Témoignage d’un écrivain
Par Pierre-Marie Pouget
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Esthétique
8 juillet 2007
J’écris depuis l’âge de 17/18 ans. Des cahiers par dizaines, des feuilles dactylographiées par centaines ont été des espaces destinés à la parution d’un monde où les mortels pussent figurer à leur place.
Cette quête démarra spontanément. Elle obéissait à une sorte d’aimantation. Confiées à la page blanche, mes pensées se transformaient et, à ma totale surprise, me jetaient sur des chemins inconnus. Des obstacles surgissaient, me provoquaient à les surmonter. Des tentatives de solution débouchaient parfois sur des éclaircissements saisissants. Une lumière m’habitait quelque temps de sa radieuse clarté. Son éclat modifiait maintes choses autour d’elles, qui lui enlevaient peu à peu son caractère d’évidence. Le serpent du doute se faufilait dans le réseau des certitudes. De nouveaux problèmes rendaient contestables des choses largement admises dans mon entourage. J’en venais à douter du droit de me livrer à cette alchimie de l’écriture, qui bouleversait les significations ordinaires de la réalité. Je suspendais des jours et des nuits le geste litigieux pour réfléchir à ses conséquences. Cette expérience m’accablait. L’ennui m’envahissait. Tout me semblait s’aplatir en une morne répétition. Vainement, je me remémorais des pensées qui m’avaient ouvert des horizons captivants. Elles se réduisaient à des souvenirs qu’aucun souffle n’animait. Je payais chèrement mes doutes sur ma pratique de l’écriture. Pour les lever, je récrivais avec hardiesse. Ils finirent par me quitter. Mes textes pouvaient prendre le large et je compris que j’écrivais par nécessité intérieure.
Pendant une trentaine d’années, je tins mon écriture secrète. Les traits du monde se configuraient au double niveau de leur universalité et de leur physionomie sensible. Ils se dégageaient tantôt sous forme d’essais qui en soulignaient l’universalité, tantôt sous l’aspect du récit, du roman ou du poème qui bourgeonnait à travers mes sens.
Ce labeur étalé sur trois décennies grava dans ma vie la loi de mon écriture, exigeant un perpétuel dépassement. Je détruisis plusieurs milliers de pages datant de ces longues années. Ce qui resta fut épargné parce que sa relecture me suggérait des perspectives inédites. A mesure que je revenais à ces manuscrits, il en sortait autre chose d’où mes livres publiés sont nés.
J’ai conscience que nous n’accédons tous qu’à des traces. La merveille est que nous voyons un arbre ou une maison, alors que leur totalité ne nous est jamais donnée. Un sens inhère aux traces qui, autrement, n’en seraient pas. Il en fait l’univers de signes qu’elles sont, en d’autres mots, une écriture.
Le geste d’écrire est gestation en nous des traces qui figurent les êtres et les choses. Du fond de son origine inconsciente, il peut peser si fort qu’il nous mène à parler par écrit plutôt qu’oralement. Au cœur du langage, le signe s’archaïse, redevient trace. Les mots, souvent trop volatils, reprennent racine dans l’humus des mortels et s’emplissent de sève.
L’écrivain fait œuvre de silence. Il éveille en son lecteur des traces enfouies, qui adviennent à une certaine ordonnance, selon un rythme particulier et sur des tonalités singulières. S’il se prête à la lecture à haute voix, l’écrit vient sur les lèvres comme une floraison de la bouche.
Traces indéfinies de l’entrelacs de l’homme et du monde, l’écriture dessine, tout au moins implicitement, sa propre trace, comme blessure de notre être qui ne peut coïncider avec lui-même et la nature des choses. Par ce chiffre d’elle-même, qui nous transit de part en part, elle commet certains hommes à son geste jusqu’à la conscience de le faire manifestement, à l’aide de supports et de systèmes graphiques divers. Du sens se déploie, à comprendre avant d’être jugé. Mais le moment de prendre nos marques arrive, pour l’écrivain comme pour ses lecteurs. Il s’agit de reconnaître notre signature, au sens où l’on dit « c’est signé untel », de lui être fidèle selon qu’elle exige la recherche de ce qui est juste, de la corriger selon qu’elle tend vers l’arbitraire. Les deux fois, nous avons le devoir de nous assumer en toute responsabilité, sans nous défausser. Unique, la « patte » de la personne dépose son empreinte à l’intersection de son individualité et de sa socialité. L’écriture nous ancre si profondément dans notre être que la décharger de son engagement moral, la prive de sa force humanisante.
Ecrire pour laisser s’élever à la hauteur du visage les traces en gestation sous l’arche du pont de la rencontre.
© Pierre-Marie Pouget
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Rubrique Esthétique
8 juillet 2007