La démocratie mère du racisme

 

 

Article paru dans Libération le 23 mai 1990

 

 

Par Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

17 décembre 2006

 

 

Hypothèse: c'est la démocratie, dans sa version communicante et pseudo-fraternisante, qui nourrit le racisme et sa version particulière antisémite. Explications.

 

– Ce qui frappa naguère, à propos des pays de l'Est européen, fut la simultanéité des effondrements totalitaires et des surgissements de la conscience ethnique, puis de la pulsion raciste et plus particulièrement antisémite. Et à propos des pays de l'Ouest européen, la simultanéité des discours développés sur la fraternité dans tous les registres de l'expression publique (des milieux gouvernants jusqu'à ceux de la chanson victorieuse dans les hit-parades), et des exaltations de l'extrême droite raciste et antisémite – qu'il s'agisse du Front national en France ou de l’Union démocratique du centre en Suisse sur le plan politique, ou des thèses révisionnistes sur le plan verbal.

 

– L'idéologie de la fraternité démocratique s'avère paradoxale en ce sens qu'elle ne produit comme dernier résultat que l'indifférence. Elle se fonde sur notre besoin de déceler chez nos congénères des points de comparaison que nous puissions qualifier de points similaires. Or en nous persuadant que chacun d'entre nous ressemble à son voisin, et pour finir lui devient semblable, elle nous rend réfractaires à tout concept de différence. Elle nous immerge dans l'extase du Même au lieu de nous instiller la notion de l'Autre.

 

– L'idéologie de la fraternité démocratique ne s'épanouirait pas autant sans celle de la communication médiatique. Elle en est solidaire et corollaire. C'est sa sœur morale. Elle en a les ressorts et suit les mêmes pentes. Quand Marshall McLuhan annonça l'ère du village global, il n'imaginait pas que l'industrie de la communication se fonderait davantage sur un mécanisme d'appropriation que sur un mécanisme d'inventaire. A l’instar de notre regard qui tend à faire sien ce qu'il constate, ou de l'explorateur colonisant les terres qu'il découvre, toute connaissance que nous acquérons nous incite à désacraliser son objet. Le processus de la communication médiatique nous incline au désémerveillement, donc à la désindignation – son opposé symétrique.

 

– Excitées l'une par l'autre, l’idéologie de la communication médiatique et celle de la fraternité démocratique nous induisent à mépriser chaque fait que nous devrions constater comme agent de l'Histoire, et à mépriser tous les êtres que nous devrions constater comme frères. Faits et gens s'évident à nos yeux pour n'être plus recouverts que de leurs signes et de leurs masques. La sainte alliance de la communication médiatique, des discours et des chansons populaires développés sur le thème de la fraternité démocratique, et sur son thème antagoniste des attentats racistes et antisémites, entraîne des effets d'artifice et de banalisation.

 

– Quand un journal conseille à ses lecteurs d'aller écouter un chanteur comme le Sud-Africain Johnny Clegg, c'est un instrument de l'indifférence collective qui conseille à des foules (convaincues comme on vient de le voir de la ressemblance universelle) d'aller écouter un Blanc mimant les Zoulous. Quand l'opinion publique prend connaissance des déclarations proférées par Jean-Marie Le Pen, elle se désindigne forcément de ses déclarations antérieures – comme elle se désindigne forcément des attentats racistes et antisémites commis dans le passé dès lors qu’elle prend connaissance des plus récents. Ces attentats se multiplient alors non seulement dans l'ordre des vivants par le terrorisme, ou dans l'ordre de la symbolique par les profanations de cimetière ou les têtes de cochon déposées sur la tombe de Berthold Brecht, mais aussi dans l'ordre de ces cadavres qu'on déterre et qu'on viole à Carpentras: tentative pathétique, en vérité, d'aller chercher jusque dans le règne de l'éternité ces objets de vindicte dont nous ont dépouillés les idéologies de la communication et de la fraternité.

 

– C'est ainsi que les foules modernes, apparemment démocratisées et communicantes, se sont inversées pour retourner au racisme et au totalitarisme. Qu'il nous soit aujourd'hui si nécessaire d'écouter des chanteurs comme Johnny Clegg, de nous émouvoir à l’ouïe de concerts de rock protestataire à Wembley, ou de proférer et de lire autant de commentaires condamnant le racisme et l'antisémitisme, signale peut-être à quel point nous sommes incapables d'inscrire ces sentiments-là dans le tissu patient de notre existence. La musique et la parole n'adoucissent plus les mœurs – elles les excusent. Comme le blues fut le moyen d'évasion par lequel les esclaves noirs américains se soulageaient de ne pas s'évader en pratique, les discours et les chansons de la communication et de la fraternité sont les moyens par lesquels nous nous pardonnons de ne pas viser leurs objectifs en pratique.

 

– Ces discours et ces chansons sont l'incantation déculpabilisatrice grâce à laquelle nous économisons notre énergie pour en fortifier notre inaptitude sociale et ses dérives. Ils sont l'illusion même et s'avèrent par conséquent, à ce titre-là, supérieurement nécessaires à l'espèce politique. Il est sidérant d'observer comment la progression des délits racistes et antisémites n'a pour résultat public essentiel que la recomposition perpétuelle du paysage politique. Pour certains politiciens, il est de la dernière importance, en termes de tactique professionnelle et partisane, de bénéficier sporadiquement d'un attentat raciste ou antisémite pour en moduler publiquement l'écho – qui passe au gré des circonstances de l'indignation soutenue quand on est l'adversaire de Jean-Marie Le Pen au silence quand on est Jean-Marie Le Pen en personne, et à la protestation molle quand on est de ses amis. Tout attentat perpétré contre l'idéologie de la fraternité démocratique, quand il est bien géré par un politicien, est un instrument de réindexation subtil qui rehausse ses vertus au taux minimal requis par l'exercice ou l'ambition du pouvoir.

 

– Que faire? Inscrire les discours d'Adolf Hitler au programme des chansons radiodiffusées, coller la figure d'un Juif amaigri de Bergen-Belsen sur chaque portrait publié par la presse de Jean-Marie Le Pen, c'est-à-dire réinstaurer sur la scène aseptisée de la communication et de la fraternité les plus vraies images possibles du mal et du danger? Inculquer à chacun, par mille procédés dans les écoles et les journaux, la notion de l'Autre au lieu de céder aux extases du Même – ce miel des réconciliations universelles dont s'enivrent les fans de Johnny Clegg? Fertiliser nos démocraties en les souillant, je veux dire en y réintroduisant par le verbe au moins notre part obscure, infernale et haïssable? Ces vœux sont pies et flous. La marge de manœuvre est en vérité d'une étroitesse redoutable. Elle s'articule même en piège parfait. L'unanimité des indignations suscitées par la profanation de Carpentras réjouit autant qu'elle consterne: elle a confirmé, le temps de quelques déclarations officielles et d'une manifestation parisienne, cet insidieux front du Même d’où ressurgira, jusqu'aux pires du racisme et de l'antisémitisme, notre désir foncier de dissidence. Une impasse, on le voit, qui somme l'intelligence de répudier l'apaisement des consensus.

 

© Christophe Gallaz

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Rubrique Humorales

17 décembre 2006