Culture et santé en Côte d’Ivoire : analyse transculturelle des objets de santé infantile liés à la maladie de l’oiseau

 

 

Par Jean-Pierre Kouakou Bah
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Ethique
10 mai 2009

  

Introduction

 

Dans la puériculture traditionnelle ivoirienne, divers objets infantiles sont utilisés pour prévenir ou guérir certains cas de morbidité ou de maladies. On note en effet, plusieurs états morbides tout au long de la croissance de l’enfant. Au nombre de ceux-ci, nous pouvons citer la maladie dite de l’oiseau qui correspondrait à la convulsion chez l’enfant.

La maladie de l’oiseau a fait l’objet d’écrits peu nombreux. On peut néanmoins noter avec Bonnet que chez les Moré du Burkina Faso, le terme liula ou oiseau désigne « divers accès convulsifs infantiles, quelle qu’en soit l’étiologie biomédicale » (Bonnet, 1990 : 249). Cette affection infantile est connue de tous les grands groupes ethniques ivoiriens.  Cependant, des similitudes et des particularités existent d’une aire culturelle à une autre, d’une ethnie à une autre. Dès lors, quels sont les éléments communs et divergents qui composent ces objets ? Quelles sont les fonctions qui leur sont assignées par les différentes communautés s’il est indéniable que l’utilisation des objets de santé dans la prise en charge médicale des enfants en Afrique noire et particulièrement en Côte d’Ivoire est une réalité ? Par ailleurs, l’utilisation des objets de santé dans la prévention ou le traitement des maladies infantiles demeure un champ de recherche quasi inexploité par l’anthropologie médicale. C’est pourquoi, ce document se propose de mener quelques pistes de réflexion dans ce domaine.

Au plan méthodologique, ces propos ont été enrichis par une enquête qualitative (entretiens semi-directifs) menée auprès des tradipraticiens de quatre communautés rurales ivoiriennes. Il s’agit des Baoulé issus du groupe ethnique Akan, des Sénoufo du groupe ethnique Gur, des Guéré du groupe ethnique Krou et des Yacouba du groupe ethnique Mandé du sud.

Cinq points configurent la structuration de ce document : la notion de maladie de l’oiseau qui en situe le cadre général, la composition et la fonction de l’objet de santé, les éléments communs et particuliers à chaque communauté. L’examen de ces différents éléments suscite une réflexion épistémologique sur la santé publique et l’anthropologie médicale.

 

1-  La notion de maladie de l’oiseau

 

Comme l’a décrit Bonnet, le «thème de « l’oiseau » responsable de la convulsion de l’enfant est commun à la plupart des sociétés africaines » (Bonnet, ibid.). En effet, l’étiologie sociale indique que diverses espèces d’oiseaux généralement rapaces sont à l’origine de cette maladie. Dans les communautés traditionnelles ivoiriennes, on peut noter par exemple l’épervier (assri) chez les Baoulé, le touraco (tchocoli) chez les Akyé. La maladie de l’oiseau se manifeste par le raidissement de l’enfant, la révulsion des yeux et la poussée de petits cris semblables à ceux d’un oiseau. Selon les thérapeutes traditionnels rencontrés, la maladie de l’oiseau survient généralement chez les enfants de moins d’un an. Pour prévenir ou soigner cette maladie, ils confectionnent des objets de santé.

  

2-  La composition de l’objet de santé infantile [1]

 

Divers éléments du règne végétal et ornithologique sont utilisés pour la confection des objets de santé infantile. Quelle est la composition précise des objets au niveau de chaque groupe culturel ? On note en Côte d’Ivoire, quatre groupes ethniques : les Akan, les Gur, les Krou et les Mandé.

 

2.1- La composition de l’objet de santé chez les Akan

 

Les Akan sont géographiquement localisés au sud, à l’est et au centre de la Côte d’Ivoire. Les diverses ethnies composant ce groupe ont en commun l’origine historique liée à la Gold Coast (actuel Ghana). Celle-ci transparaît au plan socioculturel, politique et linguistique. Le concept de maladie de l’oiseau en usage dans ce groupe ethnique n’échappe pas à cette origine culturelle commune. Ainsi, les éléments composant l’objet de santé utilisé pour prévenir ou soigner cette maladie ne diffèrent pas considérablement d’une ethnie à une autre. La composition de l’objet de santé infantile chez les Akyé et les Baoulé permet d’apprécier ses différents éléments constitutifs.

