Monsieur Daniel de Vasella
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Humorales
23 janvier 2010
La crise financière en cours éclaire beaucoup de processus sociétaux discrets. Au moins deux d’entre eux sont perceptibles aujourd’hui. Le premier? C’est le brouillage, en voie d’achèvement, de tous les repères qui nous avaient permis jusqu’ici de distinguer le réel de l’irréel. Le second? C’est le rétablissement, à la faveur de ce brouillage-là, d’une nouvelle aristocratie ne cessant plus de justifier ses privilèges.
S’il était encore parmi nous, Jean Baudrillard s’amuserait. C’est lui qui perçut avec le plus de style, dès les années 80, à quel point nos sociétés modernes transfèrent beaucoup de leurs désirs et de leurs fonctionnements dans l’irréel. La mise en représentation médiatique massive du monde l’atteste, comme la prégnance de la publicité dans nos paysages urbains, ou le rôle du cinéma comme moyen de substituer ses récits aux expériences de notre vie quotidienne. La tendance qui sépare aujourd’hui l’économie réelle de l’économie financière et boursière est du même ordre, au point que nul d’entre nous ne s’étonne plus que la «réalisation» d’une maison signifie la vendre et non pas la construire...
Cette situation est évidemment propice aux profiteurs en tous genres, à qui elle confère une impunité parfaite. Quand vous pouvez jouer sur les tableaux indébrouillables du réel et de l’irréel, vous devenez insaisissable. Votre comportement peut s’affranchir de toutes les limites que la morale et la culture démocratique avaient tracées pour définir idéalement la Cité. Cette Cité n’existe d’ailleurs elle-même plus seule. Elle est désormais flanquée d’une Cité-soeur financière et boursière (la City londonienne…) pure qu’habitent non plus des citoyens de chair et de sang, mais des spéculateurs qui la façonnent même à distance au gré d’opérations informatiques acheteuses ou vendeuses.
C’est à ce stade des choses qu’apparaissent des gens comme Marcel Ospel, l’ancien président d’UBS, ou comme Daniel Vasella, président et administrateur-délégué du groupe pharmaceutique Novartis. Dans un dispositif économique et social non-délirant, c’est-à-dire exclusivement fondé sur le réel, les dizaines de millions de francs qui constituent le salaire annuel de ces messieurs pourraient être aisément qualifiées: elles passeraient soit pour la rétribution d’un mérite professionnel élevé, soit pour un accaparement de richesse inadmissible. Mais dans un dispositif délirant comme le nôtre aujourd’hui, où l’irréel et le réel ont fusionné, ces sommes-là deviennent impossibles à situer: sont-elles justifiées? représentent-elles une sorte de vol? et même: existent-elles?
Tel est le flou dont Marcel Ospel et Daniel Vasella tirent profit pour opérer ce qu’on nomme en Histoire une restauration: ils reconstituent, sans la moindre gêne ni la moindre précaution, un équivalent de l’ordre aristocratique ancien. Quand Vasella juge que les débats suscités en Suisse sur le thème des primes versées aux dirigeants d’entreprise relèvent du «populisme pur» et sont «effrayants», il est lui-même effrayant tant il s’exempte de toute autocritique sur ce point. C’est que Vasella n’appartient plus au peuple et ne le connaît plus. C’est qu’il n’est plus dans le raisonnement de la règle, mais dans celui de l’exception. Il y a trois siècles, il se fût exprimé en fonction d’un droit divin reçu par délégation du roi. Il s’exprime de nos jours en fonction du droit supradémocratique façonné par ses soins grâce aux enchevêtrements de l’économie réelle et de l’économie fictive. Les privilèges demeurent, la scène change, et la Révolution peut s’acheter des lunettes.
© Christophe Gallaz
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23 janvier 2010