrigue d’autant plus qu’il n’en saura jamais rien pour n’en avoir conservé aucun souvenir. Aussi, ne cessera-t-il d’être comme travaillé par la nostalgie, ce sentiment essentiel, au sujet du temps de son origine.

 

Une dépendance initiale

Naître est donc faire son entrée dans la vie, commencer à l’habiter et à l’éprouver comme son être le plus propre. Mais toute entrée de ce type est sous le signe d’une dépendance essentielle. Naître est, en effet, recevoir la vie, sans l’avoir voulue ni avoir choisi ses géniteurs. Dans le temps de sa naissance, le nouveau venu est, de ce fait,  dans une situation de complète dépendance. Cette vie, il la reçoit tel un don fortuit lorsque sa naissance est le simple fruit du hasard, un accident, dit-on, lorsque ses géniteurs ne savaient pas tout ce qu’ils faisaient dans leur acte sexuel, en ignoraient les conséquences ou bien n’en avaient nul souci. Ou bien le fruit d’un don délibéré, lorsque le nouvel arrivant a été voulu, désiré et attendu. En un mot, un don pour son malheur lorsqu’il est subi ou pour son bonheur lorsqu’il a été désiré. Sans mémoire, mais non pas sans trace au fond de sa vie affective. Mais, désiré ou non, cette vie est toujours sous le signe du don qui transmet. On ne fabrique pas un enfant, on ne lui donne même pas la vie, on la lui transmet.

Or, cette vie reçue, il ne parvient à l’habiter qu’en s’efforçant de faire de son temps imparti une histoire qui soit la sienne. Une histoire personnelle, sans doute, mais à partir d’une totale dépendance car s’il parvient à l’habiter et à se reconnaître en elle, il lui faut bien admettre qu’il n’en est jamais l’auteur. Acteur, peut-être, lorsqu’il parvient à lui conférer un sens en accord avec son attente, en réalisant des projets et des rêves qu’il inscrit dans la continuité des jours, mais non pas auteur. Si l’on peut conduire le cours de sa vie en l’édifiant telle une « sculpture de soi », pour reprendre le mot de Marc-Aurèle, on ne peut escamoter ce fait que le matériau initial est toujours reçu. Façonné, peut-être, mais toujours, au point de départ, reçu. De là, cette idée stoïcienne que chacun joue, sur la scène du monde où il habite, un rôle qu’il n’a pas écrit lui-même et dont il ne sait rien de la durée qui lui est impartie.

Lorsque, à la suite de Descartes, on reprend à son propre compte la formule fameuse : « Je pense donc je suis », ou « Je pense, j’existe », on peut à bon compte se donner l’illusion d’un moment inaugural sans antécédents, puisque tout semble commencer par et dans cet acte où la conscience de soi prend la mesure de ce qu’elle est, comme de sa possibilité propre. Mais qui ne veut pas se leurrer sur lui-même doit bien reconnaître que, si important soit-il, ce moment n’est qu’un moment, ou une étape dans le processus d’une certaine venue à soi. Une étape indéniablement décisive, mais une étape, tout de même, puisque tout avait commencé bien avant, dans le temps de sa naissance, précisément.

 

L’une et l’autre naissances

On ne peut, toutefois, désigner le temps de la naissance comme celui d’un commencement qu’en comprenant ce temps comme double. Celui du moment premier où l’enfant sort du ventre de sa mère et voué à une dépendance totale, tant qu’il demeure incapable de subvenir, par lui-même, à ses besoins et qu’il dépend du soin de ses proches pour la nourriture et la protection. Et une dépendance qui doit être entendue en un autre sens, tant qu’il demeure en-deçà du seuil des mots.

Faire son entrée dans la vie n’est pas seulement, en effet, commencer à habiter, d’une manière encore maladroite, son propre corps. C’est aussi être introduit dans un monde où l’on parle, où les mots vont et viennent dans une musique accueillante ou menaçante selon la tonalité qui les profère. Et il faudra du temps pour que cette musique sorte du statut de simples sonorités pour prendre forme de mots qui expriment et veulent dire quelque chose du monde extérieur ou de soi-même. Il faudra qu’advienne le temps du franchissement du seuil des mots qui autorise une parole en première personne.

En ce sens, chaque être humain ne naît pas une fois seulement, mais deux fois, la seconde naissance étant celle où le franchissement de ce seuil devient possible. Parler, en effet, n’est pas seulement se révéler capable d’entendre des mots pour ce qu’ils veulent dire et de les ordonner, à son tour, en des ensembles cohérents pour se faire comprendre d’un autre, c’est se révéler en mesure d’habiter sa vie d’une manière singulière. Dans la parole qu’il est, désormais, capable de proférer, la sienne, celui qui franchit ce seuil prend place au milieu des autres, il s’affirme et il affirme sa prétention à exister comme le sujet de sa propre vie. Nouer une relation, s’exprimer soi, se faire comprendre et comprendre l’autre qui lui répond, ce moment marque le temps d’une seconde naissance, pour ainsi dire, celle qui donne sa pleine dimension à la première.

