Contre-humorale à Michel Cornu
La Suisse est enterrée dans le cimetière du capitalisme
Article paru sur Contrepoint Philosophique le 20 juin 2010 (Rubrique Humorales)
Par Hugues Poltier
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Humorales
3 août 2010
Peut-être les choses sont-elles bien plus graves que ne semble le croire Michel Cornu … et peut-être aussi que cela ne date pas d’hier, décidément.
Peut-être nous sommes-nous raconté des histoires en pensant que la démocratie était un système politique dans lequel la volonté de ses membres constituait l’ultime souverain.
Peut-être nous sommes-nous dessinés de jolis châteaux de sable en Espagne lorsque nous nous chantions les récits héroïques de notre démocratie fondée sur la dignité humaine et morale de chacun-e d’entre nous ; ces fariboles étaient tellement belles ! Nous prenions plaisir à les chanter, ensemble, autour du feu du 1er août qu’avaient diligemment préparé, sous la direction de nos autorités ventrues et vineuses, les mains grasses de nos saisonniers.
Peut-être faut-il se faire une raison et cesser de se raconter des jolies histoires, ces fictions-mensonges dont nous nous sommes tant régalés, jusqu’à la nausée ?
Peut-être la démocratie n’a-t-elle jamais été que le cache-sexe du pouvoir de l’argent ; peut-être que ses gouvernants (parlementaires et exécutifs confondus, et toujours en mesure de s’assurer de la coopération des juges) n’ont-ils jamais été autre chose que les fondés de pouvoir du capitalisme vieille rengaine je sais, mais la vérité est rarement originale, plutôt insistante …
Peut-être …
Qui peut croire, en regardant s’agiter et s’ébattre les marionnettes de notre Conseil fédéral qu’elles auraient un pouvoir quelconque de s’opposer aux desiderata des puissances d’argent de ce pays ? Lorsque notre Ministre de l’économie se rend en Chine, flanquée de représentants des « milieux économiques », croit-on sérieusement qu’elle va mettre des conditions « dignité humaine » à l’exploitation de l’Eldorado d’une main d’œuvre chinoise si abondante et encore presque gratuite ? Croit-on que notre Ministre ne sait pas, comme Marx l’a montré, qu’ultimement la source de toute valeur est le travail ; et la source de toute sur-valeur, le sur-travail, différentiel entre le coût du travail et le prix de sa revente sur le marché mondial ? Et surtout, croit-on que notre Ministre ignore que son occupation temporaire de ce poste n’a de chance d’être durable qu’à condition qu’elle agisse dans l’intérêt de la « place économique suisse » plus prosaïquement de nos grands capitalistes ?
Mais aussi : qui peut croire que cela date d’hier ou d’avant-hier ? N’allons pas nous raconter des histoires : du temps de nos pères… Non, l’exploitation était déjà là, et bien là. C’est juste les modalités du partage des tâches qui ont évolué … ou plutôt qui ne cessent d’évoluer parce que le job du capitaliste est précisément cela : chercher, traquer, flairer, repérer, investir les niches à profit maximum, filer à l’anglaise lorsqu’ailleurs les marges s’annoncent plus alléchantes…. Les conditions relatives d’une localisation en termes de profit peuvent se péjorer ou s’améliorer au gré de changements locaux ou internationaux ; et au gré de ces variations, les investissements ne cessent de se délocaliser. C’est le jeu ; la « règle du jeu ».
Une règle du jeu vieille comme le capitalisme, en tout cas.
Cette « règle du jeu » n’a pas varié d’un pouce depuis le devenir-monde du capitalisme que nous raconte si bien Marx dans le Capital et non pas dans la fadaise humanistico-feuerbachienne des Manuscrits parisiens, ces manuscrits que tous nos existentialistes ont porté aux nues parce que ce texte leur donnait l’occasion de faire de Marx un gentil existentialiste avant la lettre nous promettant l’émancipation d’un coup de cuiller dialectique. Seuls ont varié le terrain de jeu, les dispositifs techniques, les populations exploitables en fonction de ces paramètres dont le plus important obstacle fut longtemps la mobilisation révolutionnaire des populations des pays pauvres impulsée et soutenue par Moscou.
Nos gentils banquiers protestants y étaient déjà et, fidèles aux intérêts de leurs déposants, toujours encore. Seulement, à l’époque, on était encore moins au parfum de ce qui se tramait dans nos banques et dans le vaste monde qu’aujourd’hui. Nos gentils banquiers genevois sont-ils tout à fait innocents de la pérennité de l’Arpatheid en Afrique du Sud, système de moralité s’il en fut ! Et que dire du renversement de Allende et de l’installation de la dictature argentine : ne l’ont-ils pas applaudie des trois mains ?
