Texte légèrement modifié après sa parution dans Libération le 27 juillet 2005

 

 

Terrorisme, arme de pouvoir

 

 

Par Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

1 février 2008

 

 

Les pratiques terroristes deviennent consubstantielles à notre monde globalisé. Les conducteurs de voitures piégées et les poseurs de bombes, en excellent virus impossible à détruire, ressurgissent en un point de la planète à peine se sont-ils fait exploser en un autre, au gré d'un processus qui paraît sans terme à ce stade.

Or depuis le début de ces événements, le discours adopté par les responsables politiques occidentaux se déroule exclusivement sur deux registres : ceux de la stupeur et du volontarisme. D'une part ils expriment les sentiments de consternation provoqués par les attentats et la compassion dont il faut entourer leurs victimes et leurs proches, de l'autre ils réaffirment la nécessité de traquer plus férocement les terroristes et de rendre l'islam à sa tradition pacifique.

Autrement dit les gouvernants occidentaux s'efforcent de confiner leurs opinions publiques dans une réception purement émotionnelle des événements, et de leur rappeler que l'État dont ils sont les chefs est une machine à produire le Bien qui terrassera sans faillir toute la méchanceté du monde et ceux qui l'incarnent.

Les pouvoirs à l'œuvre sous nos latitudes fortifient donc leur position en exploitant ce qu'on pourrait nommer l'industrie de la stupéfaction. Face aux événements traumatisants qui ponctuent l'actualité, il s'agit pour eux d'instaurer au sein des foules un état d'hébétude et de stupéfaction propre à désarmer en elles toute réflexion sur leur destin à long terme et sur leurs implications dans le concert des nations.

En fonction de cet objectif, le discours que n’ont cessé de répéter des Tony Blair ou des George W. Bush ne vise qu'un but essentiel à l'intérieur de leur pays : y dissuader quiconque de réfléchir au moindre lien qui pourrait situer l'intervention militaire de la Grande-Bretagne en Irak et les attentats commis voici quelques semestres à Londres dans le même dispositif des tenants et des aboutissants. Ou de songer quelles répercussions peut engendrer quelquefois, parmi les pays pauvres, l'agression économique permanente qu'y commettent les pays riches.

Cette organisation de la myopie face aux déferlements de la violence qui frappe les territoires occidentaux, et cette volonté d’occulter les mécanismes d'un dispositif planétaire au sein duquel leurs populations sont engagées, relèvent évidemment d’une stratégie politique, idéologique et militaire dont l’axe du Mal (comme dit Bush) et son idéologie (comme dit Blair) imposent les perspectives et les tonalités. « Soyez consternés par ce qui nous arrive dans les rames du métro londonien, martelait d’ailleurs en substance l’ancien Premier ministre britannique aux oreilles de ceux qui l’écoutent, et croyez en moi qui fais le nécessaire à la tête de la nation». Point final.

Ainsi s'accomplit aujourd'hui, y compris au sein de notre civilisation d'Occident, le mépris de l'homme par l'homme. Il est corollaire de la destruction par ce dernier de son environnement naturel, et nourri par le crime qu’il porte en permanence à l’ordre animal. Quand vous saccagez la planète biologique et détruisez les espèces sauvages, sauf pour les besoins de la chaîne télévisuelle « Animaux », vous perdez de conscience que la création forme un ensemble dont chaque élément s'imbrique dans son voisin, et que cet ensemble est une image du rapport liant normalement les êtres aux êtres. Puis vous manquez si cruellement de frères qualifiables d’inférieurs que vous choisissez ces derniers au sein de votre propre espèce, dans vos communautés urbaines et nationales, où vous les faites ramper dans votre merde pour qu'ils la nettoient.

Si l'adversaire spectaculaire (et spectacularisé) de Blair et de Bush s'appelle le terrorisme international, leur ennemi non spectaculaire et d'autant plus saisissable est ainsi constitué par leurs concitoyens respectifs. C'est vers ceux-ci qu'ils dirigent leur haine la plus inavouable et la plus constante en s'efforçant de les réduire au stade de l'infantilisme et de la crédulité, deux états qui formeront le socle idéal de leur suivisme électoral et patriotique.

La mise à mort de l’art, au sein de l’industrie culturelle et du marché, environne cette démarche du meilleur contexte imaginable. C’est en quoi nous sommes ici dans un système de grande cohérence. Quand l'art est maintenu dans son plus grand rayonnement, il dispense à ceux qui l’approchent non seulement de la beauté formelle et de l'émerveillement fécond, mais aussi cet enseignement primordial : il leur apprend que toute perfection leur est inaccessible. Il leur signifie qu'ils seront à jamais incapables de tout explorer, de tout percevoir, de tout connaître et de tout dominer. Il les informe aussi qu'aucun langage humain ne rend compte de tout, que les points de vue sont forcément innombrables, et que quiconque s'affirmerait dépositaire de la vérité serait un usurpateur.

Si cette connaissance-là nous habitait encore, le discours antiterroriste de Bush et Blair nous apparaîtrait dans son étroitesse et dans son arrogance. Chacun mesurerait l'effet de réduction mentale dans lequel il emprisonne les foules occidentales, qui se sentent précipitées dans un martyr inexplicable dès lors qu'un malheur leur advient, s’interrogent aléatoirement sur le comportement de leurs élites économiques et politiques face au reste du monde, et ne se connaissent plus elles-mêmes à l’aune de celui-ci.

Ainsi se produit l'avènement de ce que Claude Lévi-Strauss avait désigné, dans les années cinquante du siècle dernier, comme les « minorités corrompues » qui finiraient par gouverner nos communautés humaines – et dont Blair naguère et Bush aujourd’hui sont aujourd’hui les représentants accomplis : dans le même temps qu’ils proclament leur détestation de la violence et du système terroristes, ils ne cessent de chosifier leur peuple et l’audience internationale, et de les exterminer en tant que contre-pouvoir intellectuel et civique à leurs propres agissements.

 

 

© Christophe Gallaz

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Rubrique Humorales

1 février 2008