Contrepoint Philosophique, Edouard de Perrot : Psyché, une énigme

Psyché, une énigme

 
Par Édouard de Perrot

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Ethique

24 novembre 2011

 

 

 

 

Vous convient être sages, pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers au pourchas et hardis à la rencontre ; puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l’os et sucer la substantifique moelle – c’est-à-dire ce que j’entends par ces symboles pythagoriciens – avec l’espoir asuré de devenir avisés et vaillants à cette lecture.

 

François Rabelais, Vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel. Aux lecteurs.

 

« Aujourd’hui domine la croyance que la science seule apporterait la vérité objective. Elle est la nouvelle religion. Face à elle, tenter de penser l’être paraît arbitraire et <mystique>. L’être ne se laisse pas prendre en vue à l’aide de la science. L’être exige de s’avérer en propre. »

 

Martin Heidegger, Séminaire de Zürich.

 

« …c’est la Réalité qui donne sens à la Pensée, et c’est celle-ci qui, de là, confère ses significations au Langage. Des Choses réelles on passe aux Idées qu’on s’en donne, puis aux Mots qui formulent ces Idées. La donation de sens se fait de haut en bas. »

          

Jean-Claude Piguet, Des choses, des idées et des mots. Le sens du sens.

 

 

 

Résumé

 

Loin d’être résolu, le problème du rapport qui lie le corps et l’esprit entretient un débat fourni entre les divers tenants des doctrines en lice. Alimenté par les dernières découvertes des neurosciences, celui-ci émarge également à la philosophie qui peine à suivre la démarche innovante et quelque peu visionnaire des agents de ces disciplines modernes, qui se sont affranchies d’elle non sans la spolier. Devant le foisonnement d’idées et de raisonnements menés à l’assaut de ce monument, on se pose quelques questions à propos du sens des grands courants de pensée qui informent ce domaine en plein essor.

 

 

Summary

 

Having not yet been solved, the mind-body problem supports a well-stocked debate between the varied defenders of the doctrines in competition. Feeded by last neurosciences’ discoveries, the latter draws alike something from philosophy, which is labouring to follow innovative and a bit visionary procedure of these modern disciplines’ agents, which have thrown off its yoke, non without despoiling it. Before the plenty of ideas and reasonings leaded to assault of this monument, one is questioning a bit above the sense of lofty thoughts’ trends which are enlightening this field in great stride.

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

Le débat entre création et évolution reste ouvert, quand bien même ses protagonistes actuels, les scientifiques, évolutionnistes, et les fondamentalistes, créationnistes, sont persuadés de détenir, pour les premiers la seule voie possible vers la vérité, pour les seconds, la vérité en personne.

 

En effet, bien que doté de conscience réflexive, ce qui fait sa dignité, et d’une intelligence hors pair, l’homme n’a pas avancé d’un pouce dans l’obtention des réponses à ce sujet qu’il pourchasse depuis la nuit des temps en s’interrogeant sur lui-même et sur le monde qu’il porte et qui le porte.

 

Une telle affirmation peut paraître insensée au regard du développement inimaginable des techniques sur lesquelles notre ami a appuyé sa démarche. Quelle commune mesure entre la pierre taillée et l’ordinateur personnel ?

 

Aucune, si l’on observe ces objets, leur mode de production, leur mode d’action, les effets qu’entraîne leur usage bien compris ; certaine, si l’on prend en considération leur créateur, l’homo sapiens, et son immuabilité depuis plus de 40.000 ans.

 

Cette commune mesure, c’est la pensée, dont la science contemporaine, entièrement préoccupée de la matière, seule accessible à ses fantastiques instruments, n’a cure, n’ayant pas la capacité d’en rendre compte, sauf à la matérialiser par quelque tour de passe-passe[1], et qu’à l’opposé le fondamentalisme confisque et réglemente en conséquence, au nom d’une quelconque révélation.

 

Fâcheusement, nourris des a priori antithétiques qui les dissocient tout en entravant leurs développements, de tels procédés embarrassent le néophyte et le laissent sur sa faim, d’autant plus que les exigences méthodologiques ou initiatiques incroyablement élevées que professe chacune de ces deux obédiences entraînent des raisonnements aussi déraisonnables qu’implacables.

 

Nonobstant, ne pouvant écarter l’éventualité que ce thème appelle d’autres variations, on envisage volontiers d’y aller voir.

 

 

Argument

 

Naturellement curieux, l’homme a d’emblée cherché à comprendre son origine, celle de la vie et donc celle du monde, en raison de sa conscience d’exister. Mais, pour cela, il a dû commencer par assurer sa survie et, accessoirement, sa reproduction. Et, de l’exercice réfléchi de cette activité vitale, il a extrait un ensemble de connaissances, qu’il a détachées progressivement de son objectif utilitaire pour élaborer une théorie dont il espérait que, au-delà du gain de pouvoir qu’elle lui accordait, elle satisfît sa soif de savoir.

 

Or, l’édification de la connaissance s’appuie sur la répétition d’observations, permettant d’y distinguer des régularités et d’en retenir l’existence. Elle implique donc un repérage et une identification des phénomènes autant qu’une capacité d’en enregistrer les données recueillies et de s’en ménager l’accès en l’absence de l’objet qui les a causés dans le monde. Toutes actions qu’on attribue communément à l’esprit. Et, c’est là que le bât blesse. L’esprit ne peut être l’objet d’une matérialisation et ne se conçoit que par rapport aux opérations qu’il autorise et aux actions qui en découlent.

 

Comment alors saisir cette entité dans sa complexité, son ubiquité, sa réalité tout sauf tangible ? Et comment diable un programme aussi ambitieux peut-il s’accomplir et se donner les moyens d’élucider les multiples interrogations posées ?

 

Y pourvoient : – La mythologie, convoquant des ancêtres merveilleux, venus d’on ne sait où, qui incarnent les forces naturelles et divers aspects de la condition humaine, rendant compte par leur génie propre de ce qui est advenu, à travers un récit[2] – la science, enterrant ces prédécesseurs ad hoc sous la récolte de faits conformes aux exigences d’objectivité, de précision et de logique qui la caractérisent, qui expliquent tout, dans une théorie conclusive jusqu’à preuve du contraire, mais viennent également de nulle part.

 

Or, que l’on se tourne vers le premier livre de la Bible, la Genèse, pour relater la Création, œuvre du Créateur de toutes choses ou que l’on s’affranchisse de la tradition pour adhérer à la théorie scientifique, selon laquelle le big-bang a créé le monde à partir d’un noyau d’énergie inétendu,        y a-t-il une différence autre que terminologique ? N’est-on pas renvoyé dans l’une et l’autre hypothèse à un début qu’on ne distingue pas, à une origine qui se perd dans l’indifférencié ? Certes, le récit fondateur de chacune des deux a des résonnances très contrastées. La première, indéniablement mystique et mythologique, ne cherche rien à expliquer et s’en remet à la foi pour en rendre compte, alors que la seconde, résolument scientifique, prétend tout expliquer, en faisant appel à la confiance en ce bâtard de Dieu. Mais, sur le fond, les deux croyances se valent et traduisent la position qu’adopte le croyant davantage que la vérité recherchée.

 

Certes, les retombées de l’une et l’autre conviction montrent des différences notables en Occident. Mais, les cathédrales, l’art pictural, sculptural, littéraire et musical qui enrichissent notre culture, soutiennent sans peine la comparaison avec l’exploitation de l’énergie inhumaine qu’ont permis l’asservissement du charbon, de l’électricité, du pétrole et du nucléaire ainsi que les avancées technologiques qui en ont résulté, même si les conséquences pratiques paraissent donner l’avantage à ces dernières. Pendant longtemps, la précarité de l’existence terrestre a paru justifier la confiance en un au-delà meilleur, paradis que l’âme pouvait rejoindre après la mort, soit par grâce, soit par mérite, lequel ordonnait, dans une large mesure, les rapports humains dans la communauté et l’idéologie qui y régnait. Depuis la révolution industrielle, qui a accompagné l’incomparable progrès technique que l’on sait, on a congédié l’âme, devenue obsolète, voire carrément gênante, au profit d’un utilitarisme militant, en même temps que le tout-puissant      au-delà a cédé la place à un ici-bas omnipotent qui n’a pas tardé à devenir la raison de toutes choses.

