La notion de dignité humaine est-elle superflue en bioéthique ?
Par Roberto Andorno*
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Ethique
Mars 2005
Dans un article publié en décembre 2003 dans le British Medical Journal, la bioéthicienne américaine Ruth Macklin qualifiait la dignité humaine de « concept inutile » en éthique médicale car il ne signifierait pas autre chose « que ce qui est déjà contenu dans le principe éthique du respect des personnes : l’exigence du consentement éclairé, la protection de la confidentialité des patients et la nécessité d’éviter des discriminations et des pratiques abusives ». C’est pourquoi, concluait-elle, cette notion pourrait être tout simplement abandonnée sans aucune perte.[1] Le nombre de répliques que l’article suscita dans les numéros suivants de la revue, surtout de la part de praticiens et d'infirmières, montre bien que le sujet, loin d’être purement académique, touche au cœur de la pratique médicale.
La question est donc bien celle-ci : la notion de dignité humaine est-elle superflue en bioéthique? [2]
I. Les difficultés théoriques de la notion de dignité humaine
Force est de reconnaître que l’expression « dignité humaine » est souvent employée avec une signification très vague, ce qui encourage l’usage inflationniste dont elle fait parfois l’objet. Il arrive même qu’elle soit invoquée afin de soutenir des revendications contradictoires, comme c’est le cas dans le débat sur l’euthanasie, car tant ceux qui sont en faveur que ceux qui sont contre cette pratique font appel à l’idée de dignité humaine. De même, elle est quelques fois utilisée de manière abusive comme un argument facile et rapide (« knock-out argument ») pour critiquer certaines pratiques, telles que le clonage ou l’ingénierie génétique, afin de s’épargner la difficulté d’avoir à apporter des explications supplémentaires.[3]
Cependant, le seul fait que la notion de dignité ait une signification très large et qu’elle puisse être utilisée de façon abusive ne semble pas être une raison suffisante pour conclure qu’elle est inutile. Car, après tout, n’en est-il pas de même avec toutes les grandes notions de l’éthique (le bien, la justice, l’amour…) ? Faudrait-il alors supprimer toutes ces notions en raison de la difficulté qu’on éprouve à les définir de manière précise, ou de l’abus dont elles font souvent l’objet ?
En réalité, si l’idée de dignité humaine possède un contenu si riche qu'il permet d’englober des notions aussi disparates que l’exigence du consentement des patients aux traitements, l’interdiction des pratiques discriminatoires et abusives à leur égard, ou le principe de non patrimonialité du corps humain, nous devrions voir dans cela, non pas une raison pour l’abandonner, mais au contraire, une raison pour la tenir en haute estime et pour affronter le défi de préciser davantage ses contours.
Enfin, pour répondre à la question posée au début de cet article : non, la notion de dignité humaine n’est ni inutile ni superflue. Loin de là, elle joue le rôle d’idée directrice de l’éthique médicale. Elle illumine, ou mieux, elle devrait illuminer toute pratique biomédicale. Certes, en raison de sa généralité, elle est incapable à elle seule de résoudre la plupart des dilemmes bioéthiques. Elle n’est pas un mot magique qu’il suffit d’invoquer pour leur trouver une solution précise face aux enjeux complexes de la médecine et de la génétique. C’est pourquoi, afin de devenir opérationnelle, elle a normalement besoin de notions plus concrètes, qui sont habituellement formulées en employant la terminologie des « droits » : « consentement éclairé », « intégrité physique », « confidentialité », « non-discrimination », etc.[13] Cependant, en dépit de son caractère apparemment vague, la notion de dignité fixe des repères à la pratique biomédicale, et au bout du compte, parvient à lui donner son sens ultime. En effet, la science médicale n’a pas en fin de compte d’autre but que d’être au service des personnes, c’est-à-dire de contribuer à leur bien-être physique et psychique. Autrement dit, ce n’est pas l’homme qui est fait pour servir la médecine ; c’est la médecine qui est faite pour servir l’homme. C’est précisément cette idée fondamentale que la notion de dignité humaine est à même de nous rappeler.
© Roberto Andorno*
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Rubrique Ethique
Mars 2005
* Docteur en droit ; Membre du Comité International de Bioéthique de l’UNESCO ; Chercheur au Centre Interdépartemental d’Ethique des Sciences (IZEW), Université de Tübingen, Allemagne.
[1] Ruth Macklin, « Dignity is a useless concept », British Medical Journal, 2003, vol. 327, p. 1419.
[2] Pour simplifier, j’utilise ici les termes « bioéthique » et « éthique médicale » comme des synonymes, bien qu’ils n’aient pas exactement la même signification.
[3] Dieter Birnbacher, « Ambiguities in the concept of Menschenwürde », dans : Sanctity of Life and Human Dignity, ouvrage collectif dirigé par Kurt Bayertz, Dordrecht, Kluwer, 1996, p. 107; Ulfrid Neumann, « Die Tyrannei der Würde », Archiv für Recht- und Sozialphilosophie, 1998, n° 2, p. 153.
[4] Aristote est sans aucun doute le philosophe qui a argumenté en ce sens de la manière la plus rigoureuse. Selon lui, tout être vivant est, par définition, animé par un principe de vie. Mais la faculté intellectuelle (nous) propre à l’âme humaine distingue radicalement celle-ci des âmes des autres êtres vivants : l’âme humaine est immatérielle au sens plein du terme. Aristote déduit cela de la capacité humaine d’abstraire, c’est-à-dire d’assimiler les « formes » (ou essences) des choses qu’il connaît sans pourtant incorporer la « matière » qui les constitue. Or, cela n’est possible que dans la mesure où l’intellect humain n’est aucunement une entité matérielle, c’est-à-dire dans la mesure où il est quelque chose de plus que juste la faculté d’un organe corporel. Autrement dit, étant donné que l’âme humaine est capable de penser toutes choses, elle est forcément non mélangée à aucune (De Anima, III, 4, 429a).
[5] Voir par exemple : Platon, Théétète, 176b; La République, IX, 589e ; Gn. 1,26 ; Augustin, De la Trinité, XIV, 16 ; Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 93, a. 7.
[6] Ronald Dworkin, Taking Rights Seriously, Cambridge, Harvard University Press, 1977, p. 198.
[7] Ronald Dworkin, Life's Dominion. An Argument About Abortion, Euthanasia and Individual Freedom, New York, Vintage, 1994, p. 236.
[8] Ibid.
[9] Noëlle Lenoir et Bertrand Mathieu, Les normes internationales de la bioéthique, Paris, PUF, 1998, p. 16.
[10] Deryck Beyleveld et Roger Brownsword, Human Dignity in Bioethics and Biolaw, Oxford, Oxford University Press, 2002, p. 11.
[11] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, Vrin, 1980, p. 105.
[12] Ibid., p. 112.
[13] Roberto Andorno, « Biomedicine and international human rights law: in search of a global consensus », Bulletin of the World Health Organization (WHO), vol. 80, n° 12, 2002, p. 959-963. En ligne: http://www.who.int/bulletin/