Pierre-Marie Pouget
LA LANTERNE DE DIOGENE :
L'INCERTITUDE D'ETRE UN HOMME
© EDITIONS DU MADRIER, 2002
La figure de Diogène, promenant sa lanterne sous le soleil d'Athènes, me suggère qu'être un homme ne relève d'aucune évidence a priori, claire et distincte, à l'abri du doute, mais d'une aspiration confuse à une existence valorisante et sensée.
Mon livre tire une leçon essentielle de ce qui m'est évoqué par la lanterne du philosophe cynique. Il procède de la conscience qu'être un homme n'est jamais une question réglée par des solutions qui rallieraient tous les esprits dans une commune et patente lumière diurne.
Mes réflexions cherchent à éclairer, un peu comme la lampe frontale du spéléologue, cette aspiration profonde, qui reste enveloppée de ténèbres. Elles tentent de lui découvrir un horizon susceptible de lui répondre. Le thème de la « vie bonne » et de ses exigences préceptuelles donne forme à cette aspiration globale d'atteindre un certain bonheur grâce auquel la vie vaut la peine d'être vécue. Dans ce contexte, répondre signifie répondre de soi, s'engager libre et responsable. Et voilà que je viens d'énoncer le concept décisif, cet engagement libre et responsable, que j'examine tour à tour dans le droit, la politique et les technosciences. Ces trois domaines, s'ils se distinguent chacun de la question d'un tel engagement de la responsabilité personnelle, ne doivent cependant pas s'en couper comme ils tendent à le faire de nos jours. Cette séparation ne peut s'effectuer qu'aux dépens de la dignité humaine.
On le devine, mon ouvrage est un essai de philosophie morale à une époque où l'on n'aime guère la morale, que l'on réduit abusivement au fardeau des devoirs, au cortège des fautes et au sentiment de culpabilité. En revanche, l'on se réclame d'une éthique, avec des accents d'incontournable nécessité. Les financiers, les industriels, les scientifiques et j'en passe, ont chacun une éthique particulière à leur secteur d'activité. Force est pourtant de constater que trop souvent ces « éthiques » existent seulement en fonction des besoins de l'image de marque. Elles révèlent « a contrario » que les hommes ont besoin de « moralité », de pouvoir compter sur l'honnêteté d'autrui (chacun est autrui pour autrui).
Bien que les éthiques ne paraissent guère plus encourageantes que la morale motivée par le seul devoir, la quête de la « vie bonne », des vertus (forces) qui la concrétisent, resurgit sans cesse comme un espoir, un « oui » à la vie malgré les puissances meurtrières du mal. A l'énigme du mal, réplique la merveille de l'espoir qui pressent le bonheur à l'endroit même où il faut se battre envers et contre tout pour placer l'existence humaine sous le signe de la liberté responsable. Habité par l'espoir, « le c?ur a des raisons que la raison ne connaît pas », des « raisons » qui ne sont pas des « pourquoi », mais des « oui » à la vie, entiers et confiants.