« Etre un dialogue » [1]
Par Pierre-Marie Pouget
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Ethique
Octobre 2005
Devenir « je » en disant « tu » [2] , n’est-ce point l’aimantation du dialogue, qui le situe à jamais hors des joutes verbales, destinées à l’emporter sur autrui, qui l’éloigne radicalement des procédés d’une rhétorique démagogique ? Entre deux personnes ou davantage, il se déploie selon qu’il donne la parole à chaque participant.
Nous nous mettons à dialoguer pour éclaircir une question, car nous nous estimons plus aptes à la cerner par ce biais que munis de nos seules ressources personnelles. Par exemple dans le domaine scientifique, l’effort de compréhension de l’objet passe souvent par un dialogue soutenu, sans complaisance, entre les chercheurs. Chacun s’y engage avec sincérité et sérieux, avec la volonté de progresser ensemble, de se remettre en cause le cas échéant. L’on recherche un arbitrage légitime et l’on fuit l’arbitraire. Une célèbre illustration nous en est fournie par les physiciens qui, au début du siècle passé, se réunissaient autour de Niels Bohr et repensaient les bases de la physique. La révision des notions principielles et générales d’espace, de temps, d’objet, d’individu, de réalité, de cause… eut un retentissement significatif sur l’ensemble des connaissances. L’homme lui-même dut se ressaisir en profondeur face à l’ébranlement des principes traditionnels de la pensée, qu’il croyait immuables. Cette sorte de dialogue nous jette à l’aventure de la question et nous ramène à la sagesse socratique, consciente de ne pas posséder le savoir.
A l’endroit de la question, d’où qu’elle vienne, de la physique ou de la méditation, l’homme est appelé à « être un dialogue », à devenir « je » en disant « tu ». En effet, de quelque côté que nous nous tournions, rien ne nous est donné comme une évidence définitive, sur laquelle nous reposer sans plus avoir à nous soucier de la justesse de nos idées, de la pertinence de nos choix, de la valeur de nos attitudes. Nous ne sommes jamais à l’abri d’une nouvelle configuration des choses, requérant un questionnement inédit. La merveille est que nous soyons capables de nous renouveler jusqu’en nos notions les plus fondamentales. Elle présuppose notre aptitude à redéfinir les bases de nos rapports au monde et entre nous. A mesure que la question s’éclaire, nous nous comprenons mieux. La lumière qui dissipe peu à peu l’opacité des choses ne les arrache cependant pas à leur essence secrète. La voie du dialogue ne nous amène pas à jouir ensemble de réponses ultimes, mais à lire dans nos solutions efficaces le tremblement de la question, susceptible de nous mettre en route.
Embauché par la question, chaque interlocuteur se sent pris au cœur de son être. La connaissance devient ici un authentique mode d’être.
Non seulement la recherche scientifique, mais encore toute réflexion sur les valeurs, le sens de la vie, sur le thème du mal, de la souffrance, de la lutte, de la mort, nous conduit également à la persistante ouverture de la question.
La foi en l’autre, à qui l’on ose dire « tu » en devenant simultanément « je », s’oppose foncièrement à tout échange qui se rapproche de la chicane, de l’ordalie. Les débats des tribunaux, des parlements, les discussions politiques n’existent que par la mise en présence de parties adverses. La technicité argumentative y exerce une fonction prépondérante. Trop fréquemment, les plus habiles, s’ils en voient la possibilité, ne se gênent pas de recourir à des sophismes.
Lorsque les questions philosophiques, dont le propre est de nous atteindre au tréfonds de nous-mêmes, sont débattues au sens précité, les penseurs s’enfuient.
Toute espèce de dialogue se noue et porte ses fruits à travers le respect mutuel. La loi du plus fort en tours de rhétorique et en subtilités dialectiques ne saurait le régir. Il exclut qu’un savoir s’érige au-dessus des autres. Illustrons ce point en imaginant un échange sur les couleurs entre un physicien, un psychologue et un peintre, dans la perspective d’une hiérarchie des savoirs. Le physicien sera le représentant d’une science « dure », le psychologue sera seulement le praticien d’une science « molle » ; quant au peintre qui a eu le malheur de se mêler à cet échange, il aura juste le droit de répéter des notions admises en colorimétrie. Dès lors la possibilité même du dialogue est absente.
