Coleridge, Samuel Taylor, A Book I Value. Selected Marginalia, Princeton, Princeton University Press, 2003, 245 pages.
Par Morgan Gaulin
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Bibliothèque
Mai 2004
Cette édition est une sélection de l’ensemble des Marginalia regroupées en six volumes par l’édition Bollingen des Collected Works parus aux Princeton University Press de 1980 à 2001. La responsable de cette nouvelle édition, H.J. Jackson, a tenté d’offrir aux lecteurs une vue d’ensemble de ce que furent les préoccupations intellectuelles de Coleridge. Les textes présentés ici occupent la période allant de 1801 à 1834 - année de sa mort -, s’ouvrant par un commentaire critique de la Kritik der Reinen Vernunft de Kant. Les Marginalia ont donc été classées chronologiquement, ce qui facilitera le travail des exégètes préoccupés de mettre au point l’évolution de la pensée de Coleridge.
La rédaction
Mais, que sont au juste les Marginalia ? Soulignon d’abord, à ce titre, que Coleridge est maintenant considéré comme le modèle de ce que l’on pourrait appeler les « notes en marges » ou « annotations ». Il s’agit, selon Jackson, d’un genre hybride, tout près du commentaire, de la lettre familière et de l’essai personnel. La note en marge dépend toujours d’un autre texte, qui la précède; elle est plutôt courte, de nature analytique et critique, mais spontanée et demeure très près du texte sur lequel elle prend appui. C’est une note manuscrite, et non une conférence destinée au public, elle demeure donc approximative et provisoire. Le lecteur s’imaginera les Marginalia, le plus souvent écrites à l’encre, prenant place directement sur les pages des ouvrages que se procurait ou qu’empruntait Coleridge. À propos de sa bibliothèque personnelle, les responsables de l’édition des Collected Works ont estimé que parmi les 450 livres annotés par Coleridge, les ouvrages de langue allemande étaient les plus nombreux et que l’écrivain se serait procuré tous les ouvrages disponibles, jusqu’en 1834, du philosophe Schelling.
Une logique philosophique
On retrouvera, parmi les 107 textes présentés, des Marginalia portant sur des auteurs aussi variés que Swendenborg, John Milton, Walter Scott, Herder, Solger, von Schubert, Schleiermacher, Fichte et Schelling. Le nom de Swendenborg revient à au moins onze reprises. Coleridge commente trois de ses textes; le De coelo et ejus mirabilibus, et de inferno, ex auditis et visis traduit et publié en anglais à Londres en 1758, un ouvrage sur la vrai religion chrétienne, traduit en 1819 et les Prodromus philosophiae ratiocinantis de infinito, et causa finali crationis parus en allemand à Dresden et Leipzig en 1734. L’annotation de ce texte par Coleridge date de 1821 et se fonde sur le texte allemand. Celle-ci nous semble d’un grand intérêt puisqu’il y discute des problèmes métaphysiques autour de la question de la logique dychotomique à laquelle il oppose une logique qu’il nomme « trichotomique », logique qu’il rapproche de la tetraktys pythagoricienne. La première forme de logique se fonde selon lui sur l’affirmation et la contradiction, l’opposition de deux termes, sans unité possible. Au contraire, la trichotomie pose dès le départ l’unité de toutes les oppositions en ménageant une position d’intermédiaire à l’Identité au sein de la dualité thèse/antithèse, affirmation/contradiction. Coleridge oppose alors à la logique duelle le dicton « Manifestatio non datur nisi per Alternum » selon lequel « toute chose ne se manifeste que par son contraire. » Prenant alors comme exemple la dualité du Fini et de l’Infini, Coleridge construit le système logique suivant; l’être se compose d’une âme et d’un corps et ceux-ci constituent la dualité la plus fondamentale après l’opposition Fini/Infini. L’âme serait l’actualité de l’être, alors que le corps en constituerait la potentialité. Cette opposition peut alors être résolue de trois manières. La première s’établit sur le concept d’Indifférence - terme que Coleridge a fort probablement emprunté à Schelling qui l’avait exposé dans sa Philosophie de l’art de 1802 -, qui n’est rien d’autre que la vie. La seconde manière consiste à s’en remettre à la synthèse de l’âme et du corps que représente l’organisme vivant, organisation, dira Coleridge, de la vie même. L’Identité serait la troisième façon de concevoir l’unité de l’être humain. Notons que ces trois possibilités reposent sur le postulat général que Coleridge emprunte alors à Swendenborg des « formes corrélatives opposées d’une même réalité. » Ainsi, les forces d’attraction et de répulsion seraient les antagonismes d’une même puissance. Nous pourrons ici soupçonner l’influence de Schelling qui faisait usage lui aussi des concepts unitaires d’Indifférence, de Synthèse et d’Identité. Dans ce texte de 1821, Coleridge ne cite à aucun moment l’ouvrage qu’il annote; il emprunte un axiome général de la théosophie de Swendenborg afin d’en tirer des conséquences pour un autre paradigme épistémologique (la logique). Il ne s’y exprime pas, comme c’est parfois le cas, par l’aphorisme et conserve un style précis et clair, demeurant fidèle à son sujet jusqu’à la fin.
Coleridge ne fut pas connu - T.S. Eliott le déplorait - des écrivains français du XIXe. siècle. Par-contre, il exerça un attrait considérable sur les Fruhromantiker tels que le jeune Schelling (qui emprunta à Coleridge le concept d’ésemplasie), à propos duquel Gabriel Marcel consacra un bel essai aujourd’hui oublié Schelling et Coleridge (Paris, Aubier, 1971), et Friedrich Schlegel. Tous ont tenté de traduire cette pulsion extraordinaire qui anime l’homme romantique et qui consiste à vouloir formuler la rencontre, inaudible, du Fini et de l’Infini. Cette nouvelle édition des Marginalia, bien qu’elle donne dans la brièveté - on notera à ce titre l’élimination des notes de bas de page qui pullulent dans l’édition des Collected Works -, réussit avec élégance à présenter cet aspect tout à fait central dans la pensée de Coleridge. Nous nous félicitons aussi de l’intégration d’un commentaire important, occupant six pages, sur l’édition anglaise des oeuvres complètes du théosophe Jakob Boehme paru à Londres de 1764 à 1781. Coleridge y développe encore une fois l’idée de l’unité de toutes choses, mais cette fois-ci à partir de la notion de symbole. Boehme reprend en effet un symbole important chez St-Paul; soit, le phronema sarkos, désignant chez l’Apôtre la sagesse interne du sang du Christ et dont Boehme se sert dans sa présentation inégalée de la Trinité comme d’une communion dans le sang. Coleridge rapproche ce symbole du sang de la belle image de l’arbre de vie dont les branches les plus éloignées continuent à s’abreuver des racines les plus profondément ancrées dans la terre.
Les Marginalia de Samuel Taylor Coleridge devront, ces prochaines années, être reconsidérées pour leur importance historique. S’il fut ignoré des écrivains français de son époque, Edgar Allan Poe , en revanche, lui accorda une importance toute particulière. Il lui reprit, entre-autre, le titre de Marginalia qu’il donna à ses pensées fragmentaires et que Baudelaire considérait comme l’ultime chambre secrète de son esprit. Nous noterons aussi chez Coleridge un goût développé pour les questions d’ordre cosmologiques, des prises de positions très claires en matière de panthéisme et de vitalisme, qui n’ont pas manquées d’attirer l’attention de Poe.
© Morgan Gaulin
Université de Montréal
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Mai 2004