Pierre Pelletier répond à la lettre de Michel Cornu parue le 3 novembre à propos de l'article :

Le paradoxe : la pensée au-delà des mots ?, paru sur le site Contrepoint Philosophique le
29 octobre 2002.

 

 

Cher Michel Cornu,

 

Comment vous remercier pour votre prise de parole, à la suite de mon texte?

 

Ma réponse sera à la fois personnelle par son ton, et publique par son édition. Vous retrouverez la trame de votre lettre dans la réponse qui suit. Par crainte de lourdeur, je ne vous cite habituellement pas explicitement, et le lecteur qui ne s'y retrouverait pas pourra toujours lire ce texte en parallèle avec le vôtre.

 

Je suis, comme vous le savez, un élève de Paul Ricoeur, et chaque fois que j'entends parler de Aufhebung, je pense à l'invitation pressante que nous fait toujours Ricoeur de résister à Hegel. La "synthèse" est certes séduisante pour un intellectuel, et surtout pour un professeur, dont les étudiants pressés attendent toujours une synthèse. Mais la synthèse, si intelligente soit-elle, met toujours fin à la pensée, et Hegel lui-même passa ses dernières années à proclamer la fin de la philosophie.

 

Dans la tradition théologique chrétienne, il est certain que saint Thomas d'Aquin a érigé une impressionnante synthèse, comparable aux cathédrales de son époque. Mais lorsque cette théologie devint la synthèse de la tradition, érigée contre la ‘sola scriptura', elle se mua en scolastique, c'est-à-dire en une série de questions et réponses tournant sur elles-mêmes, et pratiquement auto-suffisantes. La théologie vivante ne peut être que tension entre l'épistèmè d'une époque, la vie des humains, l'Ecriture, et, d'autre part, si l'on peut dire, l'au-delà de la pensée discursive, l'au-delà des mots, le Signifiant qu'aucun signifié ne peut dire, ou qui ne peut être dit que par une infinie multitude de signifiés.

 

La sclérose de la théologie-synthèse vient aussi du fait qu'on a coupé la théologie de la vie spirituelle, ou, en d'autres termes de la condition existentielle du théologien et du croyant. Alors la théologie a fait ce que toute science tente de faire : elle a créé son objet, et tenté de le cerner. Grâce à des philosophes, que vous nommerez plus bas, la philosophie a réintroduit le sujet humain dans ses méditations, renouant ainsi avec ces grands penseurs que furent, entre autres, Épicure, Sénèque, Marc-Aurèle et Augustin. Je suis porté à penser qu'un phénomène analogue est tout à fait nécessaire en théologie.

 

J'aime bien que vous insériez la musique dans les réflexions que vous me livrez. Je pense, comme vous, que la musique (j'y joindrais peut-être l'architecture) est l'art le plus spirituel, le plus sensuel et le plus intellectuel. À cet égard, la musique est pour moi l'exemple même de la vie spirituelle à laquelle j'aspire : l'union de la sensualité, de l'intelligence et de l'esprit. N'est-ce pas cette qualité que l'on trouve dans les poèmes de Jean-de-la-Croix et de Thérèse d'Avila? Je serais porté à penser la même chose des grands philosophes latins et, plus près de nous, des écrivains romantiques, que je connais trop peu.

 

Ces considérations nous permettent de remarquer que la théologie apophatique (ou la non-pensée bouddhique) n'est pas une démission de l'intelligence, qu'elle n'est pas un paresseux agnosticisme, un paisible quiétisme. L'intelligence qui accepte de ne pas savoir, de ne pas posséder la vérité, de ne pas la maîtriser, est comme un arc tendu à l'extrême, qui volontairement cesse de se tendre et laisse partir la flèche, précise et, une fois partie, incontrôlable.

 

À cet égard, je ne dirais pas, comme vous êtes tenté de la faire, qu'il n'y a de théologie qu'apophatique. La théologie est analogique et apophatique La rigoureuse réflexion analogique est comme la tension de l'arc. Dans la logique de cette métaphore, la théologie uniquement, ou même principalement, analogique serait un arc sans flèche.

 

Je ne suis pas assez familier avec votre vocabulaire philosophique personnel pour comprendre les allusions que vous faites à la pensée "identitaire ou dualiste", à l'assouvissement du désir réduit au besoin''. Je serais ravi que vous soyez plus explicite sur ces points.