 

Ainsi se sont instituées deux voies de recherche, antinomiques en raison de leurs postulats, de leurs hypothèses et de leurs outils, autrement dit hétérogènes[3]. En deçà et au-delà de leurs développements, il y a le monde et ses habitants, si dissemblables dans leur individualité et pourtant si pareils dans leur nature. C’est que, si les atomes peuplent l’univers en quantité colossale, leur diversité est bien moindre et que tout ce qui existe, inerte ou vivant, n’a à sa disposition qu’un assortiment réduit de ces constituants élémentaires.

 

 

 

Rappel biologique

 

Inerte ou vivant. Ces deux mots rapprochent, opposent et ordonnent deux réalités distinctes qui, bien que bâties sur le même socle et interagissant de mille manières, s’épanouissent de façon différente et singulière. L’inerte, comme son nom l’indique, n’a ni activité ni mouvement propre, se suffisant à lui-même et se contentant d’être. Solidement établi depuis les circonstances qui l’ont vu naître, quelles qu’elles soient, il tend à persévérer passivement dans son essence inusable. Le vivant ajoute à ces qualités fondamentales celles de croître et de se reproduire, selon une gamme de procédures s’étageant de la plus élémentaire à la plus raffinée. Or, l’équipement spécialisé requis pour effectuer l’enchaînement en alternance de ces deux opérations, bien défini, recouvre un mystère.

 

Si les formes primitives du vivant, unicellulaires, passent apparemment sans difficulté de la croissance à la reproduction par scissiparité, une fois qu’elles ont atteint une certaine taille, chaque cellule fille qui en résulte leur étant semblable en tous points et devenant mère à son tour en grossissant et en se divisant, il en va autrement pour les formes plus complexes que sont les organismes pluricellulaires.

 

Ceux-ci, en effet, dès les premières divisions de l’œuf résultant de la réunion de deux gamètes émis par deux sujets adultes, différencient deux lignées de cellules : – le soma, organisation complexe qui donne un individu adulte, actualisant sous forme d’organes spécialisés ses potentialités, vieillissant et périssable – le germen, qui suit un cheminement singulier parce qu’il remplace indéfiniment l’actualisation de ses potentialités par leur sauvegarde, sous une forme divisée, le gamète, qui pourra reconstituer un individu complet, en rencontrant, à son tour, un semblable hétérosexuel et en fusionnant avec lui, ce qui le rend impérissable[4].

 

De la multiplicité de ces rencontres naîtra une abondance d’individus, tous semblables et tous différents, chacun étant unique en raison de la bipartition et de la réorganisation multiple du patrimoine génétique que représente la production[5] même du germen, qui leur est commun, et qui innove par rapport à la division binaire qui règne chez les unicellulaires.

 

 

De la conscience réflexive et de ce qui s’ensuit

 

Partie intégrante du monde concret, du fait de sa matérialité, ce dont il est conscient en même temps que de lui-même, l’homme réfléchit à sa situation en se construisant une multitude de représentations. Lien entre ces deux mondes – l’un qui le contient et l’autre qu’il contient – il ne peut complètement s’en abstraire pour l’examiner, pas plus qu’il ne peut totalement l’englober pour le comprendre. Cette aporie engendre la culture, qui n’en finit pas de s’illusionner sur sa capacité de dépasser icelle, comme si on pouvait se soustraire à son être.

 

Ainsi, l’on appréhende le questionneur, doté d’une identité personnelle et de continuité psychique, seul véritable enjeu de la question. Et l’on se trouve ramené à son origine. Avec, tout de même, quelques acquisitions concernant son statut. Être vivant, non seulement il est sujet au vieillissement et à la mort, mais il est en mesure de contrer les décrets qui statuent à ce propos à la faveur de la rencontre d’un alter ego avec lequel il puisse procréer un nouvel être, identique à eux et pourtant infiniment nouveau. En outre, il sait tout cela, il sait qu’il le sait[6], qu’il peut y penser, qu’il peut en parler avec ses semblables, s’il lui plaît. Il se sait capable en même temps de vivre, de s’en aviser et d’y réfléchir, ce qui lui donne un certain pouvoir sur le monde réel et sur le monde des idées[7]. Comment alors imaginer et comprendre cette double orientation de ses virtualités, qui lui confère cette capacité de saisir les choses extérieurement et intérieurement ?

 

L’homme a tôt remarqué qu’il avait des sens qui lui permettaient de percevoir divers aspects et qualités des objets mondains, jusqu’à les reconstruire en son for intérieur de façon à les y retrouver même une fois qu’ils avaient disparu dans le monde extérieur. Confronté à sa quête de l’origine de ses connaissances, d’abord considérées comme innées, il a choisi de donner la suprématie aux informations lui venant de l’expérience, objectivable, jusqu’à en faire une méthode qui, au-delà d’en recevoir simplement des impressions, lui permît d’établir ce qui est.

 

Le monde des idées a ainsi considérablement prospéré, instituant une multiplicité de conceptions souvent antagonistes, se divisant à leur tour en essai de rendre compte du monde et en tentative d’asservir la raison. Chemin faisant, l’homme a investigué l’usage des instruments idéationnels auxquels il recourait, jusqu’à édifier, parallèlement au corpus de ses connaissances acquises, un ensemble de règles pour encadrer, légitimer et informer sa démarche.

 

 

 

Comment savoir

 

L’histoire de ce mouvement sinueux, dont on sait tout juste et à peu près quand il a commencé, est toujours en marche, son terme étant indéfini. Au mieux, peut-on se situer et s’orienter dans ses méandres, dont le régime obéit à diverses déterminations, qui se partagent entre le pôle matérialiste et le pôle spiritualiste. À vrai dire, une gamme étendue du mélange de ces deux courants, en proportions variées, occupe l’espace théorique séparant leurs formes pures.

 

Obéissant à des présupposés diversifiés, les discours rendant compte de cette recherche entretiennent entre eux des rapports allant de l’incompréhension indifférente à la plus meurtrière hostilité, au nom de leur commune prétention à atteindre la vérité.

 

Une telle lutte, immémoriale, n’empêche pas ce gentilhomme de s’interroger sur les thèmes qui l’alimentent et sur l’éventuelle inclination des belligérants à confondre leur protestation de répondre à la question posée avec la prétention d’être seuls à connaître le moyen d’y parvenir.

 

Au point qu’à bon droit, on peut se demander si les connaissances qu’on finit par obtenir de la sorte reflètent le monde où l’on vit et ses occupants ou si elles traduisent les opinions qu’en distillent leurs savants et bouillants héros, engagés dans un combat sans fin. Dilemme qui rejoint celui de savoir si l’arbre dont on cause est dans la prairie ou dans l’esprit.

 

Certains se gardent comme de la peste de trancher entre ces deux propositions, arguant qu’on ne peut le savoir. D’autres s’épuisent à soutenir que l’idée de l’arbre n’est manifestement pas dans le champ. D’autres encore se feraient tuer pour défendre l’idée que l’arbre ne pousse assurément pas dans l’esprit. Et ils font tous école.

 

Le candide opine du chef, admiratif devant de si doctes et si nobles combats qui dépassent son entendement, et il se satisfait, jusqu’à plus ample informé, de constater que l’arbre pousse dans le champ, où il le voit, peut le toucher et même l’abattre, et de penser que l’idée de l’arbre est dans son esprit, où il lui est loisible d’en étudier les différentes modalités ou d’imaginer en construire les sabots, le chalet ou le bateau de ses rêves.

