Deuxième lettre de Michel Cornu en réponse à celle de Denis Müller, suite à l'article sur l'euthanasie paru sur le site Contrepoint
Philosophique le 9 novembre 2003. (http://www.contrepointphilosophique.ch/Ethique/Sommaire/Euthanasie.html)
Michel Cornu
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique
Courrier
Décembre 2003
Lussy,
le 1er décembre 2003
Cher
Denis,
Merci pour tes aimables propos et plus encore pour tes remarques si riches, si claires, si suggestives. Merci d'avoir pris la peine de répondre à mes questions, car tu m'aides ainsi à voir plus clair quant à ta position et à mettre le doigt sur mes propres confusions. Merci encore parce que par là, tu me permets, une fois de plus, de réaliser ce privilège de la pensée (tu sais, quand ça fuse en nous, quand c'est une gestation et que ça crée la tension jusqu'à ce qu'advienne l'expression) qui est invite au dialogue et de ce dernier qui est invite à la première. J'aimerais prolonger notre "con-versation" par quelques remarques.
Je laisse de côté pour aujourd'hui la question juridique. Peut-être un jour un juriste se joindra-t-il à notre dialogue. Je me demande simplement si, à l'intérieur d'un code quel qu'il soit, l'idéal n'est pas d'instaurer la norme des lois tout en sauvegardant, à l'intérieur de cet ensemble de lois, la possibilité de ce que tu appelles "l'instabilité normative de l'exceptionnel".
C'est bien à propos de l'éthique que j'aimerais prolonger, si le terme, ici, n'est pas outrecuidant, tes remarques. Et pour commencer par le plus simple, tu parles, dans ta conclusion, de deux éthiques, l'une normative, l'autre de la transgression. Mais la première ne correspond-elle pas à ce que l'on appelle traditionnellement la morale? Or cette dernière est en crise. D'où, me semble-t-il, l'inflation du juridique et l'alibi de l'éthique. Mais si la morale est en crise, c'est bien pour des raisons politiques et économiques. Le néo-libéralisme qui vise la délocalisation au nom de la globalisation (ne crois pas que j'imagine le capitalisme capable de pensée dialectique!) a tout avantage à la déstabilisation, à la destruction des bases morales pour mieux favoriser encore le nomadisme consumériste, a tout avantage à la perte des repères pour encourager le suivisme moutonnier, patriotique ou non. Bien sûr que cela est enrobé dans le papier rose de l'idéologie éthique: c'est, par exemple, l'honnête et très religieux Président des États-Unis d'Amérique qui, pour lutter contre l'obésité de ses concitoyens, les invite à pratiquer la course à pied, devenue entre temps "jogging", tout en soutenant activement le lobby du fast food. Or, défendre la morale comme structure de société, c'est admettre qu'elle ne se ramène pas au "normal" à la norme qui a pris nom de "politiquement correct" ou de "conforme aux test de l'institut X". Et cela, évidemment, implique une lutte politique. Or encore, si le prix Nobel d'économie, ancien président et économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph E. Stiglitz, peut écrire un livre qu'on a traduit en français sous le titre de Quand le capitalisme perd la tête, c'est bien qu'il y a quelque chose de pourri dans "l'axe du bien". Le social démocrate que tu es, sera sans doute d'accord avec moi qui, de mon côté, ai appris avec Adorno, une critique radicale et qui crains que lorsqu'on donne le petit doigt, l'on se fasse manger le bras. Le pessimiste que je suis veut garder quelque espoir, sur ce point précis, dans la mouvance altermondialiste.
