Paru dans Libération le 13 décembre 1996
Par Christophe Gallaz
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Humorales
28 mai 2006
«Les temps sont modernes
et je suis l'Européen moyen pétri d'images et de renseignements électroniques,
simulacres azurés d'une planète que je méconnais dans sa substance et sa durée.
J'aimerais porter secours aux damnés qui cheminent ces jours-ci par centaines
de millions dans la poussière du monde et périssent parmi les miasmes et les
mouches, mais je ne suis moi-même que leur frère inversé, le sans-patrie de la
modernité, le désespéré sous la prospérité, l'écrasé par la toute-puissance de
ses moyens, l'égaré par ses possibilités de connaissance, le défait jusqu'à la
fibre, le cloué dans une terreur secrète.»
«On m'appelle nomade du
secteur tertiaire. Je suis le fondé de pouvoir habillé d'un costume gris ou la
secrétaire en tailleur Chanel, ou quiconque retient ces figures-là comme une
référence de ses propres ambitions. Je pianote sur mon ordinateur portable et
je décoche partout d'incessantes communications téléphoniques sur mon combiné
sans fil. Je n'ai pas de bureau fixe. Je suis en transit perpétuel entre une
filiale et l'autre de l'entreprise qui m'emploie, ou j'en vais la représenter
au-delà de tous les horizons connus, dans des marchés vierges à conquérir
infiniment. Ma cote professionnelle est directement liée à ma compétence de
mobilité. Plus je circule vite et loin sans perdre de mon efficacité ni de mes
facultés de décision, plus ma position s'affirme et ma rémunération s'accroît
selon les degrés de la progression hiérarchique.»
«La scène de mes jours est
ordinaire au point d'être blanche et blanche au point de récuser tout visiteur
étranger. Je suis sans âge et mon passé s'écrase en lui-même comme un paysage
observé dans un téléobjectif. Je ne sais voyager que pour fortifier mon
indifférence à l'endroit de mes congénères, que je vois mécaniquement
théâtralisés dans le hall des gares ferroviaires et des aéroports. Je suis
dépourvu de conscience idéologique et je n'admire les politiciens que
lorsqu'ils nimbent de grâce esthétique le jeu pourri de leurs ambitions. J'aime
mon corps en ce qu'il m'abrite du regard des autres et le mystifie. Et je suis
fasciné par le téléphone qui m'épargne toute présence physique
d'interlocuteurs, et m'offre la nuit de sa perfection technique pour la zébrer
de conversations livides comme des cicatrices.»
«Je n'envisage la mort
qu'irisée, pulvérisante et symétrique à la dépossession que mon existence aura
constituée. J'aime l'avion parce qu'il me révèle l'ennui géologique du globe
terrestre et l'indigo méprisant des espaces altiers. Je mange indépendamment de
tout appétit biologique et de toute culture gourmande, parfois goulûment et
parfois chichement, parfois lentement et parfois vite, pour arpenter à bouchées
machinales le décor figé des arômes, des textures et des apprêts. Je contemple
la mer comme la résultante ironique du vent, des vagues et des siècles. J'aime
la prostitution des ordures sur les trottoirs citadins. Je n'ai pas d'amis
capables de s'absoudre au vertige du partage. J'entends toute parole d'autrui
comme la convulsion morbide du savoir et du rêve. Je salue le miroir de ma
salle de bain comme le lieu le plus sociable de ma propre réalité, et la
musique de mes disques comme la plus magnifique impossibilité de récuser les
chagrins du monde.»
«Je participe à la
mécanique des modes et des contre-modes à l'instar de la truite qui s'établit
dans les courants du torrent pour s'y faire voir à l'oeil innombrable,
terroriste et rond de ses congénères. Je regarde les glissières d'autoroutes
comme des balises tranchantes et maternelles entre lesquelles je puis céder aux
arrachements natifs de la vitesse. J'éprouve les déceptions qui m'adviennent
comme les marques de mon progrès vers l'état d'une désolation personnelle,
c'est-à-dire comme celles de mon accoutumance au pire, c'est-à-dire de ma
résistance idéale à l'adversité que mon existence représente.»
«Il m'apparaît plus
somptueux d'être objectivement seul que de l'être en présence de quiconque.
J'aime la métaphysique des motels autoroutiers, leur similicuir unanime, leurs
rideaux crevés, les criquets qui se frottent les élytres parmi les papiers gras
alentour, ce précaire et ce minable bricolés au flanc des niagaras bitumineux
où l'Europe des transitaires motorisés se pisse elle-même. J'aime le trafic des
mots qui klaxonnent au carrefour citadin des discours majoritaires. Je pense
aux mères comme à des cavernes où fermentent la fougère et le regret, et je
savoure les scénarios cinématographiques comme les traces d'une illusion qui
font danser celles de ma propre vie.»
«J'aime le marbre où
chatoie le deuil et la danse des chats. J'aime le métal qui tranche les reflets
et caresse les chairs. J'aime les nuages du soleil couchant qui vont et
saignent le soir, et décorent le bal de l'indifférence cosmique où s'enfoncent
mes douleurs. J'aime que la fin du siècle soit plus proche de moi que n'ont su
demeurer mon enfance et celle du monde. J'aime que la violence des peuples
tende à l'absolu sanguinaire, et se distingue aussi crûment des incantations
que l'ordre politique ne cesse de fourguer aux peuples.»
«J'aime les damnés qui
cheminent ces jours-ci par centaines de millions dans la poussière et périssent
parmi les miasmes et les mouches, leur cortège qui me rappelle la fusion
suprême des destinées humaines, leur silhouette qui m'enseigne la nécessité de
l'élégance en face de la mort, leur manière de me représenter l'extase des
corps avant leur effondrement dernier. Il me faut les regarder chaque soir en
enclenchant mon téléviseur. J'aime apercevoir ces hommes, ces femmes et ces
enfants chargés d'un maigre bagage qui contient tous leurs biens. Ils vont à
pied dans un paysage désolé mais pourtant imprévisible devant eux tant il est
truffé de tribus adverses, de milices concurrentes et de faux amis. J'aime les
voir épuisés et sans courage tant ils ont quitté leur parenté, viennent de
loin, ignorent où ils vont, ne mangent guère, boivent à peine, sont malades et
n'osent pourtant s'arrêter.»
«Ces autre nomades me sont
nécessaires comme une représentation de moi-même. Ils me viennent du cul du
monde pour me rendre courage. Ils sont la part dévastée de ma chair. Ils sont
mes frères en creux, en vide, en absence, en soupir. Ils sont les tremblements
de mes gestes. Ils sont la défaite apaisante des réussites auxquelles je suis
condamné pour exister dans ce monde. Ils sont la fenêtre de mon bagne. Ils me
rappellent assez ma condition réelle pour que je me sente un peu moins
solitaire, et me sont suffisamment dissemblables en apparence pour que je ne me
sente pas anéanti comme eux le sont. Je les aime. J'aime tout. Je n'aime rien.»
© Christophe Gallaz
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Rubrique Humorales
28 mai 2006