Les Akyé sont des Akan lagunaires localisés dans le sud ivoirien. La maladie de l’oiseau est connue dans cette communauté sous le nom de bélo. L’objet de santé utilisé pour son traitement est béza. Celui-ci est composé d’éléments végétaux et ornithologiques. On peut noter trois éléments : une longue perle synthétique tricolore (bleue, blanche, marron) de forme cylindrique (achiètchégné), trois petites perles sauvages marron (manho) de forme circulaire placés à chaque extrémité de la première et des plumes de touraco (tchocoli pou). Cette composition est placée sur une cordelette faite à base de fil de coton.

Chez les Baoulé, communauté ethnique localisée géographiquement au centre de la Côte d’Ivoire, la maladie de l’oiseau est connue sous plusieurs appellations dont deux sont les plus courantes. Il s’agit de n’glo n’glo (signifiant littéralement haut haut) et de anouman (signifiant oiseau). En réponse à cette maladie, les Baoulé utilisent l’objet de santé n’glo n’glo gnamman, c’est-à-dire la ‘’cordelette de l’oiseau’’. Elle est composée des éléments suivants : une longue perle synthétique tricolore (bleue, blanche, marron) de forme cylindrique, une rangée de petites perles circulaires de couleur alternée de marron et de noire. Aux deux extrémités de la rangée de perles, on note des plumes d’épervier qui représentent le principal élément de l’objet de santé. L’utilisation des plumes d’épervier, oiseau transmetteur de la maladie, correspond à ce que Fainzang a appelé une « homéopathie symbolique », c’est-à dire une « thérapeutique utilisant un remède confectionné à partir de l’élément pathogène ou d’un objet le représentant, sur la base d’un processus de marquage analogique » (Fainzang, 1986 : 85). Ces éléments constitutifs du remède contre la maladie de l’oiseau sont enfilés sur une cordelette en coton.

Comment la composition des objets de santé infantile se présente-t-elle chez les Gur ?

 

2.2- La composition de l’objet de santé chez les Gur

 

L’aire géographique gur se situe dans la partie nord de la Côte d’Ivoire. Plusieurs ethnies composent ce groupe. On peut citer entre autres les Sénoufo, les Tagwana, les Djimini…  Les informations recueillies au cours de nos recherches dans la dernière ethnie citée permettront d’apprécier les éléments constitutifs de l’objet de santé. Ainsi, on note que la maladie de l’oiseau est appelée konnon, qui est un mot d’emprunt à l’ethnie malinké voisine. Aussi, l’objet de santé utilisé pour répondre à ce besoin de santé est konnon djourou, c’est-à-dire la ‘’cordelette de l’oiseau’’. Il est composé d’une longue perle cylindrique tricolore (bleue, blanche, marron), deux petites perles marron placées à chaque extrémité de la précédente et des plumes d’oiseaux à la suite de chaque paire de perles. Les éléments qui composent cet objet prennent forme sur une cordelette en coton.

La composition de l’objet de santé konnon djourou que nous venons de voir est-elle identique ou différente chez les autres groupes ethniques ivoiriens ? La réponse à cette question nous amène à examiner cet objet chez les Krou.

 

 2.3- La composition de l’objet de santé chez les Krou

 

Les Krou sont un groupe ethnique composite localisé à l’ouest, au centre-ouest et au sud-ouest de la Côte d’Ivoire. Parmi les ethnies qui composent ce groupe, nous avons : les Bété, les Dida, les Kroumen, les Wôbè, les Guéré…

L’objet de santé qui sert d’illustration dans cette analyse provient de la culture médicale guéré. La maladie de l’oiseau est appelée en langue locale yéhidè, c’est-à-dire yéhi signifiant ‘’en haut’’ et signifiant ‘’chose’’. En définitive, yéhidè signifie littéralement la ‘’chose d’en haut’’. Elle est prise en charge par l’objet de santé appelé dans la même langue youdèhépahô-houlou qui, sémantiquement, renvoie à you : enfant de ; et déhépahô : couverture ou grand pagne.

Physiquement, l’objet de santé utilisé par les Guéré en cas de maladie de l’oiseau chez les enfants est un tissage de feuilles de raphia. Le nombre de feuilles utilisées est fonction du sexe de l’enfant : trois pour l’enfant de sexe masculin et quatre pour celui de sexe féminin ; le chiffre ‘’3’’ symbolisant, dans les sociétés traditionnelles ivoiriennes, le mâle et le chiffre ‘’4’’ la femelle. Cet objet diffère-t-il de celui utilisé chez les Mandé ?

