Présentation du livre
Le verdict du fait
A paraître aux Editions du Madrier (CH. 1416, Pailly) à l’automne 2004.
Par Pierre-Marie Pouget
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Bibliothèque
Juillet 2004
Je suis en train ces temps-ci d’apporter les dernières touches à un petit livre d’environ l20 pages. Cet écrit fait partie d’un projet plus large, qui embrasse tour à tour l’option scientifique, les ambitions légitimes de la philosophie et les dimensions du vrai. Initialement, je voulais publier ces trois parties en un seul volume. J’y ai renoncé au profit d’ouvrages de format plus modeste et moins impressionnant qu’un volume de 313 pages. Il est question de philosophie. Même si l’auteur écrit pour l’homme cultivé, qui est capable de s’intéresser à tous les domaines, sans être un spécialiste des thèmes philosophiques, même alors, le texte garde une certaine austérité en raison des développements qui, sans se perdre dans un langage d’initiés ne veulent pas être de la vulgarisation, mais une réflexion philosophique de bonne tenue Je me suis dit, comme pédagogue, que cette réflexion serait plus accessible à mes lecteurs en leur étant offerte à dose modérée plutôt que sous la forme d’un livre de plus de 300 pages. Le livre à paraître cet automne représente donc la première partie d’un projet qui en comprend deux autres. Pour situer cet ouvrage dans l’ensemble auquel il appartient, il faut savoir que la thèse centrale du projet est que toute connaissance préoccupée d’éviter l’arbitraire, qui se soucie de répondre de ses démarches et de ses résultats, préconise le verdict du fait. Tout le projet est mis sous le signe du rôle arbitral du fait que la première partie s’emploie à laisser ressortir en s’appuyant sur les sciences physico-mathématiques. A partir de cette première partie, les deux autres suivent organiquement. Je m’explique.
En recourant aux sciences physico-mathématiques pour expliciter comment elles valorisent le fait (cf. première partie du projet), je ne puis moi-même, sous peine d’incohérence, me soustraire au rôle arbitral du fait. Cela m’entraîne dans un type de philosophie qu’il s’agit d’éclaircir par confrontation avec d’autres types de philosophie contemporaine, en l’occurrence la phénoménologie husserlienne et la perspective inaugurée par Frege (cf. deuxième partie du projet). Une philosophie qui fait corps avec les sciences pour en être le versant réflexif, c’est-à-dire tourné vers les engagements du sujet dans la recherche scientifique, comporte des implications significatives. Celles-ci ne se manifestent qu’au prix d’un effort méthodique et critique.
Si philosopher à l’endroit des sciences constitue l’objet de mon prochain livre intitulé Le verdict du fait, le retour de ce mode de philosopher sur lui-même engendre les problèmes du deuxième ouvrage qui défendra les ambitions légitimes de la philosophie. Une philosophie qui fait corps avec les sciences justifie sa position en s’avérant capable de traiter les questions traditionnelles de la philosophie. Elle peut réellement envisager des thèmes qui concernent directement le sujet humain, pour y préconiser l’arbitrage du fait dont la notion n’est pas rigide (cf. troisième partie du projet). Rendons-nous compte qu’un fait historique, par exemple le fait des sciences depuis Galilée, est autant un fait, quoique de type différent, qu’un fait physique comme par exemple le transit de Vénus, le 8 juin 2004. Cette notion assouplie du fait étend son pouvoir arbitral à la réflexion philosophique qui prend à témoin les sciences. Elle l’étend également aux travaux des historiens qui auscultent des documents, au juge qui cherche à établir la culpabilité ou l’innocence de l’accusé. Je pousse mon enquête jusqu’à ce fait intime que l’on rencontre en psychanalyse, à savoir l’analysant face au tiers témoin qui l’oblige de l’intérieur à tout dire. Ce tiers témoin dépasse l’analyste et l’analysant au cœur de leurs relations Des sciences physico-mathématiques à la psychanalyse, en passant par les sciences dites humaines, le fait, sous des modes divers, rend son arbitrage. Ces divers modes du fait en son rôle arbitral induisent des modes irréductibles d’après lesquels son arbitrage est établi. Mais, chaque fois, il est établi (construit) de manière à pouvoir garantir un accord schématique et révisable entre les schémas du sujet et le réel schématisé. Malgré l’écart entre des connaissances qui vont des sciences physico-mathématiques à l’histoire profonde et singulière du sujet, les termes de fait, de schéma, d’accord schématique, ne deviennent pas équivoques en s’appliquant à des domaines aussi différents que les mathématiques et la psychanalyse. Ils participent d’une attitude méthodologique ancrée en des potentialités humaines suffisamment fondamentales pour se retrouver sur les différents fronts de l’expérience du sujet. L’on peut comparer cette attitude à une seconde nature greffée sur la première qu’elle ouvre à la volonté philosophique moderne de l’arbitrage par le fait. Arbitrage qui coupe court aux arguments d’autorité d’où qu’ils viennent. Cette dernière partie montre comment l’abord méthodologique des problèmes conduit à une façon d’être homme en assumant ses responsabilités au lieu de ramper au pied d’un chef ou de bêler en chœur des slogans.