Nul doute : Michel Cornu a été bien naïf s’il a cru une seule seconde « que le droit était le garant du caractère démocratique d’un Etat » de quel caractère démocratique le droit de la dictature fut-il le garant ? Et s’il l’a été, naïf, il faut demander : pourquoi le fut-il ? pourquoi le fûmes-nous avec lui car nous fûmes nombreux à acheter cette fable ? Nous, je veux dire, l’immense majorité des habitants de ce pays : pourquoi le fûmes-nous ? Pourquoi, sinon que cela nous arrangeait, que nous en retirions des miettes suffisamment grosses pour apaiser notre ventre-conscience d’exploités-exploiteurs ?
Naïveté : croire que nous serions aujourd’hui moralement pires qu’hier !
Pire, même, on croit rêver : le colonialisme n’est pas une lune si vieille tout de même ? Va-t-on nous faire le coup du « le colonialisme, au bout du compte, a tout de même un bilan globalement positif» ? Marchais, le regretté Georges Marchais, dernier leader charismatique-excessif du (non moins) regretté Parti communiste français, nous racontait aussi des trucs autour d’un bilan « globalement positif » … Quant à nous faire le coup « La Suisse n’a pas de passé colonial », ce serait décidément un peu gros puisque nos « nobles » n’ont pas été des « sonderfälle » mais, à l’instar de leurs con-génères, se sont branchés sur l’économie de l’esclavagisme triangulaire … Non que nos aïeux aient été particulièrement et scandaleusement immoraux : ils ont juste fait comme leurs semblables. Il y avait du profit à faire et n’en pas tirer avantage eût semblé idiot.
Comme aujourd’hui … ou naguère: Le droit d’exploitation des fameux saisonniers, un de ces hauts faits moraux de notre pays dans l’après-guerre, plébiscité lors d’une votation d’avril 1981 à plus de 75% témoigne incomparablement de la moralité d’autrefois de notre pays. Quant à cet autre témoignage de la moralité de nos ancêtres, le droit de possession illimité des hommes sur les femmes et sur leurs avoirs doublé de leur maintien dans l’infantilisme civique, les femmes de notre pays apprécieront, elles qui peuvent se féliciter d’être les dernières en Europe « libre » à avoir accédé au droit de vote, d’éligibilité et de libre disposition de leur patrimoine et d’avoir ainsi été protégées d’avoir des droits, source avérée de l’effondrement de la morale.
La morale est morte, nous dit Michel Cornu. Sans doute. Que penser alors de son état dans une société qui ne reculait pas devant le retrait de l’enfant de sa famille (gitane) et son placement dans des institutions où leur directeur jouissait d’une latitude inencombrée à en abuser sexuellement et à les bastonner sans compter ? et que penser encore de la morale de cette même société lorsqu’elle conduit des expériences médicales à grande échelle sur ses populations minoritaires sans les informer ni non plus, a fortiori, attendre leur consentement ? M. Cornu soutiendrait-il qu’il est moralement indifférent que ces comportements continuent ou non ?
Au total, le raisonnement de déploration de disparition de la morale semble se résumer à : la morale est morte ; preuve : on a aujourd’hui des tas de règles éthiques dont on n’avait pas besoin autrefois parce que la morale partagée départageait clairement et pour tout le monde, « le bien du mal ». A quoi j’objecte les exemples ci-avant : aucune barrière morale ne protégeait ces enfants gitans parce que ces derniers ne « comptaient » pas, n’avaient aucun poids, aucun levier pensable pour se faire entendre, peser sur les décisions les concernant. Ils étaient juste de la pâte humaine dont des effets de jouissance ou de profit pouvaient être tirés. Ceux qui agissaient ainsi savaient que rien ni personne ne viendrait s’interposer dans leur quête d’en tirer avantage : que l’impunité leur était assurée, sinon pour l’éternité, en tout cas pour leur vie. Ils n’ont pas été détrompés. D’ici à dire que je plaide pour des règles strictes et leur stricte application …
En clair, si la Suisse a perdu son âme, c’est depuis bien longtemps et imaginer que la récente affaire UBS en serait le déclencheur est faire preuve d’une nostalgie déplacée. Schweiz SA commence à être une bien vieille affaire, toujours aussi florissante pour ses propriétaires voyez le tableau des milliardaires suisses sur le site de la tsr : ils se portent à merveille (leurs capitaux en tout cas), merci pour eux.