 

 

La controverse et ses avatars

 

Si l’on suit la controverse sans désemparer, on voit que l’on s’engouffre dans un bourbier où l’on peine à trouver son chemin, chaque ébauche de mouvement dans une direction s’achoppant aussitôt à l’obstacle que la possibilité de l’autre lui oppose. C’est peut-être que l’on cherche le tout et qu’au mieux on n’en rencontre que des fragments, définis unilatéralement par l’une ou l’autre des doctrines ayant cours.[8]

 

La dent du tigre, pas plus que la peur du tigre n’est le tigre. Et pourtant, elles en procèdent toutes deux, quand bien même l’on ne peut loger la dent dans la peur, ni la peur dans la dent. En revanche, on peut concevoir qu’on a peur du tigre à cause de sa dent, et prendre ses jambes à son cou si l’on rencontre un particulier arborant une telle denture. On doit donc articuler des faits, concrets, et des représentations, abstraites, dont résulte une construction mentale qui parle, même si elle n’est pas entièrement tangible. Ce qui distingue ces deux éléments, c’est que la peur est pétrie de sens, au contraire de la dent qui n’a que celui que je lui donne. Certes, ma survie dépend de la différenciation et du bon usage que je ferai de ces deux occurrences, mais il restera, ensuite, à les incorporer dans ma pensée en leur gardant leurs caractères distinctifs.

 

De la sorte, on se trouve confronté à un travail de recentrage, renvoyant incessamment les objets au moment et à l’endroit où ils ont été perçus et leurs représentations à l’esprit qui les a conçues. Il s’agit de deux opérations disparates, clairement identifiables, qui n’ont de commun que ce sur quoi elles portent, qui ne se doivent rien et qui peuvent coexister sans jamais se rencontrer. Aussi bien, constitués d’éléments dissemblables, leurs produits sont-ils totalement étrangers et réciproquement imperméables.

 

On ne peut donc les articuler ou les conjuguer pour en retirer un surcroît de compréhension. Seule leur juxtaposition permet de saisir le phénomène considéré de deux façons, utilisables successivement en apportant, au mieux, quelque bénéfice pratique. Par exemple, la morphologie de la dent du tigre peut fournir une base concrète à la peur de la dent du tigre, et contribuer à confirmer le bien-fondé des mesures permettant d’éviter de rencontrer la substantification naturelle de ces deux concepts. À l’évidence, le bénéfice est maigre, le simple bon sens fournissant économiquement un résultat analogue. Mais, dans ces conditions, comment dépasser cette complication ?

 

 

Quelques avenues du vrai

 

Taraudant l’esprit humain depuis la plus haute antiquité, cette notion et sa conquête ont enfanté d’innombrables théories prétendant les définir et les contrôler, qui remplissent les bibliothèques et nourrissent les philosophies. Ce qui est tout à l’honneur de la patience et de l’assiduité des clercs qui les ont élaborées, autant qu’à celui de la difficile accessibilité des conceptualisations qu’ils en ont accommodées[9].

 

Faire partie du monde qu’il est question de comprendre et d’expliquer n’est peut-être pas sans rapport avec les difficultés que le penseur rencontre lorsqu’il applique son intelligence à l’étude de ce thème. Comment concilier l’objectivité nécessaire à la description scientifique de ce qui devient ainsi un problème avec la subjectivité requise par la compréhension de cette énigme ? Comment passer d’un discours en troisième personne à un discours en première personne ? Comment, faisant partie d’un tout, puis-je m’en abstraire, sans rien perdre de mon essence, pour en raisonner ?

 

Sur ce chemin, on s’achoppe à l’opposition entre l’idée d’un esprit transcendantal, accompagnant de longue date une dualité corps – esprit, et celle d’un esprit immanent, fondant un monisme qui se veut plus moderne. Ce débat est, pour le moins, aussi nourri et vif que celui qui règne entre tenants de la création et de l’évolution. Et les publications qui en rendent compte à la lumière du cognitivo-comportementalisme, des neurosciences, d’une néophrénologie, de la théorie de l’esprit, de l’épiphénoménisme, du physicalisme réductionniste ou non, de l’intentionnalisme, de la survenance[10], de l’émergence, de la phénoménologie neurocognitive et j’en passe, faisant état de théorisations regroupées sous le terme de philosophie de l’esprit, puis de philosophie analytique, aussi innombrables que convaincantes, se heurtent à leur tour à l’obstacle infranchissable que constitue leur enracinement dans le jeu dudit esprit, irréductible aux phénomènes cérébraux concomitants, assez élémentaires, que les techniques neurophysiologiques permettent d’enregistrer. Le plus curieux est que certains, se sentant ainsi mis au défi d’expliquer l’inexplicable, sont allés jusqu’à imaginer une auto-cérébroscopie[11], à laquelle a succédé l’hétéro-cérébroscopie connue sous l’acronyme IRMf[12], lointains avatars de l’homunculus, dans l’espoir d’enterrer cette impossibilité fondamentale.

 

C’est que le phénomène et le concept qui cherche à en rendre compte ne sont pas identiques. Quelles que soient les figures auxquelles obéit le jeu de la pensée, et quand bien même on décrit scientifiquement la conscience qu’on en a comme surgissant une poignée de nanosecondes après que le cerveau en a enclenché l’actualisation, on ne le réduit pas aux contorsions de ce dernier[13]. Les innombrables travaux menés dans ce sens pèchent tous par leur présupposé matérialiste qui exclut d’allouer une quelconque indépendance à l’esprit comme suspecte de ressusciter le dualisme qu’on impute à Descartes et dont on s’est heureusement affranchi depuis le Siècle des Lumières.

 

Dès lors, il n’est pas étonnant qu’on ne rencontre pas, dans tous ces systèmes, d’allégation qui reconnaisse quoi que ce soit évoquant la possibilité qu’une manifestation spirituelle soit détachée de son correspondant physique, puisqu’on l’a éradiquée. Ou alors, seulement sous forme édulcorée.

 

Il n’en est pas moins amusant de constater que ces idéologues, qui se laisseraient écarteler place de Grève plutôt que de renoncer à subordonner la conscience à son prétendu soubassement neuronal, se soient gardés de montrer auquel de ces montages quintessenciés correspond l’élaboration même de leur doctrine. Les exposés que l’on peut lire à ce sujet, fort diserts étant donné la complexité du raisonnement qui les engendre, font toujours état de cette concomitance à propos de sensations élémentaires, par exemple une douleur[14], ou une démarche intellectuelle rudimentaire induite par l’observateur. Mais, dès lors que l’intéressé se met à penser par lui-même, en alignant un train cohérent de représentations et d’idées afin d’élaborer une thèse, nib de petites cellules grises. Pourtant, rien ne l’empêcherait de procéder à son travail de réflexion et de création sous contrôle d’imagerie fonctionnelle et de montrer qu’il n’a pas la moindre idée qui ne soit précédée de l’allumage de telle partie de son cerveau, attestant la prééminence de l’activité de cet organe sur la conscience du phénomène mental dont il est le siège[15], confirmant de la sorte l’exercice de son fonctionnement mental par l’explication qu’il en donne. 

 

Le hic, c’est que, quand bien même on obtiendrait de la sorte des images extemporanées, leur décryptage ne permettrait pas de deviner le contenu de cette opération psychique, pourtant connu de son opérateur[16]. Qu’on en juge par le fossé séparant les meilleures projections des images rétiniennes obtenues, sortes de brouillons quadratiques faisant écho grossièrement et point par point à ce qui est regardé, et la représentation imagée quasi parfaite que nous en avons dans notre esprit. Sans compter que, en dépit de la constatation de leur succession dans le temps, on ne pourrait pas décider d’un sens causal du lien ainsi présumé entre les deux manifestations.

