Une réponse de Marc Faessler au compte rendu de Michel Cornu sur le livre de Catherine Chalier et
Marc Faessler, Judaïsme et Christianisme. L'écoute en partage, Cerf, Paris, 2001. 504p. (Coll. Patrimoines. Judaïsme Christianisme), paru sur le site http://www.contrepointphilosophique.ch/Bibliotheque/Sommaire/JudaismeEtChristianisme.html le 24 septembre 2002.
Cher ami,
Un grand merci pour ce compte-rendu généreux, évocateur et interrogatif de notre ouvrage "Judaïsme et christianisme, l'écoute en partage".
Vous sollicitez de ma part une réaction aux questions critiques que vous posez. Sans entrer dans de plus grands développements, j'esquisserai les perspectives suivantes:
1. L'articulation grâce, foi, mystère, éthique.
L'humain ne se ressaisit réflexivement lui-même qu'"en réponse à" un horizon auquel il s'ouvre mais qui le précède. Au coeur de cet horizon, le déjà-là de paroles déposées dans les strates de la communication et du langage. Parmi ces paroles, certaines se donnent - dans le nu suspens de leur surgissement - comme élevées à la dignité prophétique, c'est-à-dire lestées d'un pouvoir-dire outrepassant leur simple vouloir-dire linguistique et capable ainsi de signifier la Transcendance sous la guise de l'appel. La Bible, juive et chrétienne, inscrit dans la culture humaine l'"appel" toujours antécédent d'un ensemble de paroles prophétiques. Elles sont là comme une source, jamais totalement révélée, mais sans cesse révélante pour qui accepte d'y puiser nouveauté de sens. La foi n'est donc pas abrupte et irrationnelle conversion à un donné constitué. Elle est "ouverture-en-réponse-à" une parole-témoignage multiple et complexe, dont les divers niveaux symboliques entre-disent Dieu et illuminent l'esprit. La foi est d'emblée ouverture à une intelligence-de-la-foi, à une herméneutique. "Credo ut intelligam". Le mystère tient à ce que sous la modalité prophétique de l'appel, c'est l'Altérité d'un Tout Autre innommé et irreprésentable - qui se donne à entendre en éclairant ce second versant du mystère qu'est l'altérité humaine elle-même - non saisissable et échappant au savoir. Car la tradition biblique dé-stitue le sujet humain auto-fondé sur lui-même pour lui sub-stituer ce qui l'in-stitue: l'appel éthique à construire avec autrui l'horizon du shalom où parole, réciprocité, solidarité et responsabilité, prennent le pas sur la violence. A cet égard, le Décalogue et le Sermon sur la Montagne participent d'un même décentrement qui destitue l'humain de tout fondement ontologique métaphysique et le place dans la Trace de l'Autre. Dans les deux cas l'éthique n'est point encore constituée à titre de morale mais orientée par ce qu'exige de réponse la grâce de l'Autre qui la prescrit. Chaque instant devient possibilité d'un "novum éthique" renversant l'apparemment inéluctable du temps de l'histoire.
2. Dieu tente-t-Il les humains ?
La citation de B. Fondane est trompeuse. Dans la tradition biblique, Dieu ne tente pas les humains. La parole prophétique place face à eux "la vie et le bien,la mort et le mal" tout en les exhortant à choisir la vie (Dt 30,15ss). La parole chrétienne, dans son témoignage christologique, place les humains face aux conséquences victimaires ultimes de leur abandon des voies de la vie, révélant sur la Croix que Dieu n'a d'autre toute-puissance que celle d'habiter jusqu'au néant - par amour et pour y faire luire une promesse - la néantisation où conduit le dévoiement des humains. Cela signifie que la Transcendance dont témoigne la Bible doit s'interprêter avant tout comme une toute-faiblesse en tant que puissance d'amour. Grande intuition de Bonhoeffer, puissamment pensée par Moltmann (dans "Le Dieu crucifié"), mais qui aujourd'hui pourrait - en dehors de son seul fondement christologique - rapprocher juifs et chrétiens. C'est pourquoi nous avons consacré un important chapitre de notre livre à la "kénose". C'est certainement le point "crucial"! Je ne peux qu'y renvoyer l'éventuel lecteur. En ajoutant toutefois qu'aujourd'hui où tant de nos contemporains sont si prompts à accuser l'immobilisme de Dieu devant toutes les cruautés que nous nous infligeons, il serait peut-être bon de méditer cet "évidemment" de Dieu comme la révélation que si nous ne nous détournons pas de la violence, eh bien elle nous est laissée! Qui tente qui, en l'occurrence ? Le tragique naît de notre surdité à l'Autre.
3. La dimension messianique.
Il est un point dont votre compte-rendu ne parle pas. C'est notre effort pour renouveler la question messianique entre judaïsme et christianisme. Pour faire bref, je considère que Jésus - dans ce qui est symboliquement dit de son humanité dans les récits évangéliques - révèle la dimension messianique propre à tout humain, insue de lui, mais qui l'appelle à la construction du shalom dont le judaïsme faisait déjà son horizon messianique. Les exégèses renouvelantes que j'ai proposées de plusieurs textes évangéliques dans le chapitre "Jésus controversé", avaient pour visée de concrétiser - sous les notions d'"in-ouï", de "manque", d'"effectivité" de la Torah, de "signes" de guérison, de "filialité", de "veiller vigilant" ou de "nom propre" comme trace de l'Autre au surgissement du sujet divers aspects de cette universelle dimension messianique traversant tout humain. En outre, la reprise - plus audacieuse! - de la tradition messianique des deux messies (avec son possible affleurement mis en évidence dans les évangiles eux-mêmes) permet de surmonter tout antagonisme messianique entre christologique de la foi chrétienne (comme on me l'a parfois reproché).
4. Le rapport à l'esthétique.
Vaste question. Juste un mot de réponse. Peinture, sculpture, musique, architecture, art en général, sont à considérer comme des langages. prophétique témoignant du Tout Autre. Dans la dialectique entre l'"eidôlon" (l'image-idole) et l'"eikôn" (l'image-icône), ce qui a fait problème pour le judaïsme ou le protestantisme, c'est le statut de la représentation. Mais dès que celle-ci est ramenée à un langage qui entre-dit et suggère plus qu'il ne montre, on est reconduit vers une intelligence herméneutique. Les analyses de Kant sur le sublime, celles de Jean-Luc Marion sur le visage de l'icône, entre autres, nous montre le chemin à suivre. Et sans doute la musique - art protestant s'il en est! - mérite-t-elle une réflexion plus poussée. Mais une chose est sûre: l'émerveillement (jusqu'au cri déchirant) des psaumes, et la merveille (jusqu'au décentrement) des paraboles, ouvrent à de profondes méditations sur le langage esthétique approchant Dieu. L'inspiration qui souffle au pli de l'éthique et de l'esthétique est une. En hébreu "tov" signifie "bien" mais aussi "beau"!
© Marc Faessler
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Rubrique Courrier
Septembre 2002