 

2.4- La composition de l’objet de santé chez les Mandé

 

On distingue deux grands groupes de Mandé : les Mandé du nord (Bambara, Malinké, Gbin…) et les Mandé du sud (Gagou, Gouro, Yacouba…). L’ethnie yacouba, issue de ce dernier groupe, est celle dont la culture médicale sert d’illustration à l’objet de santé infantile. Chez les Yacouba, la maladie de l’oiseau est appelée mannein signifiant oiseau en français. Pour lutter contre cette maladie, les mères ont recours à l’utilisation de beueuga. Ce dernier est composé uniquement d’éléments végétaux. Il s’agit d’un assemblage de cordelettes en coton liées par des nœuds.

La mise en examen des objets de santé infantile utilisés dans les quatre grandes aires culturelles ivoiriennes a permis de comprendre la diversité de leur composition. Les composants de l’objet de santé infantile tirés de la flore et de la faune établissent une symbiose entre l’homme et la nature. Cependant, des interrogations subsistent : Quelles sont les causes attribuées à la maladie de l’oiseau ? Quelle fonction l’objet de santé infantile remplit-il ? Quel est le mode d’utilisation de ces objets ? 

 

Figure1 : Objet de santé infantile chez les Akan [2] , Gur [3]

 

                           

 

 

Figure 2 : Objet de santé infantile chez les Krou [4]

 

                           

 

 

Figure 3 : Objet de santé infantile chez les Mandé du sud [5]

 

                           

 

3- L’étiologie sociale, la fonction et le mode d’utilisation des objets de santé infantile

On note, dans les communautés ivoiriennes observées, diverses étiologies sociales de la maladie de l’oiseau, deux fonctions et deux modes d’utilisation des objets de santé infantile.

 

3.1- L’étiologie sociale de la maladie de l’oiseau

Les causes attribuables à la maladie de l’oiseau sont diversement interprétées. Selon les différentes communautés étudiées, trois principales causes peuvent être distinguées. La première, et c’est la plus courante, est liée à des espèces ornithologiques. La seconde cause, est d’ordre alimentaire et la troisième, moins répandue, se rapporte au climat.

 

3.1.1- L’étiologie d’ordre ornithologique

 

L’étiologie sociale de la maladie liée aux espèces d’oiseaux est observée principalement chez les communautés baoulé (Akan), djimini (Gur) et yacouba (Mandé du sud). En effet, chez les Baoulé, trois cas de figure peuvent conduire à la maladie de l’oiseau chez l’enfant :

- lorsqu’une femme enceinte qui voit un épervier attraper un poussin, crie ;

- la promenade d’une femme accouchée pendant la nuit au premier trimestre suivant son accouchement ;

- lorsque l’enfant est couché dehors la nuit.

L’interprétation des deux derniers éléments évoquant la nuit fait allusion aux oiseaux rapaces qui rodent la nuit à la recherche d’une proie.

Chez les Djimini comme chez les Yacouba, un enfant est atteint de konnon ou de mannein (maladie de l’oiseau) lorsqu’on le fait promener dehors la nuit. Aussi, lorsqu’une femme enceinte se promène la nuit, l’enfant qui naîtra est prédisposé à l’atteinte de la maladie.

 

3.1.2- L’étiologie d’ordre alimentaire

 

La consommation de certains aliments interdits aux femmes enceintes est évoquée par certaines communautés, notamment les Guéré (Krou), comme la cause de la maladie de l’oiseau chez les enfants. Ces interdits alimentaires concernent les animaux (le singe), les poissons (le poisson électrique) et les végétaux (les champignons noirs [6] ). Ces données anthropologiques confirment celles d’une étude récente qui a fait état des interdits alimentaires dans les pratiques de surveillance prénatale (Kouakou, 2008 : 201).

 

 

3.1.3- L’étiologie d’ordre climatologique

 

A ce niveau de l’analyse, il convient de mentionner que l’étiologie de la maladie de l’oiseau liée au climat est peu répandue. Néanmoins, elle peut s’observer chez les Akyé. Dans cette communauté, la maladie de l’oiseau est attribuée au tonnerre et à la pluie. En effet, la persistance du grondement du tonnerre pendant la pluie fait tressaillir l’enfant ; ce qui entraîne chez celui-ci la maladie.

