Paru dans Libération le 26 mars 1996

 

 

Conversation avec Dieu à propos d'Internet

 

 

 

Par Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

13 mai 2007

 

 

– Cher Dieu, le monde bouge comme jamais.

– Comme jamais? Tu n'en sais rien.

– C'est vrai. Que penses-Tu d'Internet, ce réseau planétaire de communication par ordinateurs? Tout le monde en parle. Les journaux lui consacrent des cahiers spéciaux entiers. Des revues et des colloques lui sont consacrés. Des centaines de millions d'utilisateurs s'y sont raccordés dans le monde. La moindre entreprise de province y figure. Distingues-Tu, dans cet engouement formidable, une sorte d'idolâtrie?

– Pas exactement, même s'il faut encore déplorer l'absence de forte pensée politique, sociologique, philosophique et morale assez aiguë pour fonder intelligemment votre rapport avec cette nouvelle configuration médiatique. Il me semble plutôt qu'Internet a pris ma succession, dans votre esprit, au nombre des grands moyens qui vous permettent de mettre votre angoisse en circuit, et donc de la réduire.

– Que veux-Tu dire?

– Peu de mes fidèles s'en doutent, évidemment, mais je vais te glisser ce secret: depuis le fond des âges, je suis une instance virtuelle suscitée par votre désir que soient localisés et représentés, au-delà de votre personne physique et du monde matériel en général, les idéaux sublimes de la pureté, de la fraternité, du partage et de la connaissance. Je suis l'instance que vous avez mise au point, pour des motifs un peu couards de confort et d'apaisement, pour vous sentir un peu moins acteurs de vous-mêmes que spectateurs, les plus irresponsables possible, d'une toute-puissance.

– Je ne vois pas Internet en tout cela.

– Allons. C’est limpide. Pour vous sentir appartenir à un champ spirituel, vous n'avez cessé d'y décréter des repères qui puissent cristalliser les notions du Bien et du Mal. Or à la fin des idéologies en vigueur dans le siècle venant de s’achever, symbolisée par la chute du Mur de Berlin, beaucoup de ces repères se sont évanouis à vos yeux. Ma figure fut momentanément entraînée dans leur effacement, et je considère votre exaltation pour Internet comme une façon de conjurer ma disparition. Ce réseau n'est-il pas mon avatar, d'une manière un peu médiocre? Il est pareillement déployé dans le domaine virtuel, et vous lui demandez de symboliser les mêmes absolus de l'entraide et de l'entendement universels.

– Ce n'est pas si simple, cher Dieu. Tu sais bien que des racistes, des terroristes, des révisionnistes et des pornographes profitent aussi d'Internet pour y diffuser leurs thèses et leurs images.

– Et cela t'étonne? Aux fins d'élaborer les Eglises que vous avez toujours conçues au cours des siècles, pour pouvoir y diluer votre inquiétude par l'intermédiaire de leurs rites et de leurs liturgies, vous n'avez cessé d'équilibrer, en nombre comme en puissance, les figures infernales et les figures vertueuses. Dans l'énorme bibliothèque constituée par Internet, il est inévitable que vous fassiez courir des malfrats aptes à susciter les débats superficiels, je veux dire administratifs et juridiques, dont vous avez l'habitude pour structurer vos sociétés. La production des normes vous a toujours ensorcelés. Tout cela reste pour moi très normal et très prévisible, et me laisse en état de tendre ironie.

– De tendre ironie?

– Oui, j'aime bien votre extase à l'idée d'un accès sans limites aux banques de données, à la perspective d'une appropriation documentaire instantanée, à l'espoir d'un rapport ludique entre tous les usagers du réseau, et à cette idée que vous y "naviguez" – comme si vous cultiviez encore le fantasme des XVe et XVIe siècles, à l'époque des Grandes Découvertes au-delà des mers et des océans, et que vous vous preniez tous, aujourd'hui, pour des Christophe Colomb informatiques. Vous avez toujours espéré des pêches miraculeuses, concept auquel je ne suis d'ailleurs pas entièrement étranger. C'est d'une naïveté rafraîchissante.

