Une lettre de Michel Cornu en réponse à l'article de Pierre Pelletier
Le paradoxe : la pensée au-delà des mots ?,
paru sur le site Contrepoint Philosophique le 29 octobre 2002.
Cher Pierre Pelletier,
Cette lettre, écrite en pleine nuit et dans la bousculade d'idées que je n'ai pas envie de polir, vous surprendra peut-être. Elle ne se voudrait pourtant qu'une manière, si maladroite soit-elle, de vous exprimer ma reconnaissance pour votre texte qui a éveillé, ou plutôt réveillé, des discordances intérieures. Nous y voilà déjà: la discordance seule permet la concordance. Ou l'inverse, je ne sais trop, et pourtant l'ordre du sujet et du complément est essentiel. Il faudra y revenir.
J'aime que vous parliez de théologie apophatique. Cela m'a fait penser non seulement à toute une tradition mystique occidentale que vous évoquez, mais aussi à la spiritualité orthodoxe, à cette tradition de la théologie du cur, à ces pèlerins, ces fous de Dieu que l'on voit traverser Guerre et Paix. Et cette spiritualité nourrit la philosophie russe qui a échappé à certains travers de la nôtre. Nous ferions bien non seulement de lire, mais de méditer Soloviev ou Berdiaef ou Chestov, même si tout, d'une certaine manière bien sûr, se trouve chez l'immense Dostoïevski.
Vous avez beaucoup de connaissances en théologie. Alors, je vous demande: y a-t-il une autre théologie possible qu'apophatique? Ou, puisqu'il faut bien, logiquement, tenir compte du "a" privatif, l'autre théologie n'est-elle pas que pour ouvrir à cette théologie dite négative? Drôle de dialectique paradoxale où l'affirmatif n'est là que pour permettre au négatif de donner sens, par sa négativité même, à condition qu'il reste dans le retrait du "a" privatif, et ne succombe pas à l'Aufhebung hégélienne. Qu'en pensez-vous?
Et puis, laissant aller mes pensées, m'est venue cette autre question: une théologie apophatique ne permet-elle pas de renouer avec cette approche privilégiée de Celui qu'on ne peut pas et ne doit pas nommer qu'est la démarche symbolique? Telle la musique. Depuis les romantiques allemands au moins, nous le savons, elle est l'approche la plus approchante de l'indicible, de l'infini. Qu'elle puisse être tout à la gloire de Dieu seul, il n'est pas besoin de lire les dédicaces de Bach pour l'apprendre, il suffit d'entendre. La musique, l'art le plus spirituel et le plus sensuel à la fois, le plus intellectuel encore, malgré ce qu'a pu dire Kant dans un moment où il ne me paraît pas avoir été au plus haut de sa lucidité mais connaissait-il L'Offrande musicale?-. La musique, le lieu de
l'incarnation.
L'Incarnation: l'éternel qui se fait temporel. L'Incarnation ou le Paradoxe, disait Kierkegaard. Accepter de ne pas pouvoir tout "com-prendre", invoquer plus que convoquer. En tout cas, le paradoxe traverse votre texte.
Le paradoxe, l'entre-deux, l'indécidable, le suspens, l'aphorisme, l'humour
Il est toute une part, souterraine peut-être, marginale sans doute mais signifiante, de la philosophie occidentale qui réalise ce mode de penser, mettant ainsi au défi l'impérialisme des pensées moniste et dualiste. Notre héritage et notre manière d'être au monde seraient-ils ce qu'ils sont sans des Pascal, Kierkegaard, Nietzsche, Dostoïevski ou Benjamin, pour ne citer que quelques noms qui me sont chers?
La domination massive de la pensée identitaire ou dualiste s'expliquerait-elle par le besoin de maîtrise par la raison, de totalisation de l'infini, d'assouvissement du désir réduit au besoin? Notre conception du savoir serait-elle tombée dans un piège, répétant à sa manière et à son insu un certain geste au commencement même de l'humanité, si l'on en croit le récit de la Genèse? Ou cette structure dominante de pensée ne serait-elle pas tout simplement une forme de survie dans la tourmente? Une assurance par la fixité? C'est un luxe qui, certes, se paie cher, parfois très cher, mais c'est un luxe que de pouvoir être un danseur de corde, un funambule de la pensée, avançant sur l'arête du paradoxe. Danser sur la corde pour échapper et au confort bien assis de la représentation du Bien, et à la chute dans l'abîme de la désespérance. Le premier, quand on sait distance garder, suscite une saine révolte et permet de déployer un grand rire cynique. Mais la seconde vous laisse pantelant, pétrifié: quand je constate le mal que l'homme fait à l'homme chaque jour et à chaque minute de chaque jour et quand je ne peux que rester sans mots devant la souffrance intolérable subie par l'autre, mon prochain, je suis induit en tentation de croire que l'histoire avec ses actes bons, avec ses uvres belles, et même avec J.S. Bach, ne dure que pour permettre au Mal de se perpétuer.
Entre faux espoirs, masques d'un désespoir inavoué, et désespérance, marcher à pas incertains sur le filin de l'espérance avec en mains le balancier de la confiance. Et ne jamais savoir si l'on ne tombera pas. Mais alors, nous sommes loin de la pensée bouddhique, à laquelle vous vous rapportiez, ou me tromperais-je? Et si l'espérance n'est possible que parce qu'il y a Incarnation, ne sommes-nous pas encore loin de
Et si l'Incarnation est appel à répondre d'autrui et à autrui, quel qu'il soit, ne sommes-nous pas
? Encore une fois, qu'en pensez-vous?
Vous voyez que je me suis laissé entraîner sur des chemins de traverse, bien loin souvent de votre propos. Mais ce sont eux pourtant qui m'ont suggéré de prendre ces voies. Vous êtes psychanalyste. "Ne racontez pas vos rêves, surtout si les freudiens sont au pouvoir", disait J. Lec. Je me dis qu'un psychanalyste qui cultive le paradoxe et le koan aura l'humour pour rire de mes lignes. Ce qui me donne envie de vous les envoyer.
Bien à vous, Michel Cornu
© Michel Cornu
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Rubrique Courrier
Novembre 2002