La maladie de l’oiseau, comme nous venons de le voir, fait l’objet de diverses interprétations étiologiques. Dès lors, chaque communauté utilise des objets de santé pour y faire face. Quelle fonction chaque communauté attribue-t-elle à leur usage ?

 

3.2- Les fonctions des objets de santé infantile

 

Deux fonctions principales sont attribuées à l’usage des objets de santé infantile. Il s’agit des fonctions préventive et curative.

Tous les systèmes médicaux (modernes ou traditionnels) ont toujours développé des mesures préventives et curatives face aux maladies. Dans ce même contexte, les objets de santé infantile utilisés par les communautés observées sont confectionnés par les tradithérapeutes. Ils servent à la fois pour la prévention et le traitement de la maladie de l’oiseau. En effet, l’objet de santé est utilisé pour empêcher la maladie d’atteindre les enfants qui le portent. Dans les mêmes conditions, il est utilisé pour traiter la maladie en cas d’affection. Les objets de santé infantile sont disponibles et ont un coût relativement abordable selon le milieu de vente. En milieu rural par exemple, le coût peut varier de 100F CFA à 200F CFA. Mais celui-ci est revu à la hausse en milieu urbain jusqu’à 500F CFA. Cependant, comment les objets de santé infantile s’utilisent-t-ils ?

 

3.3- Le mode d’utilisation des objets de santé infantile

 

La hanche semble être la partie la mieux indiquée pour le port des objets de santé contre la maladie de l’oiseau. En effet, la majorité des communautés observées (Akyé, Baoulé, Djimini et Guéré) ont indiqué cette partie du corps de l’enfant. En revanche, pour la communauté guéré, le cou de l’enfant est la partie du corps la mieux indiquée pour lui de porter l’objet de santé.

 L’analyse de ces éléments permet de dire que le choix de la partie du corps pour le port de l’objet n’est pas fortuit ; il est l’expression de la vision communautaire. Ainsi le choix de la hanche répondrait-il à un besoin d’intimité (l’objet n’est pas visible quand l’enfant est habillé) et celui du cou plutôt à un besoin de respect coutumier (montrer à la communauté que l’enfant porte un collier de protection ; il est donc à l’abri des mauvaises langues).

L’observation des différents objets de santé infantile à travers les grands groupes culturels ivoiriens a permis de comprendre leur composition, leur fonction et leur mode d’utilisation. Il est donc possible à l’examen de ces éléments de dégager des points communs et des points divergents.

4- Les éléments communs et particuliers aux objets de santé infantile

Les objets de santé infantile observés dans différentes communautés ivoiriennes ont, aussi bien dans leur composition et leur fonction que dans leur mode d’utilisation, des points communs et des points divergents.

 

 4.1- Les points communs aux  objets de santé infantile

 

A ce niveau, deux points sont à relever. Il s’agit de la fonction et du mode d’utilisation des objets de santé infantile. En effet, l’objet de santé infantile est utilisé dans toutes les communautés observées à titre préventif ou curatif. Cela traduit le caractère transculturel de la maladie de l’oiseau. En ce qui concerne le mode d’utilisation de l’objet de santé infantile, la hanche est la partie du corps privilégiée où il se porte. Le seul cas particulier est observé chez les Guéré (Krou) où l’objet de santé est porté au cou de l’enfant.

 

4.2- Les points divergents des objets de santé infantile

 

Deux groupes ethniques Akan (Akyé et Baoulé), Gur (Djimini) utilisent les mêmes éléments dans la constitution des objets de santé infantile. Ces éléments communs pourraient s’expliquer par la proximité (au plan géographique) des deux groupes. Celle-ci a certainement entraîné un échange culturel. 

Le groupe Krou (Guéré) et Mandé du sud (Yacouba) ont des objets particuliers. Les objets guéré et yacouba n’ont d’éléments communs ni entre eux ni avec les groupes Akan et Gur. On peut, à partir de ces éléments, souligner le caractère non universel des réponses thérapeutiques.

Ces données anthropologiques qui témoignent de la prééminence de la culture dans les communautés rurales ivoiriennes suscitent des réflexions sur l’approche médicale en santé publique.

 

 5- Anthropologie médicale et Santé publique : un regard croisé ? 