Après avoir situé mon prochain livre comme premier volet d’un triptyque philosophique, voyons un peu de quoi il parle
Le livre intitulé Le verdict du fait interroge la méthode des sciences physico-mathématiques. L’on peut bien disposer de méthodes performantes, qui garantissent des vérifications pertinentes, il reste qu’aucune de nos théories scientifiques, reconnues en vertu de la justesse de certaines prévisions et de leur fécondité, ne sont vérifiables à cent pour cent. La méthode soulève des questions. Deux points de vue semblent particulièrement intéressants pour débattre du choix de la méthode : l’inductivisme et le falsificationisme.
Les inductivistes excomptent aller, par des voies sûres, d’une observation soignée des faits, aux lois générales à partir desquelles l’on peut faire de justes prévisions et donner des explications. Ils estiment pouvoir concrétiser l’idéal de vérifiabilité en construisant un discours qui renvoie univoquement au signifié grâce à des techniques rigoureuses dans la formulation des énoncés et des protocoles expérimentaux.
Les falsificationistes, disciples de Popper, prônent la réfutabilité des connaissances plutôt que leur vérifiabilité. D’après eux, la réfutabilité démarque les théories scientifiques des autres formes de savoir.
Les problèmes actuels de la méthode prennent un relief certain à travers l’exposé et la discussion de ces deux positions diamétralement opposées. Telle est la matière du premier chapitre. Je constate que le témoignage de la recherche scientifique, en particulier sa manière de progresser, ne permet d’adhérer complètement ni à l’une ni à l’autre de ces conceptions. Les réflexions sur la structure complexe du progrès des sciences m’amènent au deuxième chapitre qui traite ce sujet en présentant et critiquant les thèses de Kuhn, tirées de son livre « La structure des révolutions scientifiques ». A l’encontre des vues de Kuhn, je défends l’idée d’un véritable progrès des sciences, mis à mal par l’affirmation de l’incommensurabilité entre l’ancien et le nouveau paradigme, comme par exemple entre le paradigme newtonien et celui de la relativité générale. Si les paradigmes sont incommensurables, comment saisir un progrès entre l’ancien et le nouveau ? En outre, le changement de paradigme serait dû, en fin de compte, à des causes psychologiques et sociologiques. L’on risque alors de ramener un paradigme, comme par exemple la mécanique quantique, à pied d’égalité avec n’importe quelle autre conception du monde. La question de la valeur des sciences vient à l’esprit. Ont-elles ou non une quelconque supériorité relativement à d’autres sortes de connaissance ? L’analyse du livre de Feyerabend « Contre la méthode », objet du troisième et dernier chapitre, questionne la valeur de la science. N’est-elle qu’une idéologie parmi d’autres ? Le titre « Contre la méthode » indique clairement l’intention d’enlever à la science toute espèce de supériorité en l’atteignant dans sa méthode et ce qu’elle prétend pouvoir assurer dans l’ordre de l’objectivité. En fait, les sciences n’auraient pas plus de valeur que le vaudou ou l’astrologie. La subjectivité déterminerait radicalement toutes nos activités, y compris les sciences et elle érige l’individualisme en norme souveraine de la vie des hommes. Pour intéressantes qu’elles soient ici ou là, les thèses de Feyerabend ne font pas droit à l’indéniable objectivité (certes pas absolue !) des sciences. En outre, l’individualisme auquel elles aboutissent contredit le respect mutuel des libertés personnelles. Comment les individualismes peuvent-ils se rencontrer et demeurer intacts ? Ils font en réalité le lit des plus forts.
