Plus il y aura de cul, moins on reconnaîtra les visages

 

 

 

Par Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

Septembre 2005

 

 

1.- L'usage francophone actuel retient deux acceptions principales de la lettre X: celle qui qualifie le cinéma pornographique et celle qui désigne la notion d'anonymat ou de confidentialité. On prohibe l'accès des adolescents aux films X et l'on porte plainte contre X.

2.- Ce fractionnement sémantique est intéressant. Il nous incite à méditer la pornographie non seulement pour ce qu'elle est selon le dictionnaire, c'est-à-dire une représentation de choses obscènes, mais aussi comme un champ de non-représentation propice à l'incognito.

3.- Notre époque est objectivement pétrie de cette ambiguïté. La multiplication des «reality shows» y coïncide avec les déploiements de «Big Brother»: d'un côté l'intimité des êtres monte en scène, et de l'autre une part croissante de ces êtres leur est volée par la police et les tribunaux, bras contrôleurs du pouvoir économique et politique.

4.- Un lien de causalité rattache les termes de cette équation. On peut formuler celle-ci de la façon suivante: plus l'être humain moderne est menacé de viol et effectivement violé par le pouvoir économique et politique, plus il a besoin de s'exhiber aux yeux de ses congénères, comme s’il imaginait son salut dans cette opération.

5.- La représentation, et plus précisément la représentation de soi, n'ont par conséquent plus vocation de signifier un réel quelconque. Elles ne renvoient à rien. Elles n'ont pas d'épaisseur en soi. Elles forment une couverture au sens que ce terme revêt dans le domaine de la criminologie : plus chacun d'entre nous se montre, plus il se protège des regards extérieurs. Cette circonstance détermine l'essor actuel du champ pornographique au sein de nos communautés modernes

6.- Avec la pornographie telle qu'elle règne de nos jours, nous sommes bien au-delà d'une représentation qui serait celle des activités sexuelles en soi de l'individu. Nous sommes bien au-delà de l'obscène, et bien au-delà de l’érotisme. Nous sommes dans la représentation de ce qui, provenant du domaine le plus intime de l'individu moderne, produira selon lui l'imagerie la plus apte à le protéger: plus il y aura de cul dans l'espace social, pense-t-il, moins on y reconnaîtra de visages.

7.- La police et les tribunaux ne s'y trompent pas. Ils combattent la pornographie partout présente aujourd'hui non pas au motif que celle-ci contreviendrait aux textes légaux, mais à celui qu'elle constitue le refuge ultime de l'individu moderne traqué par leurs services.

8.- Cette situation entraîne plusieurs conséquences. La première d'entre elles est que la pornographie, définie comme refuge, détruit jusqu'à la notion de l'altérité. Elle ne met plus en scène des êtres en relation mutuelle. Elle est uniquement l'espace où se côtoient, dans un état confinant à l'autisme, tous ceux qui fuient la police et les tribunaux. L'Autre y devient un Même, voire un rien, et plus aucun amour ou désir ne s'y déploient.

9.- Il s'ensuit que la morale meurt à son tour: dans le champ pornographique élu comme refuge, plus aucun individu n'éprouve le besoin de codifier sa relation avec ses congénères. Son seul objectif consiste à se préserver de la police et des tribunaux. La morale se déploie par conséquent aujourd'hui dans le vide, sans protagonistes qui l'endossent, l'adaptent ou la contestent. A l'instar d'une chair en voie de décomposition ne laissant plus apparaître que le squelette soutenant naguère ses épaisseurs, la morale ne laisse plus apparaître aujourd'hui que sa caricature, proclamée par les bourgeois d’autant plus rageusement qu'elle leur évoque un monde fini.

10.- Le pouvoir économique et politique joue dès lors sa partie. Ayant constaté que le champ pornographique est un refuge pour chacun, il l’étend sur ses domaines comme un vaste leurre aux fins d’accréditer ses propres fonctions protectrices. Le champ pornographique en tant que refuge, et le pouvoir économique et politique en tant qu’agent multiplicateur de ce refuge, se confondent. C’est en cela que la publicité, les affiches, le décor des grands magasins, les réclames pour téléphones portables, les salons de l'automobile inaugurés par les politiciens, et ces politiciens eux-mêmes obsédés par la publication de leur intimité, sont désormais eux aussi pornographiques.

11.- Les plus importants tabous sexuels de l'Histoire humaine, tels ceux interdisant l'inceste et la pédophilie, ont été dissous dans ces conditions. De même qu'on ne saurait interdire la présence de l'eau dans la mer, on ne saurait interdire la présence de l'inceste ou de la pédophilie dans la pornographie devenue système. Dans le vaste champ pornographique que sont fondamentalement nos sociétés actuelles, l'inceste et la pédophilie sont fondamentalement normaux.

12.- Ainsi tout ce qui touche au champ pornographique au sein de nos sociétés modernes est-il aujourd’hui faux ou truqué. La pornographie n'est pas la pornographie, puisqu'elle apparaît comme un refuge aux yeux des individus traqués par la police et les tribunaux. Le refuge qu'elle forme à leurs yeux n'est cependant pas un refuge, puisqu’il se confond avec les leurres pornographiques aménagés par le pouvoir économique et politique sous les aspects de la publicité, des affiches, du décor au sein des grands magasins, des réclames pour téléphones portables, des salons de l'automobile inaugurés par les politiciens, et de ces politiciens eux-mêmes obsédés par la publication de leur intimité. Enfin la police et les tribunaux ne sont pas la police et les tribunaux, puisque la morale dont ils se posent en défenseurs est morte.

13.- Restent pour vous et moi la solitude et le froid, la consommation comme illusion de jouissance et la destruction comme réflexe de vengeance.

 

© Christophe Gallaz

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Rubrique Humorales

Septembre 2005