« Le cauchemar de Darwin » hante-t-il les rêves de Frère Nemo ?

 

Réaction à « Quatre thèses au sujet des rapports entre Libéralisme et christianisme »

 

Par Hugues Poltier

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Courrier

Juin 2005

 

Le propos de Nemo dans cette contribution peut à bon droit scandaliser : réconcilier le chrétien avec le libéralisme économique en se contentant d’en établir l’ascendance chrétienne. Ce à quoi semble amplement suffire une rapide généalogie établissant que depuis le 16e siècle quelques penseurs chrétiens ont imaginé quelque chose comme un libre marché afin de stimuler la production comme vecteur pour soulager la pauvreté. C’est au nom de cette aptitude toute théorique que Nemo s’empresse de conclure que l’institution du libre marché pourrait bien composer le visage authentique de la charité chrétienne.

Impossible pour moi de discuter la thèse de l’auteur sur le plan où il la situe : celle des filiations intellectuelles destinées à montrer que les auteurs chrétiens les mieux intentionnés (ou non, c’est égal) ont intellectuellement contribué à l’avènement du marché. Que cette thèse soit historiquement correcte est à mes yeux de peu de poids. Une version faible énonçant que le principe chrétien de la dualité des règnes mondain et céleste a ouvert la voie à l’autonomisation du monde humain me paraît tout à fait plausible. C’est notamment la thèse défendue par Marcel Gauchet dans Le Désenchantement du monde [1] . Dans cette perspective, le libéralisme n’est pas tant le programme d’un christianisme bien compris que l’effet institutionnel à longue portée de l’affirmation au cœur du message chrétien de la dualité des règnes terrestre et céleste. Le libéralisme serait alors moins voulu que produit dans et par l’espace laissé entre le mondain et le sprituel, le mondain étant en quelque sorte abandonné à lui-même et requis par là-même de s’autoorganiser. Si c’est bien du sein du « désenchantement du monde » – si bien décrit et caractérisé par M. Weber – que surgit la revendication d’autonomisation de l’agir humain selon des règles propres, à distance de la Cité chrétienne rêvée par Augustin ou Thomas d’Aquin [2] comment voir dans le système économique qui se met en place au cours de ces siècles le projet de la charité chrétienne ? Et de surcroît, ne convient-il alors pas de lire les courants de pensée auxquels Nemo fait référence comme des tentatives de prendre en compte cette nouvelle situation ? Et comme, à cette époque, l’Académie est encore presque exclusivement ecclésiale, il n’est pas surprenant que les courants de pensée qui s’expriment se placent sous l’autorité de la référence au christianisme.

Quelque poids qu’aient ces remarques, elles sont plume au regard de ceci, décisif : l’impossibilité de voir dans le libéralisme économique, puissance accoucheuse du monde contemporain, un analogon de la charité, voire son chiffre mystérieux. Sanctionner ainsi du sceau de la charité chrétienne l’institution du libéralisme économique frise le scandale.

Le scandaleux de cette affaire est l’ignorance délibérée du monde tel qu’il se décline au quotidien autour de nous et qu’il suffit de ne pas se boucher les yeux pour voir. De ce monde, œuvre du libéralisme économique, citons dans le désordre et sans exhaustivité (la mémoire de notre serveur n’y suffirait pas) : le fossé grandissant riches/pauvres, si énorme aujourd’hui qu’il en vient à se muer en destin ; la quête sans fin du rendement le plus élevé par le capital ; les délocalisations incessantes qui s’ensuivent par la mise en concurrence permanente des régions ; les populations soumises à un jeu où les maîtres sont sans visage et sans lieu et qu’une simple décision “stratégique” va laisser démunies ; la mainmise par le capital sur toutes les ressources rentabilisables ; le chômage massif et la précarisation des conditions de travail, son auxiliaire indispensable, etc.. Comment ne pas opposer à l’irénisme de Nemo que, dans l’économie financiarisée d’aujourd’hui, il est de moins en moins clair que la finalité de la croissance soit la satisfaction des besoins du plus grand nombre plutôt que l’enrichissement des riches, ce dont témoigne la part croissante consacrée à “récompenser” le capital au détriment du travail ? Comment voir une œuvre de la charité dans la frénésie spéculative des « marchés » qui « répondent » à la hausse lorsqu’une entreprise annonce une « restructuration », entendez un dégraissage de ses effectifs ?

Inutile, à vrai dire, de développer. Le lecteur connaît tout cela aussi bien, voire mieux que moi : guère de jours ne passent sans annonces de licenciements pour « motifs économiques », de fermeture d’usine, de délocalisation ou de projets dans ce sens, de complicités pour le moins suspectes entre acteurs économiques et politiques, etc.

Je me bornerai ici à dire qu’il se pourrait bien que la vérité emblématique du libéralisme économique nous soit donné à voir, à entendre et à comprendre dans ce que montre le documentaire de Hubert Sauper, Le Cauchemar de Darwin [3] . Ce film nous montre ce qui est peut-être le dernier cercle de l’enfer : une région côtière du lac Victoria sur laquelle une transnationale de l’agroalimentaire a fait main basse, s’appropriant la totalité de la pêche pour l’écouler sur les marchés solvables et laissant pour toute nourriture à la population locale les seules carcasses des dits poissons que transportent, marchant pieds nus dans un sol infesté par cette masse en décomposition, dans des paniers posés sur la tête des femmes aux yeux bouffés par les émanations. Et les gens viennent là acheter, avec leur maigre pécule, les têtes de poisson grillées !

Cette expropriation, militairement étayée par les « autorités politiques » est l’œuvre du libéralisme économique – lequel n’est plus celui des petits entrepreneurs échangeant leur production sur une base locale mais celui des grands conglomérats transnationaux convertissant leur capital en puissance démultiplicatrice de celui-ci et la force militaro-policière en servile auxiliaire de cette reproduction infinie. Difficile, décidément, de voir dans cette extermination une œuvre de la charité, chrétienne ou non d’ailleurs.

L’auteur me rétorquera sans doute que ce n’est pas avec des exemples isolés que l’on réfute un théorie. Sans doute. Pourtant, je me demande si ces quelques faits ne suffisent pas, comme un test de falsification à la Popper, à établir la fausseté fondamentale de son propos ; et non seulement sa fausseté, mais encore sa dimension idéologique. Car de quoi s’agit-il dans ce texte sinon d’un immense autosatisfecit de l’homme christiano-libéral contemplant son œuvre et disant : cela est bon ?

 Un peu comme Diogène prouvant contre Zénon d’Elée le mouvement en marchant, je me contente de « prouver » l’a-charité du libéralisme économique en mettant le doigt sur les horreurs qu’il génère – que nous générons tous, devrais-je dire, de par notre seule participation active et passive à ce système dont force est de reconnaître que nous, occidentaux insérés, profitons encore.

Non décidément, je ne vois pas comment reconnaître dans ce libéralisme l’œuvre de la charité chrétienne. Ou alors, si ce devait être le cas, je serais forcé de conclure que c’est cette charité qui est perverse et dont il s’agirait de s’affranchir, toutes affaires cessantes.

 

 

© Hugues Poltier

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Courrier

Juin 2005

 

 



[1] Paris, Gallimard, 1985

[2] Rappelons que ce dernier, au 13e siècle, condamnait sans réserve le prêt à intérêt, institution sans laquelle il n’est pas de capitalisme possible !

 

[3] Sur ce documentaire, voir http://www.advitamdistribution.com/fiche.php?film_id=58