Par
Sylvie Bonzon
Pendant toute une semaine le bateau avait suivi la Côte Nord du Saint-Laurent, ravitaillant les petits ports encore isolés par les glaces mais reliés aussi par elles, grâce aux pistes gelées sur lesquelles filaient les motos-neige. L'?il s'était vite habitué à cet univers horizontal, se reposant sur la mer grise ou suspendu à la mince ligne blanche et rousse qui signalait la côte, toujours plus basse. L'espace et le vent entraient en nous, effaçant nos limites, allégeant nos corps et désencombrant nos esprits, comme s'ils les dissipaient, les désintégraient dans un infini accueillant. Nos respirations s'ouvraient , portées par le silence, à peine soutenues au-dessus du vide par la trace qui marquait le ciel tout au nord, d'un bleu si pâle que presque effacé.
Puis ce fut le retour à terre, la chambre d'hôtel, la T.V. Première image : deux têtes figées se partagent l'écran qu'elles remplissent à elles deux, le Pen et Chirac? Après l'expérience de l'ouvert, la fermeture, brutale, inattendue, massive. La T.V. n'est plus "fenêtre", mais bien écran, et mur.
Certes l'agitation des jours et des semaines suivants nous distrairont : les commentaires assourdissants, les manifestations entre réjouissance, sérieux et hystérie, la peur qu'on a ou qu'on se joue, le sentiment tôt démenti que quelque chose se passe, la satisfaction si rassurante de savoir au moins ce dont on ne veut pas?
Pourtant ce qui reste aujourd'hui, c'est la clôture de l'espace, le souffle coupé, le corps tendu et courbatu, l'esprit pesant, paralysé, bloqué par cette image qui revient, souvenir-écran qui n'a rien à cacher que ce qu'il montre : deux têtes qui encombrent le regard et ferment les issues.
© Sylvie Bonzon
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Rubrique Humorales
Août 2002