 

 

Guerre de succession

 

Le raisonnement autour de cette précession s’appuie sur un ensemble de processus analogues à ceux qui informent l’expression orale, puis écrite de la pensée. Parlant une langue définie, le locuteur dispose d’un vocabulaire correspondant aux choses et d’une grammaire permettant d’enchaîner les mots pour délivrer un discours compréhensible à autrui. S’il veut l’écrire, il utilise les lettres de l’alphabet correspondant à l’idiome qu’il parle. Les possibilités de combiner les lettres pour créer des mots, et les mots pour créer des phrases que gouvernent des règles de grammaire adéquates sont innombrables. En revanche, celles de donner un sens intelligible à ces ensembles sont déjà plus limitées, parce qu’il faut avoir quelque chose à dire. De sorte que, si la morphologie langagière est déterminée, l’expérience de soi et du monde que celle-ci permet de traduire et d’exprimer est beaucoup plus libre. Et, même si elle s’enchâsse dans la perception, elle n’en est pas tributaire. Tout au plus usagère[17].

 

Le retard de la prise de conscience pourrait bien n’être que la manifestation la plus bruyante de la complexité singulière de ce phénomène, dont s’affranchit constitutionnellement le mécanisme neuronal dont on prétend qu’il lui préexiste. Sauf à admettre que l’identité corps-esprit impliquant la stricte correspondance des événements dans l’un et l’autre régime est démontrée, et non pas simplement posée comme principe.

 

Certains estiment impensable que rien puisse exister psychiquement qui n’ait son correspondant physique. Ce qui n’infirme pas la réciproque. Tout porte à croire que les mécanismes qu’on décèle à l’œuvre dans le cerveau sont les mêmes, qu’il s’agisse d’une réponse à une sensation simple ou de l’initiation d’une pensée. Mais, si la prise de conscience d’une douleur ressentie suit la perception qu’en enregistre le cerveau, la pensée que tel geste pourrait occasionner une douleur précède son accomplissement, qu’elle entend prévenir. Ainsi, la succession chronologique observée n’équivaut-elle pas, ipso facto, à une relation causale.

 

Autrement dit, la croisade contre le dualisme cher à Descartes détermine-t-elle la philosophie de l’esprit plus sûrement que sa poursuite déclarée de la vérité. La désignation par prétérition de ce système n’est-elle pas déjà tout un programme ?

 

Néanmoins, on peut envisager que la précession que montre l’imagerie cérébrale sur la prise de conscience ne soit que le signe de l’inadéquation de la conduction réseautée de l’influx nerveux considérée comme principe explicatif de l’activité psychique. Si la compréhension du fonctionnement des neurones qui en résulte peut s’appuyer sur la technique qui a révélé cette organisation, en raison de sa matérialité, l’activité de l’esprit qui l’accompagne, immatérielle, réclame une approche différente. On peut nier l’indépendance du psychisme, ce qui ne va pas sans conséquence. Mais, on n’en démontre pas l’impossibilité.

 

 

Incompatibilité

 

On a ainsi le choix entre deux leçons des choses, que tout paraît opposer, alors que seule leur hétérogénéité infirme leur identité. – L’une étudie l’aspect matériel de phénomènes particuliers, isolés, à l’aide d’instruments qui ne peuvent en donner qu’une image obéissant aux lois physiques qui les régissent eux-mêmes, et qu’il reste à interpréter – l’autre cherche à se faire une idée à propos de l’apparition et de l’enchaînement de pensées inétendues et impalpables comme elle, dont seule la publication peut rendre nécessaire la mise en œuvre de mécanismes physiques.[18] La première cherche dans le particulier un facteur qu’elle puisse retrouver à l’œuvre chez d’autres particuliers, afin d’en extraire une loi générale. La seconde s’appuie sur le sens singulier que prend l’universel dans une certaine occurrence, afin d’en comprendre la signification.[19]

 

Leur incommensurabilité et leur incommunicabilité relèvent de la raison, non de la valeur ou de l’opinion. L’abîme qui les sépare est d’ordre naturel et les efforts consentis pour l’ignorer ou le combler apparaissent dérisoires, ainsi qu’en attestent le nombre élevé et la diversité des travaux menés à cet effet, qui n’en partagent qu’un seul : celui de ne pas aboutir.

 

On peut feindre de croire qu’il n’y a là qu’une impossibilité momentanée, liée au manque de moyens engagés, à l’imperfection des techniques employées ou à l’insuffisance du temps qu’on y a déjà consacré. Ce qui permet de persévérer dans la direction prise, en assurant qu’on va améliorer les agents et les outils mobilisés et qu’on verra bien[20], puisqu’on est sûr d’atteindre le but qu’on poursuit.

 

On peut aussi s’aviser du caractère inéluctable de cet obstacle, renoncer à caresser la chimère et se contenter de prendre les choses comme elles viennent, dans leur mystère, laissant aux chercheurs scientifiques leur prurit épistémique et le frisson de l’inventeur. [21]

 

 

Et pourquoi ne pourrait-on pas raison garder ?

 

Le second terme de cette alternative implique de ne pas confondre esprit et cerveau, penser et fonctionnement neuronal, de ne pas chercher à localiser l’un dans l’autre, et de reconnaître que tous deux bénéficient d’une fonctionnalité propre, traduisant une spécificité de nature. Qu’on se rappelle que l’un et l’autre ont d’abord une existence conceptuelle fondant la représentation qu’on s’en fait. Or tout concept résulte d’un ensemble d’opérations mentales diversifiées qui permettent de les distinguer de celles que mènent ses voisins et n’a de réalité que spirituelle[22].

 

Concevoir l’essor d’une pensée diffère, à plus d’un titre, de se figurer la circulation de l’influx nerveux à travers une seule colonne néocorticale[23]. Et, quand le superordinateur[24], équivalant à une seule colonne neuronale du rat, livrera ses résultats, ceux-ci ne nous apprendront rien des pensées intimes de cet aimable muridé, quand bien même nombre de ses semblables se vouent corps et âme aux conquêtes de la science. Au mieux, pourront-ils nous aider à comprendre les agencements neuroanatomiques et neurophysiologiques présidant à la définition de cet ensemble fonctionnel, dont la multiplication rendrait compte de l’intelligence humaine, ce que la constatation de l’encéphalisation du cerveau de ce mortel permettait déjà de supposer. Mais, ce qu’est cette faculté, comment s’en sert-on ad libitum et comment se développe-t-elle ne s’en éclairciront guère. Et, quant à voir émerger une conscience dans ces machines, qui deviendraient par leur puissance de traitement capables de souvenirs… Ne leur manque-t-il pas un corps, vivant ? La pensée de Blue Brain serait-elle désincarnée ? Elle ne correspondrait donc pas à la pensée humaine qu’elle prétend égaler et se contenterait de la singer?[25]

 

Comme on le voit, le poids donné aux neurosciences et à leur lanterne magique, montrant en temps réel le cerveau penser, résulte de l’admiration insensée qu’engendre un appareillage sophistiqué et coûteux, scientifique, sans préjudice de l’ignorance où celui-ci laisse son laudateur de la raison première et de l’intimité des processus qu’il prétend dévoiler. Dire qu’on voit le cerveau penser ne revient pas à dire qu’on voit la pensée[26]. La prétention d’y être parvenu, voire la seule ambition d’y atteindre dénote un esprit qui s’aveugle suffisamment pour confier à un instrument le soin de l’éclairer. C’est faire peu de cas de ce qui caractérise l’animal humain : la pensée réflexive, immédiate et qui peut se développer de son propre mouvement, sans avoir besoin du secours d’une visualisation extérieure[27].

 

Cette incongruité reviendrait à imaginer l’inimaginable : une machine qui se concevrait elle-même et se développerait en échappant au déterminisme qui aurait présidé à sa construction. Un double de l’homme neuronal en quelque sorte[28]. Et tous les raisonnements que l’on tient à ce propos n’y changent rien. Ils ne peuvent pas ne pas précéder l’opération qu’ils ont conçue… et qui les précéderait si l’on en croit la phénoménologie neurocognitive, vraie mouche du coche.