L’observation des objets de santé infantile à travers les différentes aires culturelles ivoiriennes conduit à une réflexion épistémologique sur l’anthropologie médicale et la santé publique. Le premier niveau de réflexion situe le rôle actuel de la santé publique dans les actions de développement sanitaire des pays en développement où prédomine la culture traditionnelle. Le second niveau de réflexion évoque la contribution de l’anthropologie médicale aux programmes de santé publique.

 

 

5.1- La santé publique face à la culture médicale des communautés traditionnelles

 

La santé publique est « la science et l’art de prévenir des maladies, de prolonger la vie, d’améliorer la santé et la vitalité mentale et physique des individus par le moyen d’une action active concertée visant à assainir le milieu, à lutter contre les maladies… » (Hogarth, 1977). Cependant, ce rôle dévolu à la santé publique se heurte très souvent à la culture médicale des communautés traditionnelles. En effet, celles-ci proposent des réponses thérapeutiques aux problèmes de santé qui se posent. C’est le cas de l’utilisation des objets de santé dans le traitement des crises convulsives (maladie de l’oiseau) chez les enfants. Ces savoirs locaux que constituent les objets de santé infantile sont ancrés dans la culture médicale des ces populations. Dès lors, toute intervention médicale visant à proposer des modèles thérapeutiques contraires rencontre une résistance. C’est pourquoi la santé publique en tant qu’institution médicale, ayant la compétence et la charge de résoudre les problèmes sanitaires des populations, doit tenir compte de la réalité existante. La maladie de l’oiseau évoquée par les différentes communautés observées témoigne de cette réalité. En effet, même si le diagnostic populaire de la maladie de l’oiseau paraît irrationnel du point de vue scientifique, la réalité indéniable est que cette maladie provoque une crise convulsive chez l’enfant. Dès lors, les réponses thérapeutiques liées aux objets de santé physiques devraient plutôt aiguiser la curiosité et l’esprit scientifique des spécialistes en santé publique au lieu d’un rejet systématique. Ainsi les réponses toutes faites ou ‘’préfabriquées’’ qu’apporte la santé publique aux problèmes de santé des populations ne peuvent-elles atteindre véritablement leur but qu’en prenant appui sur les savoirs locaux. C’est pourquoi, pour Raymond Massé, « au lieu de supposer que le public auquel on s’adresse est vierge de conceptions sur ce qu’on lui enseigne, il s’agit de s’intéresser à ce qui constitue sa culture et de le faire en le considérant réellement comme un corpus de connaissances, et non seulement comme un tissu de croyances relevant du folklore » (Massé, 1995). Cette situation explique l’inadéquation au réel de décisions prises sur la base de connaissances rigoureusement scientifiques. Ces faits invitent les gestionnaires de programmes de santé publique à prendre en compte la dimension socioculturelle de la maladie. Pour ce faire, la contribution de l’anthropologie médicale s’avère incontournable.

 

 

5.2- La contribution de l’anthropologie médicale aux programmes de santé publique

L’anthropologie médicale est une discipline de proximité, c’est-à-dire proche des populations. A ce titre, elle se présente comme l’intermédiaire entre celles-ci et la santé publique. Elle « repose sur le postulat que la maladie (fait universel) est gérée et traitée suivant des modalités différentes selon les sociétés et que ces modalités sont liées à des systèmes de croyances et de représentations déterminés, en fonction de la culture dans laquelle elle émerge » (Fainzang, 2000 : 2). Son rôle est de permettre une meilleure compréhension des problèmes sanitaires des populations. « Autrement dit, il s’agit d’utiliser l’anthropologie (médicale) pour éclairer, par une connaissance des faits de culture, la pratique médicale.» (Fainzang, ibid. : 4). Dans ces conditions, l’anthropologie et la santé publique concourent au même but, celui de la santé des populations. Le binôme anthropologie médicale/santé publique est donc nécessaire pour la mise en œuvre d’un programme de développement sanitaire efficace. Pour y arriver, il faut un « recadrage anthropologique » qui « vise à reconstruire le champ des perceptions et des pratiques de santé du point de vue des communautés elles-mêmes et à mettre en évidence leur ancrage dans un contexte social et culturel spécifique » (Corin et al., 1990 :19). Cette contribution anthropologique est importante parce que « l’anthropologue peut révéler les « savoirs populaires » qui constituent un contrepoint au « savoir scientifique » et dont il importe de reconnaître « l’existence », d’autant qu’ils peuvent entrer en conflit avec le discours médical autorisé… » (Massé, ibid. : 3).

