Le « messie nouveau » est arrivé à la Migros »

 

 

Par Jean Moulin

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

21 janvier 2007

 

A la page 7 de son journal, Monsieur Joël Guillet, rédacteur en chef de « Migros Magazine » (n° 50 du 11 décembre 06) nous annonce une révélation fracassante sur la VRAIE personnalité de Jésus.

 

Monsieur Guillet peut être fier de son journal : 96 pages dont plus de 76 d’incitation à la consommation, en particulier en ces temps de Noël. On verra plus loin pourquoi « en particulier » en ces temps de Noël. Reportons-nous d’abord à la page 8 du journal. Nous y voyons comment, madame, pour nous changer de la dinde de Noël, vous pouvez devenir une poule de luxe en suivant les conseils de la baronne de Rothschild. A la Page 11, nous recevrons un « éclairage » sur les working poors. J’ai cherché l’expression dans un dictionnaire des idiotismes. Sans succès. En bon français on devrait pouvoir traduire par « prolétaire », mais chacun sait que depuis la chute du mur de Berlin, la lutte des classes a fait place, pour le bonheur de tous, à la régulation du marché. Nous apprenons, en lisant attentivement l’article, comment les working poors contribuent eux aussi, mais oui, à la bonne marche de la société de consommation. Après quoi  nous sommes invités à retrouver notre bonne conscience en versant notre obole à « Caritas ».

 

Et maintenant, sous le titre : « Rendons Jésus aux jeunes d’aujourd’hui ! », page 18, découvrez, chers consommateurs éclairés, pourquoi Noël doit être la fête du sexe, de l’infidélité et de la grande bouffe. Le journaliste courageux qui est allé interroger le vieillard de Buchilon, Eric Agier, croit pouvoir nous intimider et prévenir toute tentative de protestation en qualifiant à priori ses éventuels contradicteurs de « bondieusards », de « fanatiques » et de « fondamentalistes ». Je lui propose de montrer le même courage, dans un prochain numéro consacré au « vrai visage de Mahomet », si du moins la Migros ne redoute pas les boycotts. (Qui sait même si les pétro dollars ne se mettraient pas en grève ?).

 

On peut estimer qu’il est bon qu’une publication à but commercial fasse une place à la culture. Je ne partage pas cette opinion, mais s’il en va autrement, alors cette publication se doit de respecter un minimum de rigueur intellectuelle. Je suis moins choqué par les dire de Monsieur Agier que par son manque total de rigueur intellectuelle dans des déclarations où l’on trouve pelle mêle  des opinions personnelles, des approximations et des affirmations gratuites.

 

Donc, selon l’éminent docteur, il semble que si Noël est la fête de la débauche en tout genre, c’est que Jésus lui-même nous y engage par l’exemple de sa vie. Naturellement vous ne trouverez pas cette révélation dans les évangiles, qui sont de toute évidence ( !) un tissu de mensonges, ni dans les lettres de Paul, dont on connaît la misogynie. Vous découvrirez cette révélation dans les colonnes de « Migros Magazine ».

 

C’est bien d’une révélation dont il s’agit, car ce « vaudois de près de nonante ans », docteur en sociologie et membre du sérail de la Migros s’exprime ex cathedra. Il n’argumente pas. Il assène SA vérité sans aucun esprit critique. La pensée de cet « évangéliste frustré », ainsi qu’il se définit lui-même, stagne au niveau du « micro-trottoir ». Ses approximations exégètiques n’ont d’égales que le flou de sa vision de l’histoire romaine. Il semble ignorer en effet que les Romains n’ont pas attendu quatre siècles pour inventer une religion d’état, en l’occurrence, dès l’empereur Auguste, le culte impérial. Dans le même temps, il confond le rôle joué par l’empereur Constantin avec celui de Théodose. C’est ce dernier qui a fait du christianisme une religion d’état.

 

En réalité, il n’y a rien de bien nouveau dans les diatribes du prophète de la Migros. Rien non plus qui puisse captiver la jeunesse. De nos jours, pas plus que par le passé, je ne pense pas qu’un jeune ait besoin du Jésus nouveau de Monsieur Agier pour s’autoriser à faire l’amour ou se payer un bon repas bien arrosé. Il ne vaudrait donc pas la peine de parler de ce pétard mouillé lancé par une chaîne commerciale, si celui qui tente de l’allumer ne montrait le bout d’une oreille inquiétante. En effet, notre bon apôtre se revendique toujours chrétien et déclare : « Nous sommes chrétiens et nous ne pouvons être rien d’autre ». Les athées apprécieront, mais que reste-t-il du christianisme, une fois dépouillé de sa dimension religieuse ? Il reste le nationalisme, anti-juif ou anti-musulman. En ce domaine, chaque pays de la vieille Europe chrétienne (celle d’un christianisme à la Eric Agier) a ses propres démons. La France a eu ses anti dreyfusards, Charles Mauras, Philippe Pétain… Elle a aujourd’hui de Villiers, Le Pen et Sarkozy.

 

Je suis français et je viens chaque année en pays de Vaud fêter Noël. J’aime ce pays et ses habitants, un pays qui fut jadis un « refuge » pour les sujets du roi de France, persécutés « pour cause de religion ». Ce pays aurait-il perdu son âme ? Jésus aurait dit, à moins que ce soit une invention de bondieusards : « Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? » Grâce à Dieu, si j’ose encore l’expression, je vois parmi mes amis vaudois des femmes et des hommes au visage radieux se consacrer à la méditation et à la prière, à l’accueil et à l’écoute des autres, à la diffusion de la culture et des connaissances (y compris dans le domaine de la critique exégétique), et cela en dépit des soucis financiers et parfois de la mauvaise volonté manifeste des politiques et la passivité bienveillante de la justice à leur égard.

 

© Jean Moulin
Diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

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Rubrique Humorales

21 janvier 2007