 

On en revient ainsi à la constatation d’une pensée, incarnée puisqu’elle est portée par un homme vivant, mais irréductible aux mécanismes physicochimiques que l’on peut démontrer agissant dans l’organisme de celui-ci. Une pensée qui naît de façon autonome, avec la vie, qui se révèle grâce à elle, mais qui se distingue radicalement des processus physiologiques auxquels on veut la réduire sous l’aimable prétexte qu’on les a décrits et qu’on peut les reproduire en partie au laboratoire[29].

 

L’amusant dans cette affaire, c’est que les découvreurs et les exploiteurs de cette sacrée précession du physiologique sur le psychique, de ce qui conduit à sa découverte et de ce qui en résulte, ne se soient pas avisés que cette trouvaille sonnait le glas de leur ambition épistémologique. Peut-être faute d’une IRMf providentielle informant leur démarche. En effet, si, comme ils estiment l’avoir établi, la pensée se déduit du processus neuronal qui lui préexiste, alors elle n’en est qu’un sous-produit et n’a pas de réalité propre autre que celle de la coquecigrue. Bien ! Mais, cette vérité ne s’applique-t-elle pas également au concepteur de cette édification prodigieuse ? Diable ! Voilà l’épiphénoméniste « épiphénominisé » et sa pensée réduite à n’être que le déchet irrécupérable d’une faculté usurpée, tout au plus capable de s’autodétruire en se révélant.

 

Une si effroyable issue ne va pas sans qu’on se pose quelques questions fondamentales sur les conditions historico-critiques d’une pareille déconfiture et sur quelques-uns des rapports qu’entretiennent les phénomènes et les concepts qui entendent en rendre compte.

 

 

Déterminisme et liberté[30]

 

Le Déterminisme est un principe scientifique qui stipule qu’il n’y a pas d’événement sans cause, et que, dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce principe du    « déterminisme universel » est à la base de la science physique et du mécanisme matérialiste, qui déduit ce qui arrive de ce qui est arrivé et prédit en conséquence ce qui va suivre. Il est aussi une doctrine philosophique selon laquelle tous les événements, et en particulier les actions humaines, sont liés et causés par la chaîne des événements antérieurs. À noter qu’avant même d’être ainsi formulé, il est l’un des principes fondamentaux de l’esprit réfléchissant sur le monde et sur lui-même.

 

La Liberté est l’état de ce qui ne subit pas de contrainte. Elle désigne le caractère indéterminé de la volonté humaine ; une de ses variations est le libre arbitre, ou faculté de se déterminer sans autre cause que la volonté.

 

On oppose généralement ces deux notions en raison même de leur définition, qui implique qu’une série d’événements doit obéir ou non à une relation de causalité. Longtemps envisagée comme absolue, cette alternative a cédé la place à la question de savoir si les lois et les théories scientifiques doivent être entendues comme des traductions réalistes des phénomènes naturels, ou comme des schèmes commodes et fonctionnels permettant de résumer de façon convenue les mesures quantitatives qu’exécutent les savants à leur propos et les prévisions expérimentales qu’ils en déduisent scientifiquement. On a alors remplacé le concept de causalité par celui de lois descriptives, qui visent à relever la constance et l’uniformité des phénomènes au moyen de descriptions synthétiques, soumises à la vérification continuelle de leur validité par l’expérience.

 

Dans ce sens, la découverte des géométries non euclidiennes ainsi que de la relativité de l’espace et du temps, faite au tournant du XXe siècle, a conduit à l’idée que la recherche scientifique avait un caractère conventionnel, ce qui remettait en question l’intuition kantienne de l’espace et du temps à caractère universel et nécessaire.

 

De là, on a proposé que les assertions que permettaient les déductions logicomathématiques auxquelles on recourait n’avaient pas une valeur indépendante des faits, mais uniquement liée à certaines prescriptions concernant les règles de manipulation du symbolisme linguistique dans lequel elles étaient formulées[31]. À quoi l’on a objecté que l’ensemble de nos connaissances était à la fois conventionnel et empirique[32].

 

Or, si d’aucuns[33] prétendent que la liberté pourrait être incluse dans un programme déterministe, d’autres pensent, au contraire, qu’un monde combinant ses éléments totalement au hasard se révélerait, à la longue, être organisé selon un ordre implacable, bien supérieur à celui qui caractérise le monde où nous vivons.

 

On a également critiqué les thèses déterministes d’un point de vue strictement logique. Cette attaque a paru être confirmée par le principe d’incertitude d’Heisenberg[34], qui a entraîné l’effondrement du présupposé de tout le déterminisme classique, à savoir que la nature constituait un système en soi, réel, absolu, achevé et que l’on pouvait connaître, en remontant des effets aux causes.

 

 

Énigme et aventure

 

Soit ! Toutefois, la prise de position, selon laquelle les événements physiques composent les événements mentaux, n’entraîne pas qu’ils leur sont identiques. Partageant peut-être les mêmes propriétés physiques, l’événement mental, dès lors qu’on le nomme, n’en est pas moins distinct de la somme des événements physiques qui lui coexistent. Et les propriétés qui fondent cette distinction peuvent être entendues comme causalement pertinentes. Ce qui renouvelle le débat entre matérialisme et spiritualisme, que personne n’a résolu, sinon tranché jusqu’ici.

 

Ces quelques considérations donnent à penser que l’étant[35], qui inclut l’homme, s’offre à lui de façon sibylline. De là, les très nombreux essais de le déchiffrer, que cet esprit curieux a menés en commençant par imaginer et construire des outils lui paraissant adaptés à l’exploration de ce qu’il voyait et ne comprenait pas. Parallèlement, il a dû adapter ses inventions aux difficultés qu’il rencontrait dans leur mise en œuvre, développant une réflexion sur les lois que ses expériences successives lui permettaient de déduire de sa pratique.

 

C’est ainsi qu’il a découvert qu’il pouvait tailler une pierre en vue de produire un outil destiné à accomplir une action définie tout en observant attentivement les qualités du matériau utilisé, ainsi que le geste, l’angle d’attaque, la force qu’il devait imprimer à l’ébauchoir pour concrétiser son projet. Chemin faisant, il a développé des règles formulables en marge de l’exécution elle-même, établissant un manuel de fabrication doublant son savoir-faire.

 

 

État des lieux

 

De fil en aiguille, la technique et le savoir ont pris l’expansion que l’on sait, cherchant à donner réponse à tous les problèmes qui surgissaient. Dont le plus résistant, le plus irritant, le plus intrigant est celui de la relation corps-esprit et de la conscience qui l’occasionne. À laquelle de ces deux entités celle-ci appartient-elle ? Ne vaut-elle que comme intermédiaire ? N’est-elle qu’un épiphénomène ? Peut-on imaginer qu’elle soit autonome, sui generis  ? A-t-elle une cause ? Matérielle ? Que serait une cause immatérielle ? Elle-même est-elle matérielle ou immatérielle ? Dans ce cas, peut-elle agir sur le physique ? Par quelle force ? Survient[36]-elle à l’activité du neurone ? Autrement dit, le neurone la détermine-t-il ? L’occasionne-t-il ? Ces deux entités ne sont-elles que manifestations parallèles d’un même ensemble ?

 

Toutes ces questions sur le rapport existant entre le corps et l’esprit sollicitent le travail des savants de moult disciplines, qui s’interrogent inlassablement à ce propos et trouvent, à défaut de réponse univoque, bien des occasions de controverse, voire de dispute. Peut-être en raison de la peine qu’ils se sont donnée pour approfondir, affiner et complexifier leur démarche jusqu’à développer des outils spécifiques permettant d’élaborer des spéculations à tout va, dont le moindre défaut est qu’elles s’érigent en doctrines déconnectées de la réalité, jugée triviale, et qu’elles déploient, comme telles, des discours d’une abstraction propre à fonder toutes sortes de théories et à décourager le commun des mortels, voire simplement les non-spécialistes de s’aventurer dans de si hardies spéculations.

