Causalité et grippe aviaire [1]
Par Pierre-Marie Pouget
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Humorales
19 février 2006
Nous nous souvenons de la maladie de la vache folle. Elle fut déclenchée par des pratiques aberrantes de nourrir des herbivores avec des granulés à base de viande d’équarrissage. Les charniers de vaches et de moutons abattus en masse furent complaisamment exhibés par nos écrans de télévision.
Nous voici de nouveau confrontés à un problème analogue avec l’épouvantail de la grippe aviaire, brandi et agité à travers tous les canaux médiatiques.
Dûment médiatisée, la menace potentielle d’une épidémie grippale terrorise les populations. Les arguments scientifiques les plus rassurants, les plans d’urgence éventuels ne rencontrent que méfiance dans la population. Il est vrai que depuis Tchernobyl, tout discours rassurant, fût-ce de spécialistes distingués, est suspecté de dissimuler la réalité. En outre, de nombreuses contradictions entre les divers avis d’experts et une information avide de sensations embrouillent les choses à souhait.
D’une part, l’on nous dit que le virus pourrait toucher tous les oiseaux, et qu’il n’existe pas de limite spécifique à la transmission. D’autre part, de tout aussi éminents ornithologues déclarent que nous n’en savons rien.
En fait, nous n’avons aucun moyen d’affirmer que certaines espèces ne pourraient opposer une barrière au virus. Rien ne nous permet non plus de soutenir que l’épidémie vient du ciel avec les migrations d’oiseaux sauvages, plutôt que collée aux semelles des innombrables voyageurs humains.
Longtemps passée sous silence, pour ne pas affoler les gens, la grippe aviaire s’étale maintenant partout et place l’oiseau migrateur au rang de porteur de maléfices. Les oiseaux d’élevage sont, eux, éliminés à la moindre alerte, dans des conditions épouvantables. Des brutes entassent poules et canards, vivants ou morts dans des poubelles, comme de vulgaires déchets, avant de les incinérer. Ces comportements, qui amènent les humains à brutaliser, à tuer, à massacrer, voire à éradiquer d’autres espèces, aggravent la situation sous le couvert de la dominer. Ils n’ont cure de la biodiversité qui nous oblige à penser autrement que nous en avons l’habitude et à établir des rapports fort différents avec la nature.
En effet, ce qui s’annonce comme une très grave pandémie est une manifestation , parmi d’autres, de maladies émergentes qu’il faut s’attendre à voir surgir du fait des modifications écologiques profondes que l’être humain imprime à la planète. Eclaircissons cette thèse par le rappel de quelques données fondamentales :
Les êtres vivants sont connectés les uns aux autres. Non pas tous les êtres à tous les êtres. Mais tous les êtres ont des liens avec d’autres, formant un vaste réseau d’interactions. L’état de chacun est dépendant de l’état des êtres avec lesquels il est en relation et de la nature de ces relations.
Quand il s’agit des relations entre groupes, l’on utilise la notion d’espèce pour constituer les éléments du système.
Ces ensembles très complexes d’éléments, connectés aussi avec des éléments non vivants (matières organiques abiotiques, minéraux), forment des écosystèmes dont le plus vaste concerne toute la planète, l’écosphère.
Ces réseaux d’interactions, comme tout réseau d’interactions, ont une dynamique propre. Ils ne sont pas construits de l’extérieur, mais auto-organisés, avec cette conséquence que l’état du système conditionne l’état des éléments et des connexions, et, réciproquement, que l’état des éléments conditionne l’état du système.
De cette manière, les changements dans les écosystèmes, qualitatifs (disparition d’espèces) ou quantitatifs, entraînent une réorganisation qui doit commencer logiquement avec les êtres les plus réactifs, c’est-à-dire les micro-organismes : bactéries et virus. Pareillement, lors des grandes perturbations des écosystèmes, la « réponse » se manifeste par la médiation des micro-organismes. Certains d’entre eux provoquent des pathologies nouvelles, « émergentes », végétales, animales ou humaines. Ainsi, la rougeole a « émergé » au début de la révolution agricole, il y a 6000 ans, en Mésopotamie.
Ce qui est ou non important dans les modifications du réseau d’interactions n’est guère facile à évaluer a priori, tellement la complexité y est grande. Il suffit parfois d’une toute petite mutation, d’allure anodine, même dans un organisme supérieur, pour permettre à une espèce, par exemple, d’envahir et de bouleverser l’écosystème considéré. L’on peut citer l’exemple classique de Caulerpa taxifolia, l’algue qui détruit maintenant une grande partie de la biodiversité de la Méditerranée. Elle a vraisemblablement bénéficié des conditions écologiques des aquariums pour s’adapter et réussir, grâce à une faible variation génétique, à devenir cette envahissante une fois rejetée dans le milieu naturel.
