Le people et l’ADN

 

 

Par Christophe Gallaz

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Humorales

4 mai 2008

Etonnant dispositif à l’œuvre dans les sociétés humaines actuelles. Rarement perçu comme tel, parce qu’il est fondé sur deux éléments distincts en apparence. D’une part, l’industrie devenue dominante du «people» dans la presse écrite et télévisée. D’autre part, l’instauration progressive du contrôle ADN par les pouvoirs économique et politique.

 

Définitions, d’abord. Le «people», c'est le matériau exploité par les médias en provenance des gens célèbres, riches ou momentanément puissants, dans quelque domaine que ce soit, du sport au cinéma, en passant par la finance et le fait divers. Et le contrôle ADN (l’acronyme d’«acide désoxyribonucléique», constituant principal des chromosomes), c’est l’opération par laquelle un laboratoire peut déterminer chez tout individu, en analysant quelques cellules de son corps, ses données héréditaires. On en parle de vieille date en Suisse, notamment parmi les assureurs cherchant à connaître le profil présymptomatique de ses clients. On en parle en France aussi, régulièrement, à propos d’une proposition faite aux candidats à l’immigration voulant prouver leur lien de filiation avec un parent déjà fixé dans le pays.

 

L’intéressant, à partir de ces circonstances, est de mettre en lumière un double mécanisme. C’est celui-ci: avec le «people» médiatique, un processus de désidentification générale est exercé sur les individus. Et simultanément, avec la généralisation du contrôle ADN, un processus de suridentification est déployé, qui est d’ordre purement technique. Autrement dit plus l’être social, culturel et politisé que nous sommes est enlevé de soi par des moyens comme ceux du «people», plus notre être génétique fait l’objet de vérifications techniques.

 

Le «people», en effet, possède un effet détourné. Il distrait chacun de la conscience qu’il pourrait avoir de son statut. Lorsqu’un chômeur consomme journellement la mise en scène par la presse gratuite ou payante de Bruce Willis ou de Marcel Ospel, respectivement star cinématographique américaine et banquier suisse gagnant 24 millions de francs par an, il les range bientôt dans son panthéon personnel. Puis il les y confond en les nimbant de légitimité, de justesse et de familiarité. Il ne les voit plus comme les représentants d’une altérité cruelle dont il pourrait discuter les privilèges, et peut-être les contester.

 

Ainsi nous acheminons-nous vers des sociétés fonctionnant comme un piège. D’un côté, vous avez des masses populaires et consommatrices qui travaillent, bien sûr, et même rudement, et même de plus en plus rudement, pour des rémunérations toujours plus réduites ou fragmentées. Mais qui s’en rendent peu compte tant clignotent chaque jour, sous leur regard et dans leur pensée collectifs, les vitrines «people» de la fortune et de la célébrité. Et qui finissent par applaudir un Bruce Willis en oubliant qu’elles sont elles-mêmes captives d’un destin surexploité. Ou par applaudir un Marcel Ospel qui soustrait chaque année 24 millions de francs à la communauté de sa banque.

 

Et de l’autre côté vous avez, pour scanner ces masses populaires et consommatrices qui dérivent dans l’anonymat, dans l’interchangeabilité, dans le déracinement intellectuel et dans la peine ou la souffrance inexprimées, un système de contrôle et de répression suprêmement efficace. Un système spécialisé dans les contrôles ADN, justement, dans la pose des caméras de surveillance dans les entreprises et dans les rues, et dans la mise au point de mille traçabilités administratives ou financières. Notre système. Au bout du compte vous n’êtes plus rien ni personne — sauf un code-barres ambulant.

 

 

© Christophe Gallaz

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Rubrique Humorales

4 mai 2008