 

De plus, et dans une saine et roborante émulation, ces systèmes également scientifiques, abscons et irréfutables disputent entre eux à qui mieux mieux et à coups d’articles xylophages, où chaque auteur prétend réfuter tout autre qui se targue d’avoir raison, en triturant et argumentant impitoyablement sa conception, qu’il mentionne par sa seule étiquette. Ce qui force le lecteur de bonne foi, s’il espère comprendre quelque chose à cette dispute byzantine de haut lignage, à lire et relire les thèses en présence, censées connues et que les débatteurs semblent avoir à cœur d’essorer, d’analyser, de tourmenter, de pétrir et d’opposer dans un métalangage hermétique.

 

 

Délicatesse

 

Quoi qu’il en soit, dans un consensus providentiel et inattendu, toutes ces approches partagent un présupposé matérialiste, modulé par de subtiles distinctions entre :

 

– un dualisme de substance[37], banni parce que reconnaissant l’esprit comme une substance immatérielle, dont l’essence est la pensée, pouvant exister en dehors du corps étendu, ce que contre le tout physique ;

 

– un dualisme de propriété, toléré parce que supposant que l’organisation idoine de la matière, autrement dit le corps humain, implique l’émergence de propriétés mentales ; des variations en existent comme : – l’épiphénoménisme qui considère que lorsque la matière donne naissance à des phénomènes mentaux, ceux-ci ne causent rien en retour – l’interactionnisme qui, à l’inverse, autorise

que les phénomènes mentaux puissent causer des effets matériels et réciproquement;

 

– un dualisme d’attribut, reconnu par les physicalistes non réductionnistes, qui soutiennent qu’il n’y a qu’une catégorie physique de substance et de propriété, mais que les attributs des événements mentaux sont distincts des attributs physiques et ne peuvent y être réduits. Ce point de vue s’oppose à celui du monisme d’attribut auquel adhèrent les matérialistes éliminativistes, qui maintiennent que les attributs intentionnels, subjectifs et intangibles n’ont pas d’existence et doivent être retirés du langage des sciences.

 

On a donc affaire à une controverse redoutable, où l’un des contradicteurs dispose de moyens nombreux, subtils, élaborés et insoupçonnés pour s’affirmer. Au vu de la qualité et de la quantité des mets qu’il propose aux innombrables et estimables convives qu’il rassemble au banquet qu’il a ainsi concocté, celui-ci paraît encore bien loin du dessert. En sorte que le dénouement de la dispute qui s’y donne libre cours ne paraît pas imminent, et qu’on peut renoncer sans scrupule à obtempérer sans autre forme de procès à ses injonctions implicites, faute de les entendre.  

 

 

Dans quelle galère…

 

Au terme de ce parcours épineux, peut-être trop condensé au gré du lecteur, on ne peut s’empêcher de remarquer que la question des relations entre le corps et l’esprit, formellement posée par Descartes, n’a toujours pas été résolue, magnifiquement effleurée par les neurosciences qui l’ont écartée de leur horizon, l’esprit en tant que tel ne se laissant pas saisir par leurs outils conceptuels, lesquels n’admettent, depuis le Siècle des Lumières, qu’une approche strictement matérialiste et scientiste de la connaissance, plus favorable au progrès technique qu’à la compréhension de ce génie.

 

Retombant de la sorte à la position dont on est parti pour tenter d’éclairer les grands courants de pensée qui instruisent inlassablement ce qui demeure une énigme, on espère au moins avoir contribué à démêler un peu l’enchevêtrement dans lequel pataugent les parties, qui ne parviennent même pas à se mettre d’accord sur la nature de l’objet dont elles délibèrent.

 

N’empêche, on peut penser qu’il serait bon de régler ce point, avant de prétendre décider si l’être humain est doté d’un corps et d’un esprit, dont les relations posent un problème essentiel comme en jugent certains, si ces deux notions ne font que répondre à deux modes d’approche hétérogènes, qui provoquent un simple débat d’idée, soluble même si ce n’est que dans un lointain avenir, comme l’affirment d’autres, ou encore s’il n’y a là qu’un faux problème, réglé une fois pour toutes par le matérialisme éliminationniste, comme en décident ceux qui restent.

 

Toutefois, en attendant l’avènement d’une telle issue, peu probable, mais avantageuse pour l’un ou l’autre des concurrents en présence, l’irrésistible élan moderniste, rationaliste à outrance, qui prône l’expérimentation[38] falsifiable comme dernière épreuve de réalité et qui s’appuie si étourdiment sur l’idée exclusive que rien n’est réel qui ne se laisse toucher et quantifier[39], peut tout de même paraître paradoxal, voire purement cérébral.

 

En effet, cette contrainte apodictique n’entend rien moins qu’écarter la psyché du champ de ses préoccupations et de ses travaux façonnés par ses exigences d’objectivité, comme impropre à la recherche scientifique, puisqu’avant tout immatérielle, inétendue et subjective. Quand bien même elle s’en sert pour établir d’abord et accomplir ensuite le programme par lequel elle vise à l’évincer.

 

 

Personnification de l’âme et miroir

 

Nonobstant, cet ukase n’empêche pas l’infortunée d’exister, pas plus que rien n’autorise nos docteurs ès vérité à l’ignorer de ce fait[40]. Tout au plus, l’ingénu peut-il s’interroger sur le caractère inconditionnel et trompeur du type de démarche que dénote un tel manquement. Car, force est de constater que son éviction du champ de la connaissance scientifique ne permet pas de dire rien de consistant sur cette psyché, pas plus que ne le font les efforts dispendieux, contestables et stériles qu’on mène à grand fracas dans certains milieux universitaires, en prétendant qu’on va la naturaliser[41] pour la rendre abordable.

 

C’est que la psyché appartient à l’humain au même titre que le corps qui l’abrite, et que la compréhension de cet être ne peut faire l’impasse sur l’un de ses précieux constituants, sans conséquence[42]. Selon Paul Ricœur[43], le propre de la démarche phénoménologique est celui d’un sujet qui « se connaît lui-même ayant un objet en face de lui ». Et c’est précisément cette relation intentionnelle qui se trouve suspendue par l’approche scientifique, faisant du <sujet> un pur objet de connaissance, quitte à en dire quelque chose de plus en vertu, selon Jean-Pierre Changeux, de la conception générale du monde (Popper) ou de la philosophie spontanée (Althusser), reflétant des convictions ou des croyances, auxquelles ne manque pas d’obéir tout scientifique. Et d’affirmer sans vergogne : « En sa qualité d’observateur-observant (sic), il (l’observateur) pourra produire des états mentaux qui lui permettront d’abord d’observer puis d’interpréter les états mentaux d’une autre personne. »[44] Mais qui observera et interprétera les siens dans cette production? Un être omniscient ?

 

Et puis, loin d’être l’unique, la pensée scientifique n’est jamais qu’un des modes possibles d’étude de la réalité qui, au-delà des progrès techniques qu’elle a permis[45], pèche souvent par l’outrecuidance que lui confèrent ses instruments sans égal, en lui faisant oublier que leur exactitude et leur précision sont payées au prix du rétrécissement de leur intelligence et de leur extension. Et tout particulièrement en ce qui concerne l’humain. À force de disséquer, de dénombrer, de séquencer, de trier et de cataloguer les phénomènes pour les comprendre, elle enfle le comment jusqu’à y absorber le quoi qui l’offusque.[46]

 

 

Comme on fait son lit, on se couche 

 

Ainsi, on ne peut ignorer que, si la plupart des scientifiques se montrent objectifs dans leur domaine propre, vérifiant leurs hypothèses et les abandonnant au cas où l’expérimentation les infirme, en revanche, nombre d’entre eux anticipent dans le jeu des spéculations qui y ont conduit et qui en découlent, en ressuscitant un subjectivisme, qu’ils ont pourtant sèchement dénoncé sous la désignation d’élucubration métaphysique et impitoyablement pourchassé chez leurs prédécesseurs, impatients de rassembler sous leur magistère rationnel les disciplines annexes dont ils exploitent les données pour élaborer leurs théories, sans les consulter. Ce faisant, ils oublient que leur projet d’établir la vérité – en éliminant tout recours à une quelconque transcendance et en se fondant sur l’exclusive d’un prédicat matérialiste qui élit factotum la méthode expérimentale – une fois métamorphosé en parti-pris, part en fumée et ruine ipso facto le fruit de leur travail, qui échappe dès lors à la vérification qu’ils ont eux-mêmes instituée pierre de touche. Beau retour de ce qu’on s’est efforcé de bannir, au nom du matérialisme. Quoi de plus subjectif, de plus invérifiable scientifiquement ? C’est le loup dans la bergerie, qui s’en passait si bien, le deus ex machina dans le meccano. Tel est pris qui croyait prendre.

