Le bonheur aux risques du désir

 

 

Par Denis Müller

 

 

Une invitation à méditer sur le bonheur ne s'accepte que dans le sentiment trouble qu'un tel défi devrait conduire l'auteur à éprouver du bonheur dans l'événement miraculeux de l'écriture et que, de plus, cette épreuve pourrait être contagieuse pour son lecteur ou sa lectrice. Avouons qu'il y a de la provocation aussi bien dans la demande que dans l'essai de réponse qu'on pourra lui apporter. Mais ce risque n'a rien de déplaisant. Il nous oblige en effet à conjurer les ombres du pathétique et du tragique qui font nuage par intermittence sur nos petites vies.

 

Je me laisse donc glisser sur cette pente savonneuse et séduisante, avec la conviction mêlée que le bonheur pourrait nous donner de quoi penser l'ambiguïté nécessaire du désir humain et le statut sans cesse branlant de nos légitimes poussées vers le bien.

 

Pareille postulation, contrairement à la vision pleurnicharde d'une spiritualité chrétienne satisfaite d'elle-même, n'est tissée d'aucune illusion mais, comme nous tenterons de le rendre sensible, d'une force singulière d'espérance contre–factuelle. En théologien, je pense que la plus grande chance du bien, énoncée et poétisée dans l'affirmation de Dieu, l'emportera toujours sur le plus grande occurrence du mal, mais que la certitude de cette victoire finale ne doit pas devenir l'alibi de nos conflits et de nos déchirures. Si de la confiance doit survenir et du bonheur advenir, ce ne peut être, me semble-t-il, qu'au prix d'une traversée sans cesse reprise de nos déserts et de nos affrontements. Rien ne sert de rêver à de paradisiaques anticipations d'une béatitude désincarnante. La théologie du bonheur, à moins de sombrer dans la bêtise de la gloire, sera de toujours une théologie de la croix, mesurée aux pas incertains du malheur et de la méchanceté que nous sécrétons et devons affronter.

 

Le bonheur, pour le laisser résonner d'emblée, tire sa force d'un Bien qui transcende les possibles du plaisir et du désir, et sa double vertu est de nous signaler la perdurance de nos illusions et de nous annoncer conjointement comme une bonne nouvelle la gracieuse ? domination ? de l'amour sans mérites. Nous ne sommes ni les gardiens ni les maîtres du bonheur, seulement ses éventuels destinataires. Une société qui croit fabriquer du bonheur sur commande et en série non seulement impose avec violence du malheur à autrui, mais se méprend, surtout, sur la signification ultime d'un tel bonheur. Car le bonheur, comme l'indique son élémentaire étymologie, découle d'un événement qui survient ? à temps ? – à la bonne heure – pour inaugurer le Bien, contre toute attente et contre toute fabrication. Le bonheur est contre-factuel, en ce sens aussi qu'il contrevient à nos illusions compulsives de pouvoir l'anticiper. Le bonheur est surprise, divine surprise parfois.

 

Rien n'est donc plus équivoque que le bonheur. Rien, non plus, n'a jamais constitué un moteur plus efficace dans la quête du sens de la vie. Il faut que je m'explique sur cette tension. Je le ferai en laissant ? résonner mes affects ?, autre manière de raisonner qui, loin de nier les forces de la pensée, en matérialise bien plutôt la dynamique humaine totale. Nous ne sommes pas des êtres de plaisir et de bonheur déconnectés de notre désir, désir qui traverse le penser, le sentir et l'agir.

 

Donnons ainsi la parole, un instant, à ces réminiscences singulières, en apparence purement individuelles, mais dont j'ai l'audace de croire qu'elles peuvent résonner aux oreilles et au c?ur d'un lecteur invisible et imprévu. – Je n'écris pas pour telle personne en particulier et ne suis pas sûr, d'ailleurs, qu'aucun écrivant sincère ne le fasse jamais, sauf à confondre son lecteur avec un leurre de lui-même. J'écris plutôt par souci d'un bonheur partageable (écrire sur le bonheur, quel pléonasme !), avec comme seule fin de recevoir l'amitié d'une résonance.

