Contrepoint Philosophique, Michel Cornu : Détournement

 

Détournement

 

 

Par Michel Cornu

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

6 février 2010

 

 

 

Tout peu hégélien que je puisse être –je le dis par simple honnêteté et non par vanité, je crois-  je persiste à penser que la dialectique du maître et de l’esclave reste un des grands moments de la philosophie occidentale.

 

Mon intention, dans ces quelques lignes, n’est pas, ce dont je serais d’ailleurs incapable, de donner un commentaire savant de plus à ces pages de la Phénoménologie de l’Esprit, mais de montrer indirectement leur actualité. Lignes réactives, nées d’un vrai mouvement d’humeur, de colère même, donc de ce dont tout philosophe sérieux prétend s’être libéré (non ridere, non lugere…).

 

Je pense que la grande illusion tragique de la modernité a été de croire à la possibilité d’une autonomie, c’est-à-dire de se donner, en tant qu’être rationnel, soi-même et à soi-même sa propre loi. Loi morale qui, pour Kant, doit avoir valeur universelle. Illusion d’avoir cru que le cogito, l’être pensant, résistait à tous les doutes que pouvaient glisser en lui aussi bien le corps, l’existence d’autrui, que le monde. Illusion encore de croire que l’homme pouvait s’auto-créer et accéder au surhomme par la volonté de puissance.

 

Dans cette perspective, la lutte pour la reconnaissance, telle que Hegel la présente, dialectise cette prétention du sujet à s’auto-positionner. Hegel est simplement plus réaliste quand il constate que le devenir de l‘histoire s’opère par la guerre.

 

 

Une immense part de la psychologie, -acoquinée, le sachant ou non, à l’idéologie totalitaire et mortifère de l’économisme- qu’elle soit “scientifique”, humaniste, qu’elle se présente dans des magazines de kiosque ou de gros livres épais, ne fait que répéter cette prétention de l’auto-proclamé sujet à s’auto-positionner.  Il n’est que de passer devant le rayon “psychologie” d’une librairie pour voir s’étaler, en bonne place sur la table des bestsellers, deux domaines : celui qui soigne l’ego de son mal-être et celui qui donne à ce même ego les clés pour s’affirmer lui-même dans son primat d’ego ! Se libérer de la culpabilité, défendre son indépendance, affirmer ses droits, trouver les clés de la réussite du moi, guérir de ses peurs, s’affranchir du sentiment d’échec, s’aimer soi-même, etc. A se demander si ces livres n’engendrent pas les maux qu’ils prétendent guérir, de préférence sans souffrance, en dix leçons ou en une brève thérapie. Heureusement, les psychologues sont sur place.

 

 

Déplaçons maintenant, un instant, la question : quelle pire dépendance –je parle de dépendance existentielle et non politique, on l’aura compris, j’espère- que de devoir défendre son indépendance ? Le danger d’ingérence, d’intrigue, d’espionnage étant fixé sur l’extérieur, de préférence, dans les relations privées, sur une personne de l’autre sexe, on évite d’affronter ses propres peurs, sa part d’ombre, dirait Jung. On croit alors effectivement avoir conquis son indépendance. Mais il ne semble pas nécessaire d’être grand clerc pour reconnaître que ce n’est pas en projetant cette part d’ombre sur autrui que nous allons nous libérer de notre inconsciente auto-dépendance à notre ombre. Quelle plus grande illusion de liberté que d’affirmer que ma liberté passe en premier: autrement dit, qu’elle passe avant celle de l’autre et d’une éventuelle relation. Autrement dit encore, que je peux m’auto-positionner comme sujet libre. Autrement dit enfin, sans jamais qu’on ose l’avouer, que nous sommes dans la position larvée du maître et de l’esclave, ce dernier ramassant les miettes qui tombent de la table de celui qui s’est affirmé dans le primat de sa liberté, plus importante pour lui que l’existence de celle d’autrui. Conséquences : ou la guerre, ou la soumission, ce qui, bien entendu a disparu des relations interhumaines et intramondaines, voire du couple ! Une liberté à la Robinson Crusoé, sans Vendredi. Une liberté d’une semaine des quatre jeudis, sans Vendredi saint ni Pâques !

 

Tant que l’existant n’aura pas existentiellement saisi que le Je ne peut être que second, que le sujet est “sub-jectus”, qu’il est toujours, non pas en indépendance ou en dépendance –positions abstraites- mais en interindépendance et en interdépendance, parce qu’il ne peut qu’être donné à lui-même… Tant que l’existant n’aura pas existentiellement saisi que la relation est première… Tant que l’on n’aura pas existentiellement saisi que pour faire un Nous qui ne soit pas un “Je-Je” et un “Tu-Tu”, le Tiers est indispensable… Tant que, alors les “winners” et les “loosers” de tout acabit, non seulement dans les sphères économiques et publiques, mais aussi privées, ont un bel avenir devant eux. « Ah les beaux jours ! »

 

© Michel Cornu

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

6 février 2010