 

Finalement, gâtée par la faveur que lui accordent à l’unisson les autorités de tout acabit qui organisent l’ici-bas et le quotidien et en planifient le financement, donc l’existence, la pensée neuroscientifique, promue orthodoxie, fait fi de la créature qui la porte et accomplit ses propres décrets, tout en se parant des réalisations que celle-ci occasionne de la sorte[47]. À terme, laissée à elle-même, cette grande et savante dame suit son destin en perdant de vue ses origines et elle s’autodétruit en avalant son dessein. Reste à éclairer le mystère de l’homme dans sa totalité, que sa réflexion sur lui-même reflète et n’épuise pas. « Die Engel fliegen in Spiralen, der Teufel nur geradeaus. »[48]

 

 

© Édouard de Perrot

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Ethique

24 novembre 2011

 

 


 

Bibliographie

 

 

 

Bernard Andrieu                                Le monde corporel. Constitution interactive du soi. Lausanne, l’Âge d’homme, 2010.

 

Henri Bergson                                               Écrits et paroles, tome II. Paris, PUF, 1957.

 

Michel Blay (sous la direction de)                Grand dictionnaire de la philosophie. Paris, Larousse-CNRS éditions, 2003.

 

Jean-Pierre Changeux                         L’homme neuronal. Paris, Fayard, 1983.

 

Jean-Pierre Changeux, Paul Ricœur   Ce qui nous fait penser. La nature et la règle. Paris, Odile Jacob, 1998    .

 

Michel Cornu                                     L’Incarnation, le Don, la Transmission. www.contrepointphilosophique.ch Rubrique Philosophie, 4 juin 2011.

 

Michael Esfeld                                   Philosophie des sciences. Une introduction. Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2006.

 

André Green                                      La causalité psychique : entre nature et culture. Paris, Odile Jacob, 1995.

 

Martin Heidegger                               Séminaire de Zürich. Paris, Éditions Gallimard, 2010. Bibliothèque de philosophie. (traduction française : Caroline Gros).

 

Stephen Hawking                               Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers ? Paris, Odile Jacob, 2011.

 

Albert Le Moigne                                          Biologie du développement. Paris, Masson, 1997.

 

François Loth                                    Métaphysique, ontologie, esprit. <www.francoisloth.wordpress.com>

 

Jean Montenot  ( Éd.)                        Encyclopédie de la philosophie. Paris, le Livre de Poche, 2002. Pochothèque. (adaptation française de Enciclopedia Garzanti di filosophia).

 

Édouard de Perrot                              Abrégé de psychologie buissonnière. Entre neurosciences et psychanalyse, quelle coexistence possible ? Bruxelles, de Boeck, 2007. Oxalis.

                                                          

                                                           Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux origines de la pensée. Paris, L’Harmattan, 2010. (bibliographie).

 

Jean-Claude Piguet                             La connaissance de l’individuel et la logique du réalisme. Neuchâtel, À la Baconnière, 1975.

 

Des choses, des idées et des mots. Le sens du sens. Fribourg, Éditions universitaires Fribourg Suisse, 2000.

 

August Weissmann                            Über die Dauer des Lebens, (1882) ­– Über Leben und Tod, (1892) – Das Keimplasma, (1892), tous édités à Iéna par G. Fischer.

 

 

 

 

 

 

 

           

 


Table des matières

Résumé                                                                                                                                    2

Summary                                                                                                                                 2

Introduction                                                                                                                         2

Argument                                                                                                                               3

Rappel biologique                                                                                                                             4

De la conscience réflexive et de ce qui s’ensuit                                                              5

Comment savoir                                                                                                                     6

La controverse et ses avatars                                                                                            6

Quelques avenues du vrai                                                                                                   7

Guerre de succession                                                                                                           9

Incompatibilité                                                                                                                    10

Et pourquoi ne pourrait-on pas raison garder ?                                                           11

Déterminisme et liberté                                                                                                     13

Énigme et aventure                                                                                                             14

État des lieux                                                                                                                      14

Délicatesse                                                                                                                          15

Dans quelle galère…                                                                                                       16

Personnification de l’âme et miroir                                                                                 17

Comme on fait son lit, on se couche                                                                                 17

Bibliographie                                                                                                                      19

Table des matières                                                                                                             21

 

 



[1] Le plus récent se nomme naturalisation. Cf. note 41, p. 15.

[2] Michel Cornu : L’Incarnation, le Don, la transmission. 

[3] Édouard de Perrot : Cent milliards de neurones en quête d’auteur. Aux origines de la pensée. (pp. 15 ssq.)

[4] August Weissmann : Über die Dauer des Lebens, (1882) ­– Über Leben und Tod, (1892) – Das Keimplasma, (1892), tous édités à Iéna par G. Fischer.

[5] Phénomène qu’on appelle méiose, ou double division cellulaire successive, au cours de laquelle la cellule originale subit une première division réductionnelle (2n chromosomes dans la cellule mère, diploïde, donnent n chromosomes dans les deux cellules filles, haploïdes) qui s’accompagne du crossing-over, ou échange de matériel génétique entre chromosomes, suivi d’une seconde division équationnelle (sans changement du nombre n de chromosomes), regroupant librement les chromosomes homologues d’origine paternelle ou maternelle). Il y a donc eu un double brassage génétique au cours de la méiose. L'un dû à la recombinaison des brins d' A.D.N. pendant les crossing-over, l'autre dû à la répartition au hasard de chacun des chromosomes de chaque paire homologue, dans l'une ou l'autre des cellules filles. Ces recombinaisons chromosomiques permettent d'obtenir des gamètes dont chacun porte un équipement génétique sans pareil.

[6] Homo sapiens sapiens…

[7] Édouard de Perrot (2010) op. cité.

 

[8] Jean-Claude Piguet La connaissance de l’individuel et la logique du réalisme.

[9] Édouard de Perrot (2010) op. cité, pp 117 ssq.

[10] Cf note 36, p.13.

[11] Bernard Andrieu Le monde corporel. Constitution interactive du soi. Lausanne, l’Âge d’homme, 2010.

[12] Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle.

[13] Benjamin Libet a montré, dès 1960, que événement neuronal et événement mental n’ont pas le même temps. On en a déduit que le neuronal, précédant le mental, l’engendrait mais, tout aussi bien et à l’inverse, que le dualisme était une réalité. Depuis, on le cite à tour de bras, sans avoir vérifié ses assertions, à ma connaissance.

[14] Très en vogue dans ces milieux. Peut-être parce qu’elle est à cheval sur le somatique et le psychique ?

[15] Il est vrai que Stephen Hawking a écrit : « Dans le réalisme modèle-dépendant (qu’il préconise) introduit au chapitre 3, nos cerveaux interprètent les signaux provenant de nos organes sensoriels en construisant un modèle du monde extérieur. Nous formons des représentations mentales de nos maisons, des arbres, des autres, de l’électricité qui sort de la prise, des atomes, des molécules et des autres univers. Ces représentations mentales sont la seule réalité connue de nous. Or, il n’existe aucun test de la réalité qui soit indépendant du modèle. Par conséquent, un modèle bien construit crée sa réalité propre. »

[16] À moins d’avoir programmé toutes les opérations psychiques possibles et inimaginables et tous les schémas d’allumage neuronal. Ce qui, du reste, renseignerait sur la perfection du programme plus que sur la réalité du phénomène envisagé. Cf. Pierre Simon, marquis de Laplace : « Nous devons envisager l’état présent de l’Univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, seraient présents à ses yeux. ». Rien moins. Quelle prémonition !