 

Contrairement à Nietzsche, et à d'autres, je ne suis pas fils d'ecclésiastique, même si on m'a raconté un jour qu'il y avait un pasteur Müller, sept générations avant moi, dans mon village d'origine de Frutigen. Je n'ai pas trouvé sa tombe dans le cimetière de l'Oberland, il y a trop de Müller là-bas.

 

Pour autant n'aurais-je rien à dire sur l'enracinement de cette idée du bonheur dans des traditions religieuses ? Naturellement pas. Ma malice me pousse certes à privilégier ici les religions les plus populaires parmi celles qui m'ont nourri : le bel canto et le football. On a la religion qu'on peut, après tout. Touchant mes religions plus officielles, consentez que je m'explique ailleurs. Il n'a été écrit nulle part que le théologien n'aurait qu'un seul public et qu'il devrait n'avoir de cesse que de le satisfaire.

 

Mon enfance à moi, donc, est peuplée de mythes de bonheur, mythes teintés de romantisme, souvent à l'eau de rose. Au début des sixties, ma mère me faisait beaucoup écouter les chansons d'Edith Piaf, dont la vie n'eut rien d'une romance facile et dont toute l'?uvre témoigne d'une lutte pathétique contre le malheur et le désamour ou, dans un autre registre, de Patrice et Mario ou de Tino Rossi. Musiques et chansonnettes qui suintent la pulsion vers le bonheur, mais qui crient aussi la violence des malheurs humains. ?uvres plus paradoxales, en vérité, que la rumeur médiatique nous portait à le penser. Plus tard, par le biais du cinéma, car on n'écoutait pas de musique classique à la maison, je découvris Verdi, dont je me délecte toujours, tant il me rejoint dans la part italophone de mes racines (du côté de ma grand-mère maternelle) et tant il correspond en profondeur à la manière dont je comprends la vie, toujours tissée de désir, de plaisir, de malheur, de passions, de surprises.

 

Je ne dirai pas trop à cet endroit des passions parallèles suscitées en moi, à côté du temps de la lecture et de la naissance des émotions, par la découverte de la légende dorée et cul–terreuse des stades de football, auxquels il me faudra bien consacrer un jour une élégie proprement théologique. Ce sera l'hommage plus accompli au père, comme trace d'un bonheur volé et redonné, en complicité avec Jean-Jacques Tillmann probablement, puisque j'apprends que ce reporter célèbre, aujourd'hui retraité de notre télévision régionale, a lui aussi cette généalogie-là, celle narrée jadis par Georges Haldas, et qui réunit avec splendeur le souvenir du père et la mémoire du jeu. Je me suis dit plus d'une fois que si Tillmann et moi nous aimons tous les deux le foot anglais, cela ne saurait relever du pur accident. Et si quelqu'un ne voit pas le lien avec le thème de cet article, qu'il s'interroge plutôt sur sa propre manière de suspendre toute passion du discours sur le bonheur. – De passage à Londres il y a quelques semaines, j'ai vibré aux exploits du Fulham Football Club de Jean Tigana, au milieu de dix-sept mille spectateurs bruyants et joyeux. Le bonheur, pour moi, est aussi dans ce pré. Toujours. Par esprit d'enfance. Par fidélité à mon père. Evangile très profane et non-religieux. Merci Bonhoeffer.

 

Reprenons. Il aura sans doute échappé au lecteur que j'ai commencé cet article un dimanche matin d'avril du troisième millénaire, jour grisâtre et légèrement recouvert de givre, en écoutant la marche militaire du Trouvère, au début de la troisième partie : ? Squilli, echeggi la trombera guerriera? ?. Comme cela sera aussi me paraît-il le cas chez Mozart célébrant la gloria militar, le rythme guerrier, extraordinairement ludique et gai, se fait ici métaphore universelle de la quête plus vaste de la gloire et de l'honneur, et donc, plus profondément, d'un accomplissement de la vie humaine.