Reprenons cet exemple, mais de manière que le dialogue puisse avoir lieu. Le physicien est dépositaire d’un savoir qui le rend lucide en matière d’ondes électromagnétiques ; en tant que tel, il n’est pas informé des phénomènes physiologiques, il ne sait pas expliquer ce qui se passe de la rétine au cerveau occipital. Son savoir a sa spécificité et laisse place à d’autres savoirs, à celui du physiologiste, mais également à celui du psychologue dont la démarche suppose le passage à un nouvel horizon : il ne parle plus du spectre linéaire des ondes électromagnétiques ; il décrit le cercle des couleurs en faisant intervenir les pourpres, le lavé de blanc, le saturé de noir, etc. Le peintre pose le problème des harmonies subjectives des couleurs, du rapport subtil entre elles, des relations entre formes et couleurs.
Nous avons ainsi trois approches spécifiques de la couleur. Chacune a sa part dans l’échange, ce qui suppose assez d’ouverture mutuelle pour s’enrichir du trésor des autres.
Nous nous doutons bien que la nature du dialogue s’entoure d’un contexte amical, alimenté par les contacts informels, les conversations menées en toute liberté et bienveillance. Sans ces facteurs de convivialité, dont la liste n’est pas limitée a priori, le respect se fige dans le convenu. L’assise porteuse d’un élan qui jaillit de l’âme est remplacée par les techniques grammaticales, rhétoriques et dialectiques. Le primat de cette technicité fait osciller l’échange entre le double écueil des concessions douteuses, lestées de démagogie, et les oppositions violentes, irréconciliables. A ces pôles extrêmes, le dialogue s’est éclipsé.
Idéal élevé, le dialogue embauche l’homme en son être personnel. Il nous convie à échanger dans la paix. Les divergences entraînent une lutte des uns pour les autres, en vue d’un arbitrage légitime, à distance des visées partisanes.
Comme tout idéal, celui-ci demande que l’on y croie et, dès lors, il nous motive à en prendre le chemin.
« Etre un dialogue » nous requiert tout entiers. Nous ne saurions donc être un autre homme dans l’action, un homme qui souscrirait à la loi du plus fort. Cet idéal lance un courageux défi à la compétitivité omniprésente et nous situe aux côtés des faibles à défendre contre le mépris des puissants. Le droit n’est pas la force, mais ce qui est dû à chacun, à commencer par le respect de sa dignité personnelle, de sa capacité de devenir « je » en disant « tu ». Le droit de chacun consiste, en fin de compte, à pouvoir « être un dialogue », à pouvoir échapper à l’anonymat où l’arrogance des plus forts accule les faibles.
Les exclus souffrent, plus que matériellement, de la misère de n’être personne. Leur droit fondamental de pouvoir « être un dialogue » est foulé au pied. L’idéal du dialogue ne peut être sourd à la plainte des « sans voix ». Il réclame impérieusement que, par des choix personnels et politiques, nous les entendions et les reconnaissions.
Impliquant le tout de notre être, le dialogue est de nature holistique. Il en relie les diverses composantes : ontologiques (il en va de notre être accédant au « je » en disant « tu »), éthiques (le respect de l’autre dont on se sent solidaire), artistiques (l’art de faire ressortir la question à travers le jeu des intervenants, selon une certaine ordonnance, comme dans un drame), techniques (une rhétorique qui éveille l’attention, un langage clair et même plaisant, une dialectique ouverte à la nature des arguments plutôt qu’à l’autorité de la personne qui les avance). socio-politiques (lutte en faveur des exclus), religieuses (croire en l’idéal du dialogue, parier sur lui, à l’encontre des mots d’ordre dominants)…
Le dialogue buissonne sur tous les fronts de l’expérience humaine parce qu’il requiert notre être même.
Le dialogue entretient une liaison intime avec la tradition philosophique, des Grecs à nos jours. Certes, toute la philosophie ne se présente pas comme le Phèdre ou la République de Platon. Mais la pensée philosophique est toujours un questionnement, un dialogue avec soi et avec autrui, inséparablement. Platon disait que penser consistait à dialoguer avec son âme.
