Le philosophe au miroir

 

 

Par Franco Volpi

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

7 janvier 2007

 

 

à Patricia

Spiegel: noch nie hat man wissend beschrieben,

was ihr in euerem Wesen seid.

Miroirs: personne n’a jamais su décrire

ce qu’il y a dans votre essence

R.M. Rilke, Die Sonette an Orpheus II, iii

 

 

Parmi les nombreuses questions que l’on voudrait poser à un philosophe – pour comprendre de quelle espèce il est, tenter de voir ce qu’il a à nous dire –, il en est une qui a affaire avec le visage et son indescriptibilité : dimension que seuls le miroir, l’image ou le portrait parviennent à capturer.

C’est une interrogation simple et naïve, mais qui peut mettre dans l’embarras. Prenant à part un philosophe, le plaçant devant un miroir et l’invitant à regarder dedans, nous lui adressons cette question : « Quand vois-tu le miroir ? »

L’expérience peut sembler impertinente parce qu’avec notre demande nous contraignons le philosophe à « réfléchir » sur un objet de vanité avec lequel ne conversent que les visages féminins, non les penseurs barbus. L’idée qu’un philosophe perde son temps avec un miroir, objet en même temps prodigieux et banal, trompeur et sincère, est reçue depuis les temps antiques comme incongrue. Apulée, par exemple, s’en sert dans son Apologie pour se défendre de l’accusation de magie. Pourtant, la tradition iconographique semble aller dans la direction opposée : c’est précisément un miroir qu’elle met dans la main des personnifications de la Sagesse, dont le philosophe est l’amant. N’est-ce pas par le moyen du miroir que l’homme parvient à connaître sa propre image et donc lui-même ? Et qu’est la philosophie, sinon, avant tout, connaissance de soi ?

Chaque fois que nous avons posé notre question, les immanquables longs instants d’hésitation qui s’en sont suivi ont été, si on peut le dire ainsi, la preuve des pièges et des difficultés qu’elle soulève. Du reste, une réponse à peine proportionnée impliquerait une théorie complète de la perception, un concept de conscience de soi, peut-être une théorie de l’identité, ou du rapport avec son propre corps, et, qui sait combien d’autres raffinements et complications que je laisse à la fantaisie du lecteur le soin d’imaginer. « Le miroir est le vrai cul du diable », dit un vieux adage français illustré de diverses façons par la tradition artistique.

Vient enfin la réponse du premier philosophe : « Je vois le miroir quand j’y vois reflété ce qui se tient en face de lui ». Spontanément nous lui objectons : « Certes, mais en ce cas tu vois ce qui se reflète dans le miroir, non le miroir lui-même. Or c’est précisément cela que nous voulons savoir : quand tu vois le miroir lui-même ».

S’avance un deuxième philosophe. Après s’être assuré de toutes parts, il hasarde : « Je vois un miroir quand j’en vois le cadre ». D’accord, cela peut convenir. Mais telle n’est pas non plus pourtant pas la vraie réponse. Ce n’est pas la solution nette et précise que nous cherchons. Nous n’avons pas demandé : « Quand vois-tu l’objet miroir ? », mais bien : « Quand vois-tu le miroir ? ». Répondre de cette manière signifie avoir vu le cadre, tout au plus le miroir comme objet de décor, mais non le miroir comme tel, le miroir en tant que surface réfléchissante.

« Je vois le miroir quand j’y vois reflété mon visage », répond alors d’un air triomphant un troisième philosophe.

« Et comment fais-tu pour savoir que c’est bien ton visage ? », lui rétorque son premier collègue.

« Avant de l’affirmer, tu devrais expliquer comment tu entends l’identité et la conscience de soi », poursuit le deuxième.

Nous aussi, nous restons insatisfaits, et lui répliquons simplement : « De toute façon, ce que tu as vu est seulement ton visage, non le miroir. »

Velázquez a porté sur la toile ce problème en peignant Les Ménines ou La famille de Philippe IV. Qu’a représenté le maître espagnol dans ce tableau de 1656, ou qui ? Quel est son sujet ? L’infante avec les demoiselles de cour et la famille royale ? Sachant que le titre n’est pas de l’auteur, les interprètes se sont demandés : peut-être le sujet est-il le peintre qui les peint ? Ou qui peint le couple royal reflété dans le miroir du fond ? Ou alors s’est-il peint lui-même dans l’acte de peindre ? Ou est-ce l’événement de la genèse du tableau ? Ou encore : peut-être le tableau entier est-il peint comme s’il était un miroir ?

De nouveau : quand notre œil voit-il le miroir ?

Répondre met dans l’embarras, spécialement les philosophes. Circonspects comme ils sont, ils craignent de se découvrir, de trahir leur provenance, de tomber dans un piège. Ils avancent à tâtons de peur de trébucher. Quand ils entendent notre demande, ils se bloquent : comme s’ils flairaient un danger, comme s’ils sentaient qu’à partir de la réponse qu’ils donneront nous démasquerons leurs présupposés. Et il en va effectivement ainsi : à leur façon de répondre nous reconnaissons tout de suite de quelle espèce ils sont, nous comprenons s’ils sont des philosophes antiques ou modernes, rationalistes ou empiristes ; nous devinons s’ils sont cartésiens, kantiens, humiens, husserliens, wittgensteiniens, ou autres.

En somme, le dicton vaut aussi pour la question du miroir : dis-moi quelle réponse tu donneras, et je te dirai quel philosophe tu es.

En réalité, il y a mille réponses possibles, mais une seule est la bonne.

 

 

© Franco Volpi

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Rubrique Humorales

7 janvier 2007

 

 

(Voir images ci-après)

 

 

 

 

 

Traduction : François Félix