 

Je ne veux pas me payer de mots. Autant je suis attaché à un certain professionnalisme et à la légitimité des métiers, des savoir-faire, des savoirs eux-mêmes, autant je pense qu'ils ne tiennent eux-mêmes la route que dans la lucide conscience de leurs propres limites. C'est pourquoi sans doute il faudra en finir une fois pour toutes avec ces discours démagogiques que l'on entend tout autant à l'extérieur de l'Université qu'en son sein, sur de prétendues tours d'ivoire sans rapport pratique au monde. Je déteste semblablement l'esprit hypocrite des belles âmes spirituelles s'apitoyant sur la décadence des médias, du sport ou du commerce, mais se nourrissant aux râteliers du confort capitaliste postmoderne et néolibéral. Cela fait longtemps que j'essaie (rien ne prouve bien sûr que j'y parviendrai jamais, mais gare aux fats qui s'imaginent y parvenir sans peine) de penser le lien du pratique au théorique en partant du rapport plus intime et plus passionnel, en chacun-e de nous, entre le cœur et la tête, le cerveau et les tripes.

 

Différents genres littéraires, dans l'idéal, veulent contribuer à cette fête de l'esprit et des sens, dont Baudelaire et Rimbaud, mais aussi van Gogh et Gauguin ne cessent à mes yeux d'entonner les accords, et qui entretiennent subtilement en moi la mémoire d'un bonheur sans cesse à déployer, en régime d'incarnation et d'inhabitation du monde tel qu'il est en réalité : sordide, mêlé, magnifique, chaotique, délirant, naïf.

 

C'est pourquoi, d'ailleurs, il m'importe de ciseler l'idée du bonheur à même la pâte humaine, si humaine, trop humaine, de l'histoire et du temps. Un indice me paraît s'en dégager dans la tension qui toujours sépare le bonheur du désir et du plaisir. Le désir en nous rejoint l'effort le plus profond de l'être, c'est lui seul, comme l'a notamment montré Spinoza, qui annonce le sens ultime de la joie. Nous sommes ce ? conatus ? (mot latin par lequel Spinoza souligne l'effort inhérent au désir), cette tension désirante incessante et inaboutie qui fait la marque de l'être humain.

 

Les plaisirs, eux, ne sont en somme, à bien y regarder, que les traces défaillantes, fugaces et contingentes de ce désir plus fondamental. Mais rien n'indique qu'ils faillent les mépriser, car ils sont les indices combien précieux de notre humanitude.

 

Dans son émouvante Elégie pour Iris (trad. fr., Paris, Editions de l'Olivier 1999), dédiée à son épouse Iris Murdoch, la grande romancière et philosophe britannique affligée en ses dernières années de la maladie d'Alzheimer, le critique littéraire John Bailey rappelle cette belle consigne de Wittgenstein (je cite et interprète de mémoire) : il faut saisir la vie par petites portions, en se concentrant toujours sur ce qui vient simplement demain.

 

Telle serait, en toute décantation, la postulation au bonheur : ce mouvement simple de l'âme par lequel, afin de survivre à l'usure spirituelle et aux vexations de l'expérience, le sujet humain donne sens à ce qui va être juste demain, comme si ce qui advient de moche et d'insensé dans l'aujourd'hui n'était qu'un trompe-l'?il, une déception de l'espoir, une dénégation de la vie bonne, une trahison de la justice.

 

Ce n'est plus la vision cynique et désabusée d'un carpe diem mal compris, mais l'invitation à vivre d'une sagesse pratique, comme des êtres sans illusions et donc pleins d'espoir têtu. Dans un autre registre, ce ? méchant vieux Calvin ?, ambigu s'il en est, a su célébrer – faisons-lui cette concession – le bon usage du monde présent, envers et contre tout, malgré la charge de disqualification émanant d'un Royaume de Dieu encore compris dans les catégories du déni (Institution de la religion chrétienne, III, X).