La contestation de la méthode se justifie lorsqu’elle lui assigne des limites, en montrant que le vérifiable n’épuise pas la recherche du vrai. Feyerabend la rejette au nom de la liberté individuelle, qui n’a d’autre mesure qu’elle-même. D’où ses thèses individualistes, voire anarchistes. Je critique, moi aussi, la méthode, selon qu’elle confine le vrai au vérifiable. En la dépassant, je ne cherche pas à l’éliminer. Je la situe à son niveau. Cette critique sert d’épilogue à mes réflexions sur la question de la connaissance scientifique.
Sommairement, je vous ai exposé les questions traitées dans mon prochain livre Le verdict du fait. Mon cadre de pensée est gonséthien. Il reflète mes rapports avec Gonseth octogénaire, qui avait une vue synoptique de son « Itinéraire philosophique ». Il reflète aussi tout ce que j’ai glané au cours des ans dans les activités de l’Association Ferdinand Gonseth. Pendant une trentaine d’années, le milieu gonséthien m’a permis d’acquérir une culture scientifique et de philosopher selon un nouvel esprit, approprié à la configuration actuelle des questions traditionnelles. C’est ainsi que j’ai publié en l994, aux éditions de l’Aire, Pour un nouvel esprit philosophique, d’après l’œuvre de Ferdinand Gonseth, 283 pages. Mais, en une décennie, j’ai élargi mon champ de lecture et approfondi ma réflexion philosohique. Ce qui s’est fait notamment à travers ce projet sous le signe du verdict du fait, dont le prochain livre constitue la première étape.
J’aimerais terminer cet exposé par quelques réflexions qui ne font pas d’emblée l’unanimité au sein de notre Association. Elles portent sur les rapports entre l’expérience et les aspects théoriques dans les sciences physico-mathématiques..J’espère mettre ainsi le bâton dans la fourmilière.
Je vais m’acheminer vers le principe gonséthien de structuralité en me référant à des propos d’Einstein tenus lors de diverses circonstances académiques, comme par exemple son hommage à Max Planck. Nos théories, nous dit Einstein, sont des créations de notre esprit. Les théories de la physique ne sont pas là dans la réalité. Il est vrai que, dans leur ensemble, les physiciens de l’époque de Newton croyaient volontiers que les concepts fondamentaux et les lois fondamentales de la physique ne constituaient pas des créations de notre esprit. Les concepts masse, force, inertie, leur paraissaient être là, livrés tout droit de l’expérience. Il suffisait de les découvrir. Einstein interprète dans ce sens le mot de Newton hypotheses non fingo Je ne crée pas les hypothèse-. Il les découvre, là, dans la réalité. Mais voici la réplique de l’auteur de la théorie de la relativité générale. L’on s’aperçoit qu’en s’éloignant profondément du schéma newtonien, il est possible d’expliquer le monde expérimental et les faits, de manière plus cohérente et plus complète que le schéma newtonien ne le permettait. Négligeons la supériorité ! Les principes sont des créations de l’esprit humain parce que l’on peut établir deux principes radicalement différents et qui cependant concordent en une très grande partie avec l’expérience.
Ce moment créateur des principes n’obéit à aucun chemin déductif. Il consiste en une intuition qui se développe parallèlement à l’expérience. Dans cette incertitude de la méthode à suivre, l’on ne court pourtant pas derrière toutes les possibilités concevables. L’histoire des sciences montre que de toutes les constructions concevables, seules demeurent les plus efficaces.
