L’Eglise cathodique
Par Christophe Gallaz
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Humorales
17 septembre 2007
Si les religions protestante et catholique ont de la peine à rayonner sous nos latitudes occidentales, aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce que le règne de la marchandise est le meilleur ennemi du désir spirituel. C’est aussi parce que ce règne les infléchit admirablement selon ses propres perspectives et dans ses propres formes, au point que nos vocabulaires quotidiens sont désormais fleuris de locutions précisant que telle marque commerciale est “culte” et que tel supermarché est un parfait “temple de la consommation”.
L’industrie des médias, comme c’est souvent le cas dans notre univers formaté par les impératifs de la communication, fonctionne comme une loupe propre à stimuler la réflexion. On peut déceler en elle, et dans l’emploi qu’en font ses usagers, maints souhaits d’accomplissement personnel qui sont l’équivalent des accomplissements demandés à la religion par ses pratiquants.
C’est en quoi la presse s’érige en un lieu de croyance et de foi. Ses usagers remplacent les extases de la stupéfaction que le champ sacré leur dispensait autrefois par les vertiges émanant journellement de ce grand lieu de signes mêlés, où des principes cousins de désilhouettage, de désincarnation et même d'absolution, grâce aux effets bienheureux de l'amnésie, leur semblent à l'œuvre. C'est au culte ou à la messe qu'ils se rendent en allant chaque jour aux médias, pour y déguster leur content d'icônes et de liturgies.
Quant aux journalistes, ils se répartissent leurs fonctions entre une majorité d'agents transmetteurs modelés jusqu'au réflexe par les impératifs de la précipitation, et quelques délégués spéciaux chargés de relater des faits que leur habileté narrative saura faire apparaître authentiques. Contrats tacites, bien sûr, mais d'autant plus impératifs et précis qu'ils qualifient de part et d'autre des pasteurs ou des prêtres et des ouailles: tous s'adonnent irresponsablement au rituel, et tous ont perdu le sens du mot prière.
Le matériau télévisuel est particulièrement intéressant dans la mesure où il dispense aux humains, comme le matériau religieux, une série de phénomènes fondés sur l’“apparition” et les “visions”, et sur le montage de ces phénomènes: de quoi favoriser, chez ceux qui consomment ce matériau par le biais de leur petit écran (le vitrail cathodique), un jaillissement hors d’eux-mêmes. Une extase, au sens étymologique de ce terme.
Songeons par exemple à la volatilisation des corps qui résulte des modes de représentation pratiqués de nos jours par la télévision. On croit que celle-ci nous montre à longueur de programmes des silhouettes, des visages, des cheveux et de la peau bref, de l’épaisseur humaine. Erreur: elle supprime jusqu’à la chair des sportifs.
Ces vrais martyrs de la modernité sont en effet abolis à force d’être fluidifiés par le nombre et la mobilité des caméras, hachés par la mitraille des incrustations électroniques, propulsés hors champ puis ressuscités sur l'écran selon leur classement final avant d'être ralentis, accélérés, estompés, surimpressionnés, chronométrés et décomposés par les réalisateurs. Ils n’ont plus aucun pouvoir d'attirer sur eux le regard fraternel du téléspectateur, et moins encore celui de marquer son souvenir.
Ainsi sommes-nous ici dans l’ordre des illusions théâtrales qui ponctuent si régulièrement les grandes narrations religieuses. Nous sommes dans cette énigme stupéfiante suscitée par tout ce qui se tient à mi-chemin de la présence et de l’absence ou tout ce qui se tient entre le quelque chose et le rien.
C’est en cela que la télévision fonctionne comme une instance de transcendance dont le travail spécifique consiste à propulser les êtres sur la scène du visible avant de les attirer dans l’invisible, puis de les montrer à nouveau (mais alors légèrement modifiés, comme s’ils étaient transfigurés par l’expérience de leur disparition momentanée) avant de les reprendre dans ses coulisses inconnaissables.
Autrement dit le matériau télévisuel est offert à ses spectateurs comme un moyen de les étirer vers ce que notre époque autorise encore d’exploration sublime. Il défile sous leurs yeux comme une incitation supérieure au déplacement miraculeux de leur conscience dans les espaces du monde ambiant, et règle la circulation des événements à la vitesse et dans la pesanteur qui leur convient exactement.
Il les métamorphose en anges, qui ne sont (comme tout le monde ne le sait pas) pas seulement de sexe indifférencié, mais de caractère infailliblement neutre: ni bénéfiques, ni maléfiques simplement badauds de l’admirable éther, fluide hypothétique où circulent aussi les ondes électroniques.
Quiconque regarde la télévision se perçoit donc en possession idéale du monde et par conséquent de sa propre personne, dans la succession de ce schéma subtil incarné par les fidèles d’autrefois qui se sentaient tout à la fois dépositaires du Dieu de l’univers et mus par lui. Tempi passati…
© Christophe Gallaz
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Rubrique Humorales
17 septembre 2007