Baldine Saint Girons
Les Marges de la nuit. Pour une autre histoire de la peinture
Les Editions de l’Amateur, Paris, 2006.
Par Céline Flécheux
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Esthétique
29 avril 2007
Baldine Saint Girons élabore une philosophie dont l’originalité tient autant à la méthode celle des risques encourus par un sujet qui accepte de se soumettre aux expériences limites qu’aux thèmes abordés le sublime, le paysage, la montagne et la nuit. Loin de rendre compte de la totalité de nos expériences, la lumière de la raison admet un mode de connaissance qui vaut par la clarté et la distinction, là où la nuit, au contraire, défie la mimèsis, favorise les apparitions et valorise les marges de la perception. Lorsque se produit un tel retrait des modèles et des appuis, que reste-t-il à penser ? Tel est l’enjeu de cette « autre histoire de la peinture » : au contact des tableaux de nuit, en effet, s’élabore une autre vision et une autre manière de peindre. Mais c’est aussi une écriture et une pensée plastique, « une philosophie en acte, une philosophie artiste » (p. 9), qui sont à l’œuvre dans cet ouvrage superbement illustré.
Partant de cinq axiomes (la nuit ne fait pas de nous des aveugles ; la nuit n’est pas l’inverse contradictoire du jour ; la nuit intensifie les résonances ; une autre histoire de la peinture est possible à partir de la nuit ; la nuit nous rend spontanément métaphysiciens), Baldine Saint Girons ne cherche pas la face cachée de la pensée : loin d’elle les assimilations entre la nuit et l’invisible, entre le sublime ou l’ineffable, entre le noir et l’impuissance de l’esprit. Pas de Fiat nox ! dans cette philosophie : la nuit incréée a des « allocutaires » privilégiés qu’il s’agit de repérer dans les œuvres. Ni l’obscurité intense de la nuit, ni sa force onirique ne suffiraient non plus élaborer son chef d’évaluation : « la nuit constitue moins un objet que le foyer d’une expérience cardinale, dont le problème est de comprendre le caractère structurant » (p. 47). Si la peinture est la mieux à même de rendre compte des manifestations de l’éblouissement nocturne en raison de sa proximité avec les techniques mêmes de la nuit, « la nuit peint » , l’effacement des limites, l’approfondissement de l’espace ainsi que le resserrement des foyers lumineux sont également analysés dans les autres arts (poésie, musique, sculpture, gravure et photographie). Privilégiant le jeu dynamique entre les signifiants, Baldine Saint Girons montre notamment que chaque fois que la nuit est apparue dans l’histoire de la peinture, ce fut pour la mettre en crise : le recouvrement de la toile par le noir fut jugé comme une condamnation à mort de la peinture, de l’âge baroque jusque dans les monochromes contemporains. Mais c’est à sa redéfinition que nous assistons sans cesse : à souhaiter « devenir la nuit » (p. 157), nous nous ouvrons à l’enseignement de la caverne, du songe et de la folie, si nous consentons à nous laisser investir par ce « mixte de sensation, d’apparition et de construction » (p. 170) qui constitue la nuit.
L’iconographie magnifiquement reproduite fait des Marges de la nuit la référence sur la question, après le catalogue de la grande exposition Die Nacht organisée à Munich en 1998. Nous ne pouvons qu’appeler de nos vœux une exposition en France sur un tel sujet.
© Céline Flécheux
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Esthétique
29 avril 2007