Les exemples de « réponses » à des perturbations, notamment par des maladies émergentes, ne manquent pas. Aux gigantesques barrages en Crimée, au Congo, dans la Vallée du Nil, ont succédé de grandes épidémies virales. A la suite d’une urbanisation galopante en Asie, est apparue la Dengue hémorragique, responsable d’une lourde mortalité infantile, etc.
Le SIDA est un exemple du surgissement de l’imprédictible suite des modifications écologiques multiples, analysables très partiellement et seulement a posteriori. Le virus en cause infectait certains singes, en équilibre avec ces espèces. L’augmentation de la population humaine et des moyens techniques au début du 20ème siècle entraîna des contacts de plus en plus fréquents entre les singes et les chasseurs, augmentant la probabilité du franchissement de la barrière d’espèce. Ce franchissement se produisit, pense-t-on, vers 1930. Ensuite, en Afrique, comme ailleurs, de grands bouleversements eurent lieu dans la seconde moitié du 20ème siècle : croissance démographique, densification de la population dans les villes, multiplication des transports et de leur rapidité, évolution des mœurs, etc. Cette transformation profonde de l’écologie mondiale entraîna l’expansion du SIDA et sa sortie de son foyer d’origine pour un envahissement du monde, à partir des années 1970.
Comprenons qu’il n’existe aucun lien logique a priori entre, par exemple, l’invention des avions et l’émergence du SIDA, d’autant que les termes n’existent même pas pour poser la question de ce lien. L’on reconstitue a posteriori un enchevêtrement de causalités.
Nos habitudes mentales nous portent à ne considérer que des relations causales locales entre éléments identifiables, ayant des rapports clairs les uns avec les autres. Un tel schéma causal ne peut fonctionner que durant des périodes stables, où les modifications environnementales sont faibles, comme ce fut le cas pendant presque toute l’évolution de l’homme, disons, grosso modo, jusque dans le courant du 19ème siècle. Nous avons donc de la peine à nous adapter aux conditions modernes, radicalement différentes, où le monde change à une vitesse de plus en plus accélérée. La réponse traditionnelle, appliquée à l’émergence d’une maladie nouvelle, sera de tenter d’éradiquer le vecteur désigné de cette maladie, selon un raisonnement causaliste linéaire. Mais cette solution va aggraver encore davantage l’altération du réseau d’interactions des espèces. L’éradication d’une espèce, même si elle peut avoir des effets jugés localement bénéfiques pour des individus, contribue à mettre en péril l’espèce humaine. Elle y concourt d’autant plus que nous sommes déjà dans une écosphère considérablement fragilisée par des conceptions et des comportements archaïques, inappropriés à un monde aux technologies avancées.
Quant à la grippe aviaire, le risque majeur, présent dans les conditions écologiques actuelles, est que le virus H5N1 devienne capable de passer d’homme à homme. Pour éviter cette grippe qui se transmettrait comme une grippe ordinaire, mais qui serait peut-être pire que la grippe espagnole, il faut que les contacts oiseaux porcs et oiseaux- hommes soient les plus réduits possibles. Certaines pratiques d’élevage de masse sont à modifier d’urgence. Les pratiques qui mettent en contact étroit les oiseaux sauvages, les élevages et les hommes, sont à interdire strictement et immédiatement (ce que vient de faire l’Union Européenne). La chasse aux oiseaux et le baguage, sources de contacts directs, doivent être arrêtés, au moindre indice de contamination des oiseaux sauvages. D’autres précautions, qui visent le même objectif, sont à prendre. Malgré toutes ces mesures, il paraît difficilement évitable que le virus ne « s’humanise ».
Une erreur gravissime serait de désigner à la vindicte humaine les oiseaux migrateurs. L’on accentuerait de la sorte les causes profondes de la situation inquiétante réalisée par la réduction massive de la biodiversité.
Il est temps de comprendre que l’homme est un constituant du monde et qu’il dépend directement, pour sa survie, de l’état de ce monde qu’il perturbe aveuglément. S’il faut éradiquer quelque chose, c’est notre stupidité et notre cupidité.
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Rubrique Humorales
19 février 2006
[1] Cet article est le résumé que je me suis fait d’un article du Dr Frédéric Jacquemart, président du Groupe International d’Etudes Transdisciplinaires, Le Ribot 30960 St Florent, France, publié dans le Journal Franz Weber No 74.
Ce résumé a, dans le contexte de l’Institut de la Méthode, la valeur d’un plaidoyer pour une approche systémique des questions les plus préoccupantes d’aujourd’hui. Il est dédié à Eric Schwarz.