Le philosophe est animé d’une question qui l’interpelle. Il est questionnant parce que questionné dans sa condition d’homme, présente en lui comme en chacun. Il se découvre « être un dialogue » avec soi-même et autrui sur des problématiques que Kant formula si bien pour son temps, mais aussi pour le nôtre : 1) Que suis-je capable de savoir ? 2) Que dois-je faire ? 3) Que m’est-il permis d’espérer ? 4) Qu’est-ce que l’homme ? Ces questions nous regardent tous à l’heure qu’il est :
Ad 1 Il importe de discerner dans quelles limites se légitime le savoir, de ne pas le confondre avec des idéologies à prétention scientifique, de se rendre compte également que la pensée ne s’épuise pas dans le savoir.
Ad 2 S’interroger sur ce que le devoir exige que nous fassions n’est pas non plus un luxe. Que nous dicte-t-il, par exemple devant le techniquement possible à l’égard de nos cellules ? Ou encore, quelle attitude nous prescrit-il envers les personnes et les « mouvements » intolérants ? Faut-il, au nom des principes démocratiques, les tolérer comme ils le demandent à cor et à cri ?
Ad 3 Ce que nous sommes en droit d’espérer nous touche les uns et les autres dans notre rêve nostalgique d’un paradis perdu. Que ne nous propose-t-on pas pour combler nos appétits de bonheur ! Nous sommes ici dans l’ordre des désirs et des phantasmes qu’il s’agit de ne pas prendre pour des réalités, mais comme l’espace imaginaire des signes d’une espérance en accord avec le pouvoir d’« être un dialogue », qui assume son indéfini potentiel de signification humaine.
Ad 4 Ce qu’est l’homme se dérobe comme le point invisible en fond de tableau, qui laisse surgir et se déployer les trois autres thématiques. Nous n’entrons dans aucune représentation. Engagés dans le saisissable, nous le transcendons. Nous nous illimitons en quelque sorte. Naît ainsi un champ d’observation, hors duquel rien ne pourrait apparaître ou disparaître. Le sens de ces verbes est en effet relatif au champ ouvert au regard de l’observateur. Mais celui-ci s’annonce dans un rapport d’interlocution « je/tu ». Gardons-nous de le chosifier ! Il n’advient que dans le langage, plus précisément, à partir de ce « tu » adressé au nouveau-né, qui habite son nom avant qu’il ne sache le prononcer. Mais il l’entend dans le retrait où séjourne son « je » en puissance.
La figure de Socrate plane sur le dialogue et sur l’orientation de la philosophie occidentale. Elle nous enjoint de rechercher le vrai. Dépouillée des fards qui distraient de l’examen lucide du sujet de l’entretien, la rhétorique socratique se fait la servante d’une dialectique purificatrice du discours, qui tend à le délivrer des idées infondées, de ses contradictions. Il s’agit de fixer le sens des mots à l’aide de définitions, en sorte que l’individu puisse s’affranchir de l’arbitraire des opinions et parvenir à des vues fondées en raison.
Cette existence en dialogue, qui fut celle de Socrate, détermine durablement l’évolution de la philosophie, de Platon jusqu’aux penseurs contemporains.
L’enseignement dispensé par un philosophe véritable, aux prises avec une question où il en va de l’essentiel [3] , appelle les élèves à le regarder et à l’écouter penser à haute voix, pour qu’ils puissent à leur tour se laisser questionner à cette profondeur décisive. Cet enseignement amène les étudiants à prendre du recul envers leurs jugements, à découvrir leurs préjugés, à s’éloigner du bavardage intellectuel. Il les conduit peu à peu au dialogue intérieur et avec autrui.
Quand philosopher consiste à dialoguer avec soi et autrui sur ce qui est susceptible de changer toute une existence, l’on chemine au fil d’un questionnement où notre être devient « je » en disant « tu ». L’on entre dans un mode de vie qui respecte la dignité humaine en chacun, qui crée l’amitié.
En somme, la philosophie trouve une pleine justification en étant à la fois le moyen et la forme de l’autre de la violence, qui nous fait « être un dialogue ».
© Pierre-Marie Pouget
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Octobre 2005