Dans le temps de la première naissance, l’être humain n’est encore qu’un simple possible, une promesse de ce qu’il peut devenir. Dans le temps de la seconde, il accède à son être propre en devenant le sujet d’une parole personnelle.

Que, pour une raison ou une autre, ce franchissement ne puisse s’effectuer, et l’être humain est voué à demeurer en-deçà de sa possibilité. Muré dans un silence dont il ne parvient pas à sortir, il a, certes, forme et silhouette humaines, mais il est comme contraint à demeurer au seuil même de la vie. Muré dans son silence il est muré dans son monde propre, incapable de se comprendre parce qu’incapable de se faire comprendre, du fait de son impossibilité à venir prendre place dans la communauté de l’échange. Une naissance avortée est comme une vie qui s’éteint avant même d’éclore.

 

Le moment de l’éveil

Pour l’être humain, le temps de sa naissance est donc, tout à la fois singulier et double. Singulier parce que commencement de ce qui, par la suite, va devenir son histoire personnelle. En ce sens, un tel événement est toujours unique du fait de ses conséquences à venir. Mais il est double, puisqu’il se déroule en deux moments distincts de sa vie, l’accès au monde de la parole ne pouvant s’opérer qu’avec un retard par rapport au moment de l’entrée dans la vie. La première naissance n’est, en fait, que la simple ébauche de ce qui, par la suite, va devenir possible, sitôt que le vivant humain est en mesure d’habiter les mots de la langue et, par eux, de s’exprimer en première personne.

Or, un tel commencement est, par excellence, moment de l’éveil, ouverture sur la vie et le monde par le biais de l’ouverture à l’autre que soi. D’abord, et pendant un long temps, pure réceptivité qui ne communique avec l’extérieur à soi que dans la seule affectivité, recevant sans pouvoir vraiment répondre sinon par des cris de joie ou de douleur. Et, sitôt que l’entrée est devenue possible dans le monde des mots, une réponse d’un autre type. Mais toujours sous le signe de l’émerveillement.

Pour prendre la juste mesure de ce qui advient alors, lorsque  l’accès aux mots prend forme et, en fait, dans le temps même de la naissance d’un être humain, il importe de prêter attention à ce qui se passe dans ce moment de sa vie où le nouvel arrivant dans le monde des mots est en train de franchir ce seuil. Un tel temps est davantage repérable car, là, une esquisse d’échange est en train de s’ébaucher.

Un seuil qui est comme une barrière tant qu’il n’a pas découvert le lien subtil des sonorités et du sens qu’elles expriment. Dans le temps de l’en deçà, ce n’est guère, pour lui, que mélodie invitant au bonheur, lorsqu’elle prend soin de le faire avec une douceur attentive à ne pas effrayer, ou musique discordante, lorsqu’elle ne sait que proférer des cris qui le heurtent en blessant son oreille. Le nouvel arrivant baigne donc, depuis le commencement, dans un espace de sonorités largement indistinctes, n’en recevant que leur tonalité. Mais, pour lui, tout se met, alors, comme à pivoter dès le premier moment où il discerne dans les sonorités un sens et que ce  sens il se révèle en mesure de l’énoncer à son tour en proférant les mots de la langue.

Inciter l’enfant à opérer ce franchissement et l’y aider est, à la lettre, assister à une forme nouvelle de naissance, ou à l’achèvement de qui avait commencé lors de la première. Celui qui n’était, jusqu’alors, que promesse de femme ou d’homme se met à exister dans la pleine acception du terme : en venant vers l’autre à qui il adresse ses premières paroles il émerge à lui-même et commence à laisser entre-apercevoir celui qu’il pourrait devenir. Assister à l’une ou à l’autre forme de la naissance est comprendre ce que naître veut dire : entrer dans la vie, cette énergie qui incite au mouvement et à l’ouverture, s’approprier cette énergie qui donne sa force à chacun et, par elle, s’éveiller sur le monde à l’entour, dans la proximité de ceux qui l’on précédé. En soi-même, donc, une énergie qui incite à l’éveil, mais un éveil qui dépend de la sollicitude de l’autre.

 

Sur le chemin de la rencontre

Temps de l’éveil et moment le plus important de la vie parce que déterminant pour tout ce qui pourra arriver dans la suite de la vie, un tel moment ne prend, en effet, sens que parce que focalisé par la rencontre de l’autre que soi. Dès avant le temps de l’entrée dans la vie, l’autre est là qui transmet la vie et ses diverses possibilités, il est encore là lorsqu’il incite à venir dans le monde des mots. C’est lui qui contribue à les rendre familiers et, dans cet apprentissage même qui invite à une rencontre car nul ne commence à parler que pour s’adresser à un autre, que ce soit pour en solliciter l’aide ou pour se dire lui-même. La mère, le père, d’une manière générale, celui qui accueille et ne cesse d’inciter à accéder au stade de la parole est donc comme le pôle qui oriente parce qu’il donne des points de repère à partir de quoi il est possible d’habiter sa propre vie, dès lors que cet ancrage est assuré.