Cet exemple des objets de santé utilisés par les communautés traditionnelles ivoiriennes pour le traitement des crises convulsives chez l’enfant invite à une collaboration de la santé publique et de l’anthropologie médicale. Celle-ci est nécessaire pour la mise en œuvre efficiente des programmes de santé dans les pays en développement.

 

 

Conclusion

L’analyse des objets de santé infantile a permis de comprendre que la maladie, fait universel, est diversement interprétée et traitée. On a pu remarquer le caractère transculturel de la maladie de l’oiseau et de son traitement. Les réponses thérapeutiques apportées par les différentes communautés issues de chaque groupe culturel ivoirien en témoignent largement. La question fondamentale que pose cette observation est : peut-on élaborer des programmes de santé efficaces si on ignore ces savoirs médicaux locaux, émanant de la culture des populations ?  Répondre à cette interrogation par la négative, c’est faire entorse à la santé publique qui déploie toutes ses compétences et moyens financiers pour la promotion de la santé des populations. Cependant, répondre par l’affirmative, c’est ignorer la culture médicale des communautés. Celle-ci est une réalité actuelle dans les pays en développement et particulièrement dans les communautés traditionnelles africaines. Les objets de santé examinés dans ce document peuvent constituer une entrave dans un programme de santé infantile si ces savoirs médicaux sont considérés simplement par les spécialistes de santé publique comme profanes et erronés. En définitive, pour répondre efficacement au besoin de santé des populations, la « santé publique doit être communautaire » (Massé, 1995 : 6) par une collaboration étroite avec l’anthropologie médicale ou, comme le dit aussi Bernard Hours ,« l’avenir de l’anthropologie médicale consiste probablement à trouver le ‘’bon usage’’ de l’anthropologie dans la santé publique… » (Hours, 1999 : 5).

 

 

Bibliographie

 

BENOIST J. (sous la dir. de), Soigner au pluriel. Essais sur le pluralisme médical, Paris, Karthala, 1996.

 

BONNET D., « Anthropologie et santé publique. Une approche du paludisme au Burkina Faso », in Fassin D. et al., Sociétés, développement et santé, Paris, Ellipses/AUPELF, 1990, pp. 241-258.

 

Corps biologique, corps social. Procréation et maladie de l’enfant en pays mossi, Burkina Faso, Paris, ORSTOM, 1988.

CORIN E.E.et al., Comprendre pour soigner autrement, Montréal, Les Presses Universitaires de Montréal, 1990. 

FAINZANG S. L’intérieur des choses. Maladie, divination et reproduction sociale chez les Bisa du Burkina Faso, Paris, L’Harmattan, 1986.

« La maladie, un objet pour l’anthropologie sociale », in [http://www.alof.univmontp1.fr/cercle/revue.htm], consulté le 27/05/2008.

HOGARTH J., Vocabulaire de santé publique, Copenhague, EURO/OMS, 1977.

HOURS B., « Vingt ans de développement de l’anthropologie médicale en France », in [http://socio-anthropologie.revues.org/document50.html.], consulté le 12/04/2008.

KOUAKOU B.J.P., « la consultation postnatale à l’épreuve de la pensée génésique des communautés rurales ivoiriennes », in Revue ivoirienne des sciences du langage et de la communication, N° 2, Pais, PAARI, 2008, pp.197-208.

LAPLANTINE F. et RABEYRON P.L, Les médecines parallèles, Paris, PUF, 1987.

 LOUCOU J.N. et GARANGER M., En pays Baoulé, Abidjan, Les nouvelles éditions africaines, 1988.

MASSÉ R., Culture et santé publique. Les contributions de l’anthropologie à la prévention et à la promotion de la santé, Montréal, Gaëtan Morin, 1995.

 

 

© Jean-Pierre Kouakou Bah
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Rubrique Ethique
10 mai 2009

 



[1] Cf figures 1, 2 et 3.

[2] Ethnies Baoulé et Akyé

[3] Ethnie Djimini

[4] Ethnie Guéré

[5] Ethnie Yacouba

[6] Sorte de petits champignons bien connus en Côte d’Ivoire, de couleur brune et qui prennent une coloration noire au cours de leur développement.