Contrepoint Philosophique, Véronique Hervouët : White trash, les "ordures blanches"

 

« White trash »,

les « ordures blanches »

 

 

Par Véronique Hervouët

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

8 janvier 2012

 

 

« White trash », ou « poor white trash » – que l’on traduira par « ordures blanches » ou « pauvres ordures blanches » – sont des termes anglo-américains péjoratifs utilisés aux USA pour désigner les Blancs pauvres et désocialisés des Etats-Unis. Ces termes les désignent comme une classe sociale inférieure, au niveau de vie dégradé, des réprouvés de la société respectable, des marginaux potentiellement dangereux car imprévisibles, irrespectueux des autorités politiques légales ou morales. Ce terme est plus particulièrement utilisé par les Noirs comme une insulte mais il est aussi utilisé par les Blancs de statut économique plus élevé ».

 

            Cette présentation est une traduction de l’anglo-américain. Vu de France, ce descriptif laisserait à penser qu’il s’agit d’exclus de la vie sociale, de clochards. Mais bien que l’éthique chrétienne se soit dans une large mesure effacée, les clochards n’ont jamais suscité ici ce mépris général déculpabilisé dont rendent compte ces lignes.

            De fait, les images de ces marginaux, que l’on peut trouver aisément dans la documentation du web sous ce label infamant, ne nous montrent pas des clochards. Plutôt ressemblent-ils à des icônes emblématiques de la société de consommation. Selon les critères économiques qui la régissent, ces consommateurs sont sélectionnés par leur budget qui les dirige vers des hypermarchés à bas prix qui ont pour fonction de drainer l’argent disponible jusqu’au fin fond des marges sociales.

            C’est dans cette marge économiquement la plus faible du consumérisme et la plus vulnérable de « l’individualisme de masse » que se dévoile le mieux leur impact culturel délétère.



            Que nous disent ces images de ces hommes et ces femmes ? La première caractéristique est là aussi quantitative : c’est l’obésité. Signe de la souffrance des corps soumis à l’injonction consumériste, appelés à se remplir pour répondre à un manque qui n’est pas le besoin mais le désir. Un manque qui s’exprime sur le mode de la pulsion d’achat, d’autant plus exacerbée que la parole a moins cours et d’autant plus obsédante que s’y opposent des limites... pécuniaires.

            Leurs choix vestimentaires sont indicatifs de leur souffrance psychique, d’un vide existentiel induit par l’individualisme de masse. Interpellés par les médias où s’exhibe le privilège de l’identité, désormais réservée à une élite, ne reste plus à ces sujets anonymes que l’imitation des caprices de stars, l’insurrection des apparences, pour tenter d’exister. Le choix, vecteur structurant du consumérisme, faisant ses offices de semblant, de « m’as-tu vu » et de tape à l’oeil. Ce « pourquoi pas MOI » narcissique, dont l’ampleur est à la mesure des frustrations qui le sous-tend, s’exhibe avec une multiplicité d’accessoires et une liberté pathétiques : coiffures délirantes, corps dénudés sans retenue, exposition explicite des « orientations sexuelles », transfert de l’intime dans l’espace public (les consommateurs déambulent dans les hypermarchés en sous-vêtements, mules d’appartement, maillot de bain, robe de chambre...).

Pourquoi cette absence de normes et cette ostentatoire liberté individuelle, pourtant conformes aux idéaux libertaires dominants, ne vaut-elle pas à ces adeptes approbation et reconnaissance ?



            Victimes du consumérisme, de l’effondrement éducatif et culturel, des mirages de l’individualisme, ces consommateurs sont les plus authentiques produits de la société de consommation. Mais ils en sont aussi ses plus visibles et pathétiques symptômes. Pourquoi ne suscitent-ils pas la compassion ? C’est là entrer dans la dimension la plus obscure de la réalité humaine. Tant que l’être humain perçoit son semblable dans sa différence, avec une distance suffisante, il peut manifester une certaine tolérance. Il n’en est pas de même quand les différences s’estompent, a fortiori quand s’exerce un effet de miroir. C’est précisément l’effet produit par ces « consommateurs bas-de-gamme » qui s’offrent comme un miroir horrifique à l’ensemble de la société consumériste. Ils suscitent alors un violent rejet narcissique qui s’exprime par un mépris et une haine déculpabilisés qui ressemblent fort à ceux qui mobilisent les violences sacrificielles.

            Dans le village global issu de l’expansion mondiale du libéralisme économique et structuré par les médias qui s’en font le porte-parole, l’identité présente ce paradoxe de n’avoir jamais été aussi précaire pour le plus grand nombre et aussi tonitruante pour ses élites Comme toute aristocratie, elles se définissent par la nomination. L’identité ne peut s’affirmer dans ce contexte sans la renommée, qui exige la répétition du nom mais aussi la promotion du visage et leur amplification médiatique.

            Cette identité convoitée ne peut donc se définir que sur la scène habilitée à la reconnaissance universelle que sont les pages « people » et la lucarne télévisuelle. Si cette renommée est susceptible de conférer à une poignée d’individus une identité à la mesure de l’immensité du monde, celui-ci s’ouvre pour les autres comme un abîme où ils s’éprouvent comme disparition et déchéance. D’où cette exigence de renommée pour exister, pour être digne d’être un homme.



            Un homme dont la singularité est dissoute dans la masse, un homme sans nom, sans visage et sans parole peut-il au demeurant être reconnu comme un homme, c’est-à-dire comme son semblable par un autre homme ? Cette déchéance subjective de « l’atome de la masse », cet innommable qui lui est implicite, qui le disqualifie au point de le déshumaniser, suscite ordinairement ce que René Girard appelle la crise mimétique : une réaction archaïque de répulsion, de distanciation et de désensibilisation qui engendre un rejet violent qui peut aller jusqu’au meurtre. Quand elle est discriminatoire et légitimée par la condamnation collective, cette disqualification préfigure le retour du sacrifice du bouc émissaire. Une procédure sacrificielle archaïque qui a pour fonction de réconcilier le corps social avec lui-même aux dépens d’un tiers (qui peut être un individu ou une catégorie sociale).

            Le contexte de la crise structurelle du capitalisme financier constitue pour ces nouveaux damnés un danger supplémentaire. Sous ces auspices, la confrontation entre les idéaux et les réalités sociales américaines semble en effet prendre un nouveau tournant. Après des siècles de racisme et d’inégalités sociales et à l’opportunité de la substitution des luttes identitaires à la lutte des classes, la prétention politique persistante des Etats-Unis à donner naissance à une société nouvelle semble s’orienter vers un nouveau choix de bouc émissaire : les Blancs de la classe ouvrière.

 

© Véronique Hervouët

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

8 janvier 2012

 

 

 Ce texte a été publié dans le numéro 82 de La Décroissance, paru en septembre 2011.