 

Quant au livre de la Genèse, il tente de rendre raison, dans le style de la pensée mythologique, de la présence du mal dans le monde : non respect de la Loi (récit de la chute), ‘ubris (Tour de Babel). En contexte hébreu, la cause de tous les maux, c'est de ne pas suivre la Loi et de se prendre soi-même pour Dieu (essentiellement source de l'ordre). Mais le récit de la chute n'est pas que négatif : il instaure le statut de l'être humain comme être qui veut savoir, qui veut connaître le bien et le mal. Dans cette démarche de connaissance, comme dans la construction de la tour, on voit à l'?uvre le génie humain, génie qui se brise les ailes quand il ne respecte pas le projet divin (chute), ou, autrement dit, quand il plonge dans la démesure (Tour de Babel).

 

Il est certes tentant, pour l'être humain, de construire avec démesure (les empires succombent tous, un jour ou l'autre, à cette tentation), de réfléchir, de décider, de poser des actes, sans tenir compte d'un ordre plus vaste et plus grand que lui-même (c'est ce que semblait proposer Sartre dans la période où il préconisait un choix personnel sans lendemain et n'ayant d'égard pour personne et pour rien)..

 

On pourrait considérer les synthèses, surtout les synthèses de type hégélien, mais aussi les synthèses dogmatiques (et dictatoriales), comme des orgueils, des arrogances, des suffisances de la pensée humaine. Mais il y a bien là aussi, comme vous le mentionnez, des bouées de sauvetage, des polices d'assurance, dans une existence angoissante et souffrante. On ne s'expliquerait pas autrement le dogmatisme des religions sectaires, invitant les fidèles à une obéissance qui les rend semblables à des dieux.

 

Nous ne pouvons pas vivre dans l'incertitude totale, dans le doute constant. Une telle attitude a d'ailleurs un nom en psychopathologie. Mais vous savez que le danseur de corde connaît très bien son métier, a une très grande confiance en lui-même, et n'a rien d'un casse-cou. Le maniement du paradoxe n'est pas, lui non plus, un saut désespéré et inconsidéré dans le vide.

C'est l'une des raisons qui obligent les étudiants bouddhistes à travailler avec un Maître, qui leur indique les écueils et qui ouvre ses bras comme un filet. Ce pourrait être là un des rôles du père dans une famille idéale. Ou le rôle du professeur? C'est Kant, je crois, qui demandait que l'on apprît aux étudiants à penser, plutôt que de leur transmettre des idées. On ne peut se lancer dans le vide que si l'on est bien enraciné, branché quelque part. Pour le chrétien, je suppose que la foi au Christ est cet ancrage. Plus l'on croit et plus on peut douter des formules, des concepts et des dogmes. Dans le bouddhisme, cet ancrage se situe dans l'expérience –même minime- de l'éveil, liée à la rencontre d'un Maître. (J'aime bien la formule d'un Maître Zen américain : Grande foi, grand doute et grande détermination.)

 

Dans votre avant-dernier paragraphe, vous me rappelez vos convictions chrétiennes. Dans le bouddhisme, il n'y a pas, à proprement parler d'espérance, puisque tout est déjà donné : l'éveil est déjà là, tout enfoui fût-il. Il n'y a pas d'incarnation, puisque il n'y a pas de Dieu unique. Si, au niveau absolu, il n'y a pas d'autrui, puisque l'altérité est une illusion, il y a bien, au niveau relatif, un autrui, plus important que moi-même. C'est sur ces points fondamentaux, je crois, que le bouddhisme est, par excellence, la religion du paradoxe. Tout est déjà là et on y aspire; il n'y pas d'incarnation, mais l'éveil se vit dans la souffrance et la confusion; il n'y a pas d'autrui, mais chaque être est un événement, unique au monde.

 

Je terminerai sur un dernier point, une dernière citation de votre texte, que je me permets d'amputer quelque peu. Vous parlez de la tentation de croire que l'histoire ‘'ne dure que pour permettre au Mal de se perpétuer''. Avec le M majuscule, vous donnez l'impression d'hypostasier le mal : vous ne voulez pas dire, j'imagine, que l'histoire ne dure que pour permettre au Malin de se perpétuer. Ou peut-être que si. Pour ma part, je suis loin de toute hypostase du Mal et je pense, comme Augustin, que le mal s'insère, s'insinue dans l'être, et non le contraire. En tant que bouddhiste, je considère que l'être, en sa structure même, est impermanent, le mal comme le bien, et que cela n'est ni bien ni mal.

 

 

Bien vôtre et à la prochaine,

 

Pierre Pelletier

 

 

© Pierre Pelletier

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Rubrique Courrier

Novembre 2002