[17] André Green : La causalité psychique : entre nature et culture. Paris, Odile Jacob, 1995. pp 92-93. – Jean-Claude Piguet : Des choses, des idées et des mot. Le sens du sens. Et aussi Jean-Claude Piguet : La connaissance de l’individuel et la logique du réalisme. Egalement, Michel Cornu : L’Incarnation, le Don, la Transmission.

[18] Selon Paul Ricœur, si l’on se tourne vers la phénoménologie, il y est question du vécu, du corps propre, de l’intentionnalité de la conscience, alors que si l’on se tourne vers les sciences il y est plutôt question des processus biologiques, du système neuronal, etc. En d’autres termes, l’on a affaire à deux approches distinctes du vivant humain : la première thématise le rapport au corps sous le mode du vécu (corps propre), alors que la seconde propose une objectivation du corps (corps-objet). Sur ce dualisme sémantique, Ricœur dit : « Ma thèse initiale est que les discours tenus d’un côté et de l’autre relèvent de deux perspectives hétérogènes, c’est-à-dire non réductibles l’une à l’autre et non dérivables l’une de l’autre ». Il précise qu’il n’en revient pas à un dualisme de substance et que : « le mental vécu implique le corporel, mais en un sens du mot corps irréductible au corps objectif tel qu’il est connu des sciences de la nature ». Ce qui nous fait penser. La nature et la règle. Paris, Odile Jacob, 1998.

[19] Jean-Claude Piguet : La connaissance de l’individuel et la logique du réalisme.

[20] À propos de Blue brain, son père, Henry Markram a récemment déclaré: «D’ici à dix ans, nous pourrons savoir si la conscience peut être simulée dans un ordinateur.» (Pourquoi dans dix ans ?) – De son côté, Jean-Pierre Changeux écrit dans Ce qui nous fait penser. La nature et la règle : « Nombreux sont les neurobiologistes ( Edelman, Llinas, Crick, Zéqui, Dehaene et moi-même) qui se jettent avec passion dans la modélisation de la conscience. (…) Encore beaucoup de travail théorique et expérimental reste à réaliser pour comprendre les bases neurales de la conscience à partir de ces données. Sa fonction pour la vie de l’organisme paraît en revanche, évidente : une économie considérable d’actions sur le monde. » (p 156) (Familièrement dit : « si tu n’as pas la tête, tu as les jambres »). Il dit aussi : « On ne peut demander aux scientifiques de prédire l’avenir. Mais on sait déjà que des découvertes imprévues révolutionneront nos idées. » (comment le sait-il ?) Et encore: « L’audace de savoir est sans limite. C’est un des traits les plus attachants de la recherche scientifique. » (p. 238)( mais ne la prive-t-il pas ainsi de la liberté que pourtant elle revendique ?).

[21] Édouard de Perrot (2007) : Abrégé de psychologie buissonnière.

[22] On laisse le soin d’en démontrer le soubassement neuronal à qui de droit.

[23] On admet que les neurones du cortex sont groupés en colonnes  qui sont perpendiculaires à sa surface, chacune en réunissant de 10˙000 à 100˙000, selon l’espèce, interconnectées entre elles et constituant des unités fonctionnelles, engagées dans la formation de cartes traitant un même type d’information. Le cerveau contient plusieurs millions de ces colonnes, qui mesurent 0.5 mm de diamètre  sur 2 mm de haut. L’homme en a simplement 10 ˙000  fois plus que le rat !

[24] Acquis par l’EPFL, Blue Gene annonce 16 téraoctets de mémoire vive et réalise 53,5 milliards d’opérations à la seconde, partagées sur 16 ˙000 cœurs de processeurs.

[25] Pardon ! Darwin. Les savants qui en traitent parlent plutôt  de systèmes auto-organisateurs, d’homme nouveau et de bien d’autres merveilles.

[26] Paul Ricœur écrit dans Ce qui nous fait penser. La nature et la règle, p. 25 : « Ma thèse initiale est que les discours tenus d’un côté et de l’autre relèvent de deux perspectives hétérogènes, c’est-à-dire non réductibles l’une à l’autre et non dérivables l’une de l’autre. Dans un discours il est question de neurones, de connexions neuronales, de système neuronal, dans l’autre on parle de connaissances, d’actions, de sentiments, c’est-à-dire d’actes ou d’états caractérisés par des intentions, des motivations, des valeurs. Je combattrai donc ce que j’appellerai désormais un amalgame sémantique, et que je vois résumé dans la formule, digne d’un oxymore :<Le cerveau pense> ».

[27] Édouard de Perrot (2010) op. cité pp 126 ssq.

[28] Dont on sait pourtant qu’« il n’aurait pas écrit L’homme neuronal. » Cf. Édouard de Perrot Abrégé de psychologie buissonnière, entre neurosciences et psychanalyse, quelle coexistence possible ? pp. 133.

[29] « Nous devons entendre par esprit une réalité qui est capable de tirer d’elle-même plus qu’elle ne contient. » Henri Bergson. Ecrits et paroles, tome II. Paris, PUF, 1957.

[30] Ce chapitre est de conception personnelle, tout en étant dûment nourri de la lecture des ouvrages cités dans la bibliographie, que l’on espère ne pas avoir adultérés de ce fait.

[31] Carnap.

[32] Quine.

[33] Qui déclarent que le monde est déterminé à produire la vie impliquant une liberté indéterminée.

[34] Principe qui n’est, cependant, rigoureusement valable que pour le monde quantique, dans lequel il a été formulé.

[35] Martin Heidegger Séminaires de Zurich.

[36] Le principe de survenance énonce que : « Une propriété M d’un objet survient ou est survenante sur une propriété P de cet objet, s’il ne peut y avoir de changement de M dans cet objet sans qu’il y ait un changement de P dans ce même objet ». La première caractéristique du principe de survenance appliqué au mental est une relation de dépendance du mental sur le physique, autrement dit: de détermination du mental par le physique, en raison d’un autre principe: la complétude ou clôture causale du domaine physique, associé à celui de l’exclusion causale explicative selon lequel «  il ne peut y avoir plus d’une explication “ complète” et “indépendante”  pour un même explanandum » . On peut remarquer qu’il s’agit là d’un principe, qui prescrit le sens de la démarche.

[37] Celui de Descartes, fort acceptable, hormis le rôle qu’il attribue à la glande pinéale qui, de toute façon, n’explique pas le rapport corps–esprit mais ne fait que le déplacer.

[38] Expérience et expérimentation ne recouvrent pas le même champ sémantique, bien que souvent on utilise indifféremment l’un ou l’autre de ces deux termes, comme s’ils étaient synonymes.

[39] Allant jusqu’à introniser cette proposition en dogme. Martin Heidegger, op.cité.

[40] Martin Heidegger, op. cité.

[41] Ce terme désigne un programme actuel, présenté par des philosophes et chercheurs en science cognitive, bien décidés à rompre avec la tradition considérant le corps et l’esprit comme distincts et à réintégrer l’esprit dans le monde matériel. (d’après Jean-François Dortier. Dossier Web <Qu’est-ce que la philosophie ?> www.scienceshumaines.com/index.php.) Curieuse expression, si on pense aux divers sens de ce terme : accorder la citoyenneté à un étranger – adapter le vivant à un nouvel environnement – conserver un animal par taxidermie, autrement dit : l’empailler…

[42] Jean-Claude Piguet : La connaissance de l’individuel et la logique du réalisme.

[43] Op. cité.

[44] Jean-Pierre Changeux ibidem, p. 190 et p. 81.

[45] En particulier en médecine, ce qu’on retient généralement comme un bienfait.

[46] Jean-Claude Piguet, ibidem.

[47] Édouard de Perrot (2010) op. cité pp. 199 ssq.

[48] Hildegard von Bingen.