Fioretti

 

 

Par Pierre Pelletier

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

9 mars 2007

 

Si jamais nous avons un autre Pape porté sur les canonisations, et s’il demande mon avis, je lui suggérerai un nom : Leonardo Boff, le théologien brésilien dont le nom est resté lié à la théologie de la libération. Un saint théologien, ce serait tout à fait salutaire dans un pays catholique en train de devenir évangéliste, et toujours charmé par le syncrétisme d’origine africaine. Qui plus est, un franciscain dans le pays où existe le plus grand écart entre les riches et les pauvres !

Les matériaux hagiographiques ne manqueront pas. Leonardo est fils d’immigrants italiens installés dans le sud du Brésil. Le père, qui était presque devenu jésuite en Italie, devint un maître de colonisation, enseignant le portugais aux Allemands et aux Italiens, favorisant le rapprochement entre Réformés et Catholiques, protégeant les Aborigènes que les immigrants allaient chasser comme du gibier, pour les éloigner de leurs maisons. Il recevait aussi à sa table les missionnaires catholiques, même si, à son avis, ils étaient tous nazis. Il ne fut pas particulièrement ravi de voir deux de ses fils partir pour le Séminaire. Mais ceux-ci savaient déjà ce qu’est la foi critique : depuis toujours, leur père répétait que « Dieu a inventé les prêtres, le sacerdoce, mais c’est le Diable qui a inventé le clergé, cette honte pour l’Église ».

Lorsque Leonardo revint à la maison après l’ordination, sa mère voulait être certaine qu’il avait vu Dieu. Le jeune tiologo tenta de la convaincre que personne ne voit Dieu ici-bas. Scandalisée, madame Boff passa la journée à demander à son fils comment, étant prêtre, il n’avait pas vu Dieu. «Cela est une honte, conclut-elle, d’être prêtre et de n’avoir pas vu Dieu. Parfois, au coucher de soleil, moi je Le vois passer dans son manteau de nuages et Il me sourit.»

La voie purgative

Si la mère est analphabète, le fils, lui, sait écrire, et il publie un ouvrage de caractère théologique presque tous les six mois, battant ainsi quelques records montréalais. À partir de 1972 (Jésus Christ libérateur), il est mis sous surveillance : chacune des ses publications est scrutée à la loupe par les fonctionnaires de la Congrégation de la foi. Le dossier prend du volume, sous la responsabilité du cardinal Jérôme Hamer, dominicain. Lors de ses innombrables convocations à Rome, Boff s’entend reprocher de faire une lecture sociologique de la pauvreté, de créer des cellules marxistes qu’il dénomme communautés de base, d’inciter les chrétiens à la guérilla plutôt qu’à la méditation et la prière. Son ouvrage de 1985, Église,charisme et pouvoir, marque le sommet du processus, les Congrégations jouant sur le désaccord entre les évêques réactionaires et les deux cardinaux brésiliens favorables à la théologie de la libération. Le Brésil, estime la Sacrée Congrégation, n’est pas aussi pauvre que Boff le dit : cette réticence vient de l’évêque de Rio, et Hamer a lui-même visité le Brésil…

Lors d’une dernière rencontre officielle avec le cardinal, Leonardo fond en larmes, des larmes de rage.

- « Tu montres ta fragilité !, lui fait remarquer le cardinal, pourquoi pleures-tu comme un enfant ? » Fou de rage, frère Leonardo se tait et reprend : « Mon Père, je trouve que vous êtes pire qu’un athée, parce qu’un athée au moins croit en l’être humain, et vous ne croyez pas en l’être humain. Vous êtes un cynique, vous riez des larmes d’une personne humaine. »

- « Parlons donc de choses et d’autres », suggère alors Hamer. « Je suis un cardinal, le cardinal le plus détesté du monde. Les théologiens et les évêques qui rentrent ici sont tous des suspects et je voudrais leur expliquer (…). Vous, vous pouvez comprendre… »

L’année suivante, rongé par un cancer, Jérome Hamer reçoit un appel téléphonique : « Ici Boff. Celui que vous avez condamné. Comment allez-vous ? »

- « Personne ne me téléphone. Ça prend bien Boff pour me téléphoner ! Boff, je peux vous dire ça à vous. je me sens très seul. Je voulais être un grand théologien et je n’ai pas réussi. (…) On m’a fait évêque, cardinal et ça s’est enchaîné. Je n’ai pas de communauté, je célèbre seul le matin, et je me sens méprisé par mes frères dominicains qui ne conversent jamais avec moi. Allons, Boff, restons bons amis, je connais une pizzeria ici près du Vatican. Je vais enlever ces vêtements, nous allons bavarder, manger une pizza, boire un bon rouge. »

Et Jérôme Hamer, cardinal, Préfet de la Congrégation des Religieux, fond en larmes.

Il fut emporté par le cancer quelques mois plus tard [1] .

 

© Pierre Pelletier

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Rubrique Humorales

9 mars 2007

 

 



[1] Fondé sur une interview avec Leonardo Boff, in Caros Amigos, Sao Paulo, 1997