Le système du viol

 

 

Par Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

22 septembre 2006

 

Le viol, selon la première définition qu'en donnent les dictionnaires, est un acte de violence par lequel une personne contraint une autre personne à des relations sexuelles. Or l'usage récent du terme, au cours du siècle dernier, a déployé son acception dans le registre abstrait. Le viol signifie désormais aussi «porter atteinte à», «blesser» ou «profaner». Autrement dit nous sommes tous aujourd'hui violeurs de nos congénères et violés par eux.

 

Il s'est toujours produit beaucoup de viols sexuels au cours de l'Histoire humaine, en temps de paix comme en tant de guerre. Il s'en produit peut-être davantage de nos jours en proportion statistique des populations existant sur la planète – et ces viols sont peut-être plus graves que jadis dans la mesure où ils adviennent sans conscience des tabous qui limitaient traditionnellement la pratique. Voyez l'essor du tourisme sexuel à l'échelle industrielle en Asie du sud-est, les cas d'agression sexuelle dans les usines et les bureaux du secteur tertiaire, et ceux qui participent de la pédophilie pure et simple.

 

Il se produit aussi beaucoup de viols immatériels et non sexuels, mais parfois sexués, dont nous faisons constamment l'objet. Nous ne sommes violés ni criminellement, ni même tragiquement - mais violés quand même. Par la publicité qui pénètre abusivement notre regard sur tous les murs de nos villes et tous nos écrans de télévision. Par la musique qui pénètre abusivement nos oreilles dans tous les supermarchés. Par les sondages d'opinion publique qui pénètrent abusivement notre conscience personnelle, en l'investissant autoritairement d'une norme présentée comme objective. Par les injonctions à la consommation qui pénètrent abusivement notre quant-à-soi d'acheteurs sélectifs. Et par l'organisation économique et politique ambiante, si globalisée qu'elle pénètre abusivement notre libre arbitre de salariés et de citoyens.

 

Si nous en sommes là, c'est que le viol immatériel dont nous sommes victimes est indissociable, dans notre esprit, de ce que notre époque actuelle nous apporte réellement et trompeusement. C'est que le viol dont nous sommes victimes par le fait de la publicité tapissant les murs de nos villes et nos écrans de télévision est indissociable, dans notre esprit, de l'impression de luxe et de prospérité que cette publicité nous suggère. C'est que le viol commis sur nous par la musique dans les supermarchés est indissociable, dans notre esprit, de ce que ces supermarchés nous apportent comme marchandises à posséder, et de ce qu'ils nous évoquent comme avatars du marché villageois traditionnel où s'instituaient jadis les liens communautaires.

 

C'est que le viol commis sur nous à la faveur des sondages d'opinion publique est indissociable, dans notre esprit, de notre fascination pour tout ce qui nous paraît modéliser le présent et augurer l'avenir. C'est que le viol commis sur nous par les injonctions à la consommation dont nous sommes constamment les destinataires est indissociable, dans notre esprit, de notre jouissance à nous croire doués d'un pouvoir d'achat minimal - c'est-à-dire d'une réussite qui nous valorise au sein  de la société. Et c'est que le viol commis sur nous par l'organisation économique et politique globalisée est indissociable, dans notre esprit, de l'espoir que notre implication professionnelle et civique dans cette organisation n'est pas absurde.

 

De nos jours, le viol commis sur notre personne est consubstantiel à tout ce qui nous fait croire au succès de notre destin. Nous avons dissous la conscience d'être violés dans l'illusion de notre accomplissement. Le fait d'être violés, nous ne le ressentons même plus, tant nous enchante la civilisation d'abondance matérielle à laquelle nous concourons. Aujourd'hui, plus nous sommes violés de notre propre fait, plus nous pensons que nous sommes efficaces, intelligents, lucides et tournés vers l'avenir. C'est au point que sans ce viol que nous nous infligeons continuellement, nous resterions sans doute inconnus de nous-mêmes.

 

Sans ce viol incommensurablement commis sur nous par la publicité dont nous tapissons les murs de nos villes et nos écrans de télévision, par la musique que nous répandons dans les supermarchés, par les sondages d'opinion publique que nous multiplions, par les injonctions à la consommation dont nous nous faisons les destinataires, et par notre organisation économique et politique globalisée, nous ne percevrions pas que nous sommes en processus de fonctionnement personnel et collectif. Dans le champ infiniment volatil de notre existence actuelle, le viol qui nous brutalise en permanence est un repère indispensable.

 

Il s'ensuit que nous avons institué ce viol dans les domaines les plus variés, y compris dans ceux que nous pensons utiles à notre épanouissement. Nous sommes violés comme membres de la communauté qui nous inclut, parce que cette dernière est formatée comme un grand Même au lieu d'être espérée comme une convergence d'altérités. Nous sommes violés comme usagers des médias, qui charrient des informations réduites à des sensations pour être plus facilement remplacées par celles du lendemain. Nous sommes violés dans notre approche du bonheur, défini comme une obligation générale.

 

Et nous sommes violés dans notre expérience des arts. En principe, ceux-ci constituent sont un viol, en effet, mais libérateur. Ils sont un viol de la matière et de l'objet, et leur transport vers l'incandescence. Or ce viol-ci n'a plus lieu dans la pratique. Dans la pratique, ce qui a lieu, c'est un viol qui participe du terrorisme social. Le fait de contempler une œuvre d'art ne nous viole plus pour le motif qu'il élargirait notre faculté de considérer le monde et de le comprendre, mais pour celui qu'il s'inscrit dans une compétition généralisée – celle constituant à consommer de la culture.

 

Tel est le système, celui du viol, cercle vicieux moderne par excellence, d'une brutalité concrète et symbolique inouïe. Nul ne le perçoit dans sa part organisée par nos soins contre nous-mêmes, ni ne dit cette part. Nous considérons le viol d'enfants ou de femmes comme un scandale, mais non le viol que nous commettons nous-mêmes à notre endroit. Nous le considérons comme un scandale, et simultanément comme le moyen d'une jouissance inavouable et secrète. A l'évocation d'un viol d'enfant ou de femme, un éclair de soulagement traverse en effet notre indignation. Enfin, le sort désigne une victime patente du forfait que nous nous infligeons nous-mêmes! Or de cet enfant ou de cette femme violés, nous nous moquons fondamentalement. Tout l'appareil social et juridique dont nous sommes les répondants s'en moque aussi fondamentalement, d'ailleurs. Il se trouve simplement que le viol subi par autrui nous aide à supporter notre condition conjointe de violeurs et de violés perpétuels, et nous aveugler davantage encore à son propos.

 

C’est le principe.

 

© Christophe Gallaz

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Rubrique Humorales

22 septembre 2006