Un ancrage et une ouverture, cela est la naissance même. L’entrée dans la vie est déjà, dès son moment initial, inscrite dans l’espace de la rencontre qui, alors, laisse se manifester l’émerveillement du nouveau vivant devant le monde vers lequel il se tourne, ou bien qui l’entrave.

Lorsque, en effet, le nouvel entrant dans la vie n’éprouve cette rencontre que sous le signe de l’indifférence, de la méchanceté, voire de la haine, son élan d’ouverture est voué à se briser, dès le premier temps de son commencement. Alors, il est, également, voué à une vie entravée parce que mutilée. Il est encore un être humain, mais un être condamné à ne pouvoir accéder à sa pleine possibilité. Les jours à venir ne peuvent être, sauf par miracle, que jours de douleurs et de souffrances sans fin. Ainsi, de l’enfant qui n’a pas été désiré et dont la venue est subie comme un fardeau. Ainsi, également, de la fille dans un monde où le féminin est dévalorisé. Une vie est encore possible, mais quel destin, en fait ?

Par contre, lorsqu’il est accueilli dans un climat de bienveillance accueillante, son temps de vie peut être vécu comme un émerveillement toujours recommencé, lors des rencontres à venir. Une vie non pas sous le signe de la promesse indéfiniment heureuse car des aléas peuvent en arrêter l’élan. La maladie du corps ou celle de l’âme, la violence des conflits dans le monde commun contribuent à limiter la prétention de chacun. Mais celui qui est rendu disponible à l’émerveillement, du fait de la bienveillance de l’accueil initial, peut conserver l’espoir que d’autres jours meilleurs sont possibles pour lui, comme la rencontre d’autres êtres avec qui nouer des relations d’amitié ou d’amour.

Qu’advient-il, en effet, alors, sinon la rencontre entrevue et qui, peu à peu, prend forme d’un ancrage plus ferme dans la vie et le don que lui fait cet autre qui lui accorde son amitié ou son amour ? C’est bien d’émerveillement qu’il est, alors, possible de parler lorsque se fait ce don gratuit de l’aide dont chacun a besoin pour demeurer dans la vie. La demande de Job, lancée à la face de son Dieu qui se tait et devant ses propres amis : « Qui donc me donnera un témoin qui m’écoute ? » est demande essentielle de l’être humain, la demande au centre de toutes les autres. Etre écouté et entendu pour ce qu’il a à dire, en fait pour être soutenu dans les difficultés de la vie, est  condition essentielle pour ne pas être écrasé par ces mêmes difficultés. Et quiconque reçoit la promesse d’une telle écoute reçoit, certes, ce soutien, mais il découvre davantage encore en s’émerveillant de la possibilité offerte.

En ce sens, la naissance ne désigne pas seulement un moment particulier du temps, celui où le nouvel arrivant fait son entrée dans le monde. Elle est, certes, ce qui a commencé là, mais l’élan qui l’habite ne retombe pas s’il a eu la chance de recevoir un accueil bienveillant. Il ne cesse de renaître, pour ainsi dire, lors de chacune de ces étapes. Une renaissance qui n’est jamais simple répétition de ce qui, un jour, a eu lieu, parce qu’elle imprime à ce même élan une ampleur à chaque fois nouvelle.

           Vivre, pour l’être humain, n’est donc pas simplement avoir fait son entrée dans le monde, un jour donné. C’est pouvoir s’éveiller, à nouveau, chaque fois qu’une rencontre neuve se propose qui incite à une ouverture plus large en découvrant une possibilité jusqu’alors insoupçonnée. Alors, le regard s’amplifie d’autant en découvrant une partie nouvelle du monde, comme il en advient dans la découverte de l’une ou de l’autre des grandes œuvres de l’art. Jusque-là quelque chose demeurait scellé et donc inconnu. Or, cela devient accessible et la vie s’en élargit d’autant dans la rencontre de l’œuvre musicale, plastique ou poétique. La sensibilité s’affine et, avec elle, le rapport à la vie.

Il n’est donc, dans une vie d’homme, de naissance que toujours recommencée, comme si l’être humain n’en finissait jamais d’explorer  les arcanes du monde, en dehors de lui, et celles qu’il porte en lui. Si la première naissance demeure, pour chacun, cette énigme étrange qui, par ses reprises, elle ouvre sur le mystère de ce singulier vivant que nous sommes. Sur son mystère, c’est-à-dire sa possibilité pour ainsi dire inépuisable.

 

© François Chirpaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

2 septembre 2007