 

Je pourrais soutenir que le bonheur, plutôt que d'être un but à atteindre ou un idéal autant nécessaire qu'inaccessible, est ? une disposition critique de l'esprit orientée vers l'acceptation inconditionnelle et le refus non moins décidé de ce qui nous advient ?. Formulation volontairement paradoxale, faisant écho à ce Bien originaire contredisant fort heureusement le Mal qui sans cesse nous entrave ; témoignage à un Dieu–trace–d'amour plus robuste que la haine et que la méfiance, sources mortelles de déstructuration.

 

Cela me pousse à comprendre le bonheur comme une réalité autre que celle évoquée traditionnellement, jusque dans la presse chic de nos hebdomadaires, par les mièvreries d'un romantisme mal digéré. Pour ce vrai bonheur, exigeant et inusité, il n'y a pas de recettes ni de mises en sondage pseudo-démocratiques.

 

Dans son admirable ouvrage Les sources du soi (trad. fr., Paris, Seuil, 1999), Charles Taylor n'a-t-il pas montré que la quête du bonheur traverse le monde romantique d'une manière fort peu éthérée.

 

C'est qu'il y a romantisme et romantisme. Le romantisme que nous critiquons ici est une séquelle, vulgaire et commode, d'un sentimentalisme anti-intellectuel dont, hélas, bien des chrétiens se nourrissent aujourd'hui, plus par conformisme que par courage. Le romantisme authentique, dont la sève a nourri le meilleur de la poésie et de l'art du XIXe siècle, était bien autre chose et nous ne devrions pas rougir d'en reprendre des lambeaux, dans le nouveau contexte existentiel et esthétique qui est le nôtre. Point de honte, par conséquent, à nous comprendre comme des post-romantiques.

 

Le bonheur dont parlaient les Anciens n'avait en effet rien à voir avec un accomplissement hébété de l'individu: loin de se confondre avec un idéal bronzé et stupide, ce bonheur-là conjuguait la bonne fortune du désir et la concordance de la cité, d'un vivre–ensemble politique porteur de sens et de projet. L'idéal post-romantique moderne du bonheur laisse loin derrière lui cette pauvre conception petite-bourgeoise et individualiste d'un bonheur consommateur, matérialiste et jouissif.

 

Que nous reste-t-il alors de cette finalité du désir que nous nommons bonheur et qui ne se laisse pas simplement réduire aux plaisirs éphémères de la vie ordinaire ?

 

Le bonheur n'est rien d'autre, me semble-t-il, que la forme cachée d'un Dieu ou d'une transcendance, l'affirmation têtue de l'impossible, de la certaine victoire du bien sur le mal et de l'amour sur la connerie. Le bonheur est un avertissement salubre à tous les moralisateurs corrects et les prédicateurs suffisants qui voudraient éteindre la flamme du désir inaccompli sous le baptême sec des certitudes assénées sans doutes et sans passions[1].

 

© Denis Müller

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

Décembre 2002

 

Cet essai est paru en 2001 dans Les cahiers protestants (Lausanne), cahier 3, p. 35-39. L'auteur y adopte à dessein le ton personnel et un brin provocateur de l'intellectuel lassé par la pseudo-objectivité d'un certain petit monde académique souvent confiné et renfermé sur soi. La posture théorique correspondante se lit dans D. Müller, L'éthique protestante dans la crise de la modernité. Généalogie, critique, reconstruction, Paris-Genève, Le Cerf, coll. Passages, 1999.



[1]  Pour en savoir plus, voir mon dernier recueil Les passions de l'agir juste. Fondements, figures, épreuves, Fribourg-Paris, Editions Universitaires-Le Cerf, 2000.