Paru dans Libération le 3 février 1995 (légère mise à jour)
L'esthétique du défilé
Par Christophe Gallaz
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Humorales
1 avril 2007
Enrichissement et vedettariat démesurés des top models, transformation du statut de grand couturier en celui de gourou mondain, et couverture médiatique compulsive des défilés, y compris dans les meilleurs journaux et jusqu'aux moindres émissions d'actualités télévisées, juste après le compte rendu quotidien des catastrophes planétaires: jamais l'industrie de la mode vestimentaire n'a rempli l'espace public avec autant d'ampleur et de constance, pour y susciter autant de gloses et convoquer d'aussi nombreux regards. C'est l'emblème d'une époque où tout défile dans nos sociétés, soit en boucle soit en relais, vedettes surcotées ou monarques en mauvaise posture, animateurs du petit écran ou politiciens affolés sous la mitraille des sondages.
C'est l'emblème, surtout, d'une époque qui montre parce qu'elle ne sait plus pourquoi produire. Hors le poème inouï d'Yves Saint-Laurent à travers les ans, la haute couture travaille pour l’essentiel en apparence. La fréquence croissante des défilés, indispensable à la rentabilisation de son image, l'empêche de toute méditation fertile. On s'y borne à pirater les styles et les trouvailles anciens, ou piller les patrimoines coutumiers d'Afrique et d'Asie, pour les pasticher ou les détourner selon les normes d'un ludisme d'autant plus frénétique qu'il est dévasté par une impuissance de fond. Comme le gui suce son poirier, les griffeurs de luxe vampirisent le travail vrai des fabricants de tissus pour ne plus s'adonner qu'au remake, à la citation tous azimuts et au vêtement fiction détaché de toute valeur d'usage comme cette robe de mousseline transparente présentée l'autre saison par Jean-Paul Gaultier, qu'aucune élégante, sauf en état de délire identitaire personnel, ne portera jamais en société réelle.
Ainsi l'industrie de la mode vestimentaire cherche-t-elle moins à présenter qu'à nous faire croire qu'elle présente, c'est-à-dire à se représenter elle-même. Elle récupère le bon vieil illusionnisme «made in Hollywood» en faisant de Karl Largerfeld, d'Azzedine Alaïa ou de Donatella Versace les grands sachems d'un générique infiniment projeté sur le tout écran des gazettes calibrées pour les lectorats postouvriers comme l'avait été précédemment sur la toile des salles obscures, aux yeux des prolétaires éperdus de scintillements consolateurs, le nom des producteurs les plus munificents façon Daryl Zanuck ou Carlo Ponti. Les stars cornaquées par ces nouveaux nababs, attachées à leur service par des principes analogues d'ambiguïté subrepticement sexuelle, s'appellent désormais Elle McPherson ou Kristen au lieu de Louise Brooks ou Marlene Dietrich et leurs «guest stars» rayonnent cette fois-ci non sur la pellicule qu'elles ont discrètement quittée, mais sur les lieux mêmes du rite rénové, au pied du praticable enchanté: comme nous disent les commères envoyées sur le front, «Madonna, Richard Gere et Catherine Deneuve se trouvaient, visiblement enthousiastes, au premier rang des spectateurs».
Le public consomme et sollicite d'autant plus volontiers cette mise en scène qu'elle lui permet, selon le processus habituel, d'aiguiser ses désirs d'identification puis d'y renoncer, opportunément déchargé de tout projet subversif ou révolutionnaire: je voudrais être beau comme le mannequin qui passe, je voudrais m'offrir les vêtements qu'il porte, je voudrais gagner autant d'argent qu'il en gagne et séduire d'aussi fameux partenaires, mais puisqu'il me rend le service d'endosser toutes ces réussites à ma place et de m'indiquer au surplus qu'il les gère à la perfection, je suis parfaitement d'accord de rester tel qu'en moi-même Jules Durand, chômeur en fin de droits ou travailleur en fin de courage, né près de Sarcelles et vieillissant non loin de Gland.
Il est fascinant d'observer comment, à mesure que l'industrie de la mode vestimentaire accroît sa capacité de séduction par rapport à celle que l'industrie du cinéma déployait jusqu'ici, leur prédécesseur historique à tous deux s'efforce, par une tactique d'effondrements successifs, de rejoindre le rang commun pour s'y fondre et s'y dissoudre. Voyez Londres, sa Cour et feue lady Diana, dans sa mue qui fit d'elle une jeune femme très ordinaire, ô fragile moineau mouillé qu'on aurait voulu réchauffer, avec sa petite biographie tout émaillée de crises affectives, de solitude insidieuse comme la bruine en automne et d'aventures dans le buis des bosquets, de vaillants joggings et de profonds chagrins. Et voyez le prince Charles, qui réclamait non seulement le droit d'être aussi malheureux que vous et moi, mais encore celui d'être mis au bénéfice des circonstances atténuantes les plus usuelles, celles-là même qu'on réserve d'habitude à tout psychanalysé d'extraction moyenne: son père n'était-il pas «terriblement strict», et sa mère «constamment distante»?
Il n'est pas fortuit que la caste qui trônait soit aujourd'hui remplacée par celle qui défile. Le pouvoir n'est plus désigné par le fait d'être assis (si possible à la verticale des juridictions divines) pour fonder une parole institutionnelle, juridique ou morale; il l'est par le fait d'être mobile, au contraire, pour d'autant mieux fluidifier les signes de sa tâche et de ses responsabilités en les promenant sous les yeux de la foule avant de les en soustraire et de les y faire revenir, en un mécanisme de brouillage circulaire autant qu'illimité.
C'est pourquoi nous ne percevons plus de différence substantielle entre un défilé de mode et le ballet quotidiennement télévisé des limousines qui se succèdent dans la cour de la Place fédérale ou du Palais de l'Elysée, l'exhibition récurrente des collections vestimentaires et la présentation cyclique des courants du Parti socialiste, la consécration par «Paris-Match» des top models et la qualification hebdomadaire des politiciens qui passent chez Drucker, la révélation des gains empochés chaque année par Cindy Crawford et la diffusion des cotes de popularité de Ségolène Royal et de Jacques Chirac, la légende des clichés de mode publiés dans «Marie-Claire» («passe une femme en noir, vibrante dans ses transparences mobiles») et la langue de bois politicienne et même la rentabilisation médiatique d'une idylle comme celle de Naomi Campbell et d'un rocker britannique, par fusion synergique de leurs images artistiques respectives, et celle d'un rapprochement tactique entre Philippe de Villiers et Nicolas Sarkozy par validation photographique de leur poignée de mains.
Ce sont les manifestations d'une seule et même entreprise de diversion visant à consoler le peuple de son horizon bouché, et le soulager de ses douleurs et de ses manques, en application optimale de ce que permettent aujourd'hui les moyens techniques de l'admiration collective. Ah, grâce à l'image médiatique (et principalement télévisuelle), pouvoir regarder dans son salon, devant sa bière et ses cacahuètes, ce qui ne cesse de se transformer tout en ne transformant rien, et ce qui ne cesse de s'imiter soi-même en se cachant sous ce mime, pour s'organiser finalement en un chatoyant «stand by» de formes et de couleurs! Merci la vie, comme disait l'autre, plus douce que la soie, semée de tant de fleurs et si froufroutante à l'oreille.
© Christophe Gallaz
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Rubrique Humorales
1 avril 2007