J'en viens au noyau de ton texte, à ce qui, d'ailleurs, rejoint au plus près mes préoccupations: ta "proposition décoiffante d'une éthique de la transgression" nous n'héritons pas pour rien du protestantisme! Cette proposition nous renvoie inévitablement à une position philosophique implicite ou explicite mais qui, dans tous les cas, l'excède. Je pense, pour donner des exemples, soit au saut dans la foi dont parle Kierkegaard et qui implique que ni la raison théorique ni la raison pratique ne sauraient être un "terminus ad quem", soit à la situation tragique, telle qu'assumée, entre autres, par Antigone, ou par Job dans un tout autre contexte. A chaque fois, la transgression implique de renoncer à pouvoir poser par soi-même ce qu'est Le Bien, tout autant que la Vérité ou Celui que nous nommons Dieu. A chaque fois, il faut renoncer à l'autonomie du sujet, à la possibilité de tenir une position, pratique ou théorique, autopositionnelle (Descartes et Kant et Platon et toute la tradition occidentale dominante sont renvoyés). Il ne peut y avoir de tragique que là où il y a conscience d'une transcendance, nous indique Alquié. Il ne peut y avoir transgression que là où il y a quelque chose à transgresser. Or, me semble-t-il, notre société élimine et le tragique et la possibilité d'une vraie transgression. Comment, par ailleurs, encore découvrir la foi sans la confondre avec les certitudes et convictions des intégristes, fondamentalistes, littéralistes de tout bord ou avec le discours sirupeux et désincarné d'un certain spiritualisme narcissique, oublieux de la dimension sociale, politique, historique de l'existant? Comment reconnaître le tragique quand, sous la pression économique et médiatique, qui s'entendent comme larrons en foire- privé et public sont confondus, quand la raison instrumentale détruit l'individu, quand est aboli le sens au profit du profit, quand la faute se réduit à l'erreur, quand le secret est violé pour mieux cacher? Comment transgresser quand tout est mis à plat? La pornographie, qui veut nous donner à croire qu'il n'y a plus rien à transgresser et que les moralistes condamnent -personnellement, elle me déplaît plus encore du point de vue esthétique ou économique- n'est qu'une illustration de cette société de la transparence opaque, du tout montrer pour mieux dominer et mépriser. La transgression nous fait sortir de la logique binaire en ce sens, je te suis absolument lorsque tu parles d'"un certain discours" qui "laisse par exemple supposer que les médecins favorables à cette dépénalisation seraient de bons médecins
"- pour nous faire entrer dans le paradoxe, dans la solitude des mains sales au nom de ce qui est plus que les mains, au nom du visage. Et nous voilà, quelque part, revenus à la question politique. Tenir dans la tension, et le souci de l'autre, mon prochain, et celui d'une politique respectueuse de la justice. Il n'y a peut-être éthique de la transgression que s'il y a une transgression de l'éthique. C'est là que je fais appel à certaines valeurs de mes chers romantiques allemands le social-démocrate et le théologien peuvent-ils encore me suivre?- : la révolte, l'utopie, l'art, la beauté qui, comme nous dit le grand Dostoïevski, sauvera le monde.
Une dernière remarque, non pas en forme de conclusion, mais d'ouverture pour notre entretien qui, comme celui de Blanchot, pourrait être infini: tu distingues interruption de grossesse et euthanasie active. Derrière ce distinguo, ne se cache-t-il pas une distinction fondamentale à laquelle j'avais fait allusion: celle entre le sacré de la vie et la sainteté d'autrui, celle entre le bien et le mal d'un côté, la souffrance et l'amour de l'autre? Or, dernière question sous forme de provocation: notre société ne sacralise-t-elle pas d'autant plus la vie qu'elle méprise autrui devenu un simple "autre numéro"? Notre société ne sacralise-t-elle pas d'autant plus la vie qu'elle est profondément mortifère? La transgression dont tu parles et que je cherche n'est-elle pas transgression du sacré au nom de la sainteté d'autrui, de l'Unique, dont parle Kierkegaard?
Merci, cher Denis, de me lire, car tu m'as donné l'occasion d'aller plus avant dans cette réflexion capitale.
Bien à toi, Michel
© Michel Cornu
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Courrier
Décembre 2003