– Et ça T'amuse?

– Un peu. Je me borne à soulever quelques questions. Je me demande ce que vous saurez rapporter de tout cela dans l'ordre réel, qu'on a précisément déjà vu, en d'autres moments de l'Histoire, être dramatiquement soumis par l'ordre virtuel: l'ordre réel des nations européennes au premier tiers de ce siècle, par exemple, être soumis par l'ordre virtuel aryen et pangermanique.

– Nous n'en sommes pas là!

– Pas là, mais pas loin. Vous résistez si mal, et si peu, à la dissolution du monde physique! L'autre année, quand fut annoncée la création du groupe chimique Novartis par fusion des deux entreprises bâloises Sandoz et Ciba-Geigy, les analystes exultèrent dans la mesure où croîtra sans doute la rentabilité du titre, et les syndicats furent catastrophés dans celle où 10000 postes de travail seront supprimés. Et quand les autorités administratives américaines annoncèrent la création de 700000 postes d'emploi durant le mois de février aux Etats-Unis, l'indice Dow Jones de Wall Street baissa presque simultanément de 3,08 points. A nouveau l'ordre virtuel, en l'occurrence les milieux boursiers, agressait l'ordre réel, celui des travailleurs et de leur destin – évidemment coûteux.

– Tu ne nous fais pas confiance?

– Vous faire confiance? Vous ne m'assignez que par intermittence cette fonction-là. Quand vous ne doutez pas de vous-mêmes, vous préférez me repousser dans les zones de votre indifférence, d'où je me contente alors de vous observer. Aujourd'hui, par exemple, je me réjouis de vous voir redéfinir la notion du travail. Jusqu'ici le travail visait à mettre les éléments du monde réel en cohérence, comme une sorte de réponse dialectique au plan métaphysique. Or Internet méconnaît ce genre de problématique, puisque pour lui tout est volatil. Comment vous accomplirez-vous, comme on dit? D'autant qu'en face de ce réseau, vous n'existez même plus.

– Quoi? Que dis-Tu?

– C'est une évidence. D'ailleurs, même les politiciens ne sauraient exister en face d'Internet. A l'aune de l'instantanéité et de l'ubiquité médiatiques, que pourrait devenir leur activité, qui consiste classiquement à pondérer les désirs collectifs sur un territoire et dans un temps finis? J'irais jusqu'à prétendre que la culture elle-même, dont Internet est vanté comme l'outil suprême, va probablement disparaître en tant que telle.

– Tu vas trop loin.

– Guère. Jusqu'à présent, la culture était moins définie par ce que vous étiez capables d'en mémoriser sur le plan du répertoire et du catalogue mondial que par ce que vous étiez capables d'en réinventer pour votre usage et pour votre posture quotidiens, dans l'ordre concret des choses. Or s'il n'y a plus d'ordre concret des choses, il n'y a plus de réinvention, c'est-à-dire plus de culture.

– Tu plaisantes, si j'ose me permettre...

– Mais non. Quand le musée des beaux-arts de La Haye met sur pied une exposition Vermeer en vendant 350000 billets d'avance, c'est bel et bien pour empêcher jusqu'au dernier de ses visiteurs de regarder comme il faudrait le moindre tableau du maître hollandais.

– Je ne te suis plus très bien.

– Il est normal que tu ne saisisses pas précisément tout cela. Tu pressentiras peut-être un jour que le réseau d'Internet est moins un instrument d'ouverture au futur qu'un gestionnaire de l'inattention collective au présent, donc à l'Autre. Le pouvoir d'illusion qu'il exerce sur tes congénères et toi-même est encore tel, notamment dans la mesure où il vous persuade de votre maîtrise du temps et de l'espace, que nul d'entre vous ne s'est encore aperçu de rien, même pas de votre disparition sous son effet. Ce genre de jeux m'égaie de toute éternité, le sais-tu?

 

© Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

13 mai 2007