Seulement, comme on a renoncé à être révolutionnaire au temps des Trente Glorieuses et de la Guerre froide au motif que « là bas, au pays des Soviets », tout était pire et qu’on s’est alors résolu à se réconcilier avec cette « démocratie formelle », on se trouve aujourd’hui assez mal pris. Revenir à une analyse en termes de rapports sociaux du capitalisme, ce serait mettre en cause son abandon passé de cette référence honnie en la personne d’un certain Louis Althusser et devoir faire son mea culpa d’erreur ; comme on ne peut se résoudre à faire ce pas, on fustige la scène médiatico-politique, la rendant responsable de la démoralisation rampante, comme si cette scène jouissait de l’autonomie à même d’en faire un acteur à part entière ; comme si elle n’était pas prise dans des (en)jeux économico-politiques qui la dépassent autant qu’ils la déterminent dans ses finalités, ses stratégies, ses orientations, son style.
Et on fait donc de la crise contemporaine une crise morale, une crise du sens, une crise de la rationalité devenue instrumentale et ayant perdu son rapport aux fins comme si, encore une fois, la crise d’aujourd’hui se jouait tout entière sur le théâtre de la représentation.
Fantasmatique. Dérisoire.
D’ailleurs : la raison eut-elle jamais affaire aux fins ? Lorsque l’Eglise catholique était puissance autant temporelle que spirituelle ? A ceux qui en douteraient, l’étude de l’Inquisition convaincra de la hauteur et de la pureté des intentions des souverains de l’Eglise d’alors … Au moment de la Révolution française ? quand ? au moment de la prise de la Bastille ? lors des débats de l’Assemblée constituante ? sous la Terreur ? Même si les idéaux de la Révolution française peuvent jusqu’à un certain point, être vus comme les « fins » de la raison, reste que les considérations de puissance ont déterminé ses acteurs à ne pas affranchir tous les esclaves … Et, plus encore, savons-nous seulement identifier ce que seraient ces « fins de la Raison » ?
Force est de reconnaître, qu’au-delà de quelques généralités creuses, on n’en sait guère plus sur cette question après avoir absorbé Kant, Hegel, Marx et tous les penseurs de l’Ecole de Francfort, jusqu’à Habermas et Honneth y compris. En un mot, que savons-nous de cette « raison finale » ? Cette « chose » existe-t-elle ? Est-elle le nouveau nom du Bien platonicien ? La saisir suppose-t-il de, parvenir, au terme d’une initiation douloureuse et sélective, à sa contemplation ? Ou le mode de son appréhension est-il autre ? Par le discours ? Mais alors quel est son indice de vérité ? Si je crois le « posséder », quel moyen ai-je de ne pas tomber dans l’illusion de ma puissance rhétorique ? Et si je me vante d’être son détenteur, ne faudra-t-il pas que tous les autres m’écoutent et m’obéissent puisque, alors, je serai l’oracle de la vérité ? Peut-être n’est-ce qu’une fiction, qui marche pour certains, mais pas pour d’autres ? Peut-être encore, que, face aux jeux du partage et de la coopération, nulle idée ne tient qui n’ait en même temps la puissance ou en tout cas ses simulacres propres à convaincre les partenaires de s’incliner …
Retour à Pascal : « il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi […] Ne pouvant faire que ce qui est juste soit fort, on a fait que ce qui est fort fût juste » (§298 de l’éd. Brunschvicg)
Bref : nulle nostalgie ne peut tenir lieu d’analyse. Pas plus que nulle attente prophétique. La question est et demeure : que se passe-t-il ? quel est le jeu des forces déterminant de l’ordre des choses et de leur dynamique ?
Pour cela, il faut regarder, décrire, saisir les rapports ; et ensuite, ensuite seulement, identifier des points d’inflexion-démultiplicateurs sur et par lesquels agir.
La vérité, c’est que nous avons renoncé ; que nous avons avalé la propagande capitaliste du TINA (There is no alternative) ; que nous l’avons décorée de la dignité du Contrat social ; et que maintenant, l’économie capitaliste ayant tout absorbé, nous n’avons plus aucun refuge hors de lui. Nous lui sommes livrés, corps et âmes à l’exception des derniers gardiens de l’âme, du moins c’est ce qu’ils croient. Peut-être sont-ils les idiots utiles du système, ceux qui nous convainquent de continuer à agir et consommer ; faire tourner la machine pour le salut de notre âme éternelle : vite, il faut que j’m’achète le dernier bouquin de la collection « prends soin de ton âme comme de ton corps » …
Et la déploration n’est qu’un mode du renoncement à valeur narcissique ajoutée d’autant plus grande qu’on jouit de l’élégance de sa forme et, par là, d’un sentiment de supériorité. Et, en plus, comme le dit Nietzsche, on se paie encore le luxe de ne faire de mal à personne …
La déploration, consolation suprême et délicieuse à sa propre impuissance …
© Hugues Poltier
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3 août 2010