Tous ceux qui ont réellement approfondi la question des rapports entre l’expérience et les aspects théoriques ont vu que le monde des perceptions détermine rigoureusement le système théorique, bien qu’aucun chemin logico-déductif ne conduise des perceptions aux principes de la théorie. C’est cela, nous dit Einstein, dans une interprétation libre et féconde, que Leibniz dénommait et signifiait par l’expression d’harmonie préétablie. Devant pareille énigme, qui réunit en un tout des composants irréductibles, comme ici, le théorique et l’expérimental, ou là ,le corps et l’esprit, le physique et le psychique, quelque chose comme cette harmonie peut venir titiller notre imagination spéculative. Mais, pour une philosophie qui s’élabore sur la double trame du théorique et de l’expérimental, il ne faut pas s’évader dans une explication purement spéculative. L’on doit se résoudre au clivage du théorique et de l’expérimental, ainsi qu’à leur opposition complémentaire. L’on ne rencontre donc jamais du théorique à l’état pur et de l’expérimental à l’état pur. A la manière de Lupasco [1] , l’on dira que, dans la mesure où l’on raisonne comme un théoricien de la physique, l’expérimental est potentialisé, tandis que le théorique est actualisé ; et que, dans la mesure où l’on expérimente, les concepts fondamentaux et les lois fondamentales sont potentialisés, alors que l’expérimental est actualisé. Irréductibles, les deux plans sont néanmoins inséparables. Il ne se trouve aucune disjonction exclusive entre eux (pas de tiers exclu), mais une inclusion réciproque (le tiers inclus). L’analyse critique observe en effet que l’expérimental est gorgé de théorique et celui-ci est, comme l’affirme Einstein, rigoureusement déterminé par le monde de la perception. Quant aux théories purement spéculatives, comme celle de l’harmonie préétablie, elles mériteraient une discussion sur leur statut philosophique. La conception fondamentale de la philosophie change selon que l’on choisit de s’interdire ou d’accepter ce genre de théorie dans la manière de philosopher.
Pour Einstein, les théories scientifiques sont des créations de l’esprit. Le principe de cette création réside dans les mathématiques. Elles permettent de trouver les concepts et les principes qui les relient. Ceux de ces concepts qui sont utilisables pour comprendre les phénomènes naturels peuvent être suggérés par l’expérience, mais en aucun cas déduits. L’expérience s’impose, soulignons-le clairement, comme unique critère d’utilisation d’une construction mathématique pour la physique. Toutefois le principe créateur se trouve dans les mathématiques.
Gonseth a eu le mérite de formuler le principe de structuralité qui met en synthèse dialectique l’expérience et les aspects théoriques, sans oublier l’intuition par laquelle les principes sont atteints, certes parallèlement à l’expérience, mais en aucune façon déduits de celle-ci.
Pour atteindre une science décrivant le réel, la pensée logique, si admirable soit-elle, comme par exemple dans la géométrie d’Euclide, ne suffit pas. Toute connaissance du réel vient de l’expérience et nous y renvoie. Des connaissances déduites par voie purement logique seraient vides face à la réalité. C’est de la sorte que Galilée, grâce à cette connaissance fondée sur l’expérience, pour laquelle il s’est farouchement battu, devient le père de la physique moderne et probablement de toutes les sciences de la nature en général. Dans ces sciences, comme par exemple dans la physique de Newton, les parties théoriques constituent la structure du système. Les résultats expérimentaux, et leurs imbrications mutuelles peuvent trouver leur expression par le truchement de propositions déductives. C’est dans la possibilité d’une telle représentation que se situent le sens et la logique de tout le système, et, plus spécialement, des concepts et des principes qui en forment les bases.
(Exposé donné par Pierre-Marie Pouget à l’occasion de l’assemblée générale de l’AFG, le l9 juin 2004 à La Chaux-de-Fonds, Club 44).
Le livre Le verdict du fait est à paraître aux Editions du Madrier (CH. 1416, Pailly) à l’automne 2004.
© Pierre-Marie Pouget
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Juillet 2004
[1]
Au rayon de la philosophie, sur Internet, on trouve le nom de Lupasco, philosophe roumain qui vivait à Paris, mort en 1988. De nombreux commentateurs soulignent l’importance de cette pensée dans la philosophie du XXème siècle. Bernard Morel connaissait la pensée de Lupasco et en avait fait des applications à la théologie. Le peu que j’en dis ci-dessus me paraît être fidèle à la dialectique lupascienne.