Georges Corm, La question religieuse au XXIe  siècle. Géopolitique et crise de la modernité.
La Découverte, Paris, 2006, Coll. Cahiers libres. 215p.

 

 

Par Michel Cornu

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Rubrique Bibliothèque

9 octobre 2006

 

 

Georges Corm est de nationalité libanaise. Il fut ministre des finances du gouvernement libanais. Economiste et historien internationalement reconnu, auteur de nombreux livres remarquables sur la question de l'Orient et des rapports de l'Occident avec cette partie du monde, il nous offre, avec La question religieuse au XXIe siècle, un ouvrage qui, à nos yeux, répond à une urgence. Il y analyse en effet, hors des positions idéologiques et manipulatrices, le chaos actuel, réussite, pour une grande part, de qui l'on sait. Mais il ne se satisfait pas de ce constat: il ouvre des pistes pour sortir de la dangereuse tension internationale et du faux débat sur la confrontation des civilisations.

 

Sans illusion sur une fin rapide de la crise actuelle, mais sans non plus céder au fatalisme, il nous indique le but à viser:

 

"Ce que nous développerons dans cette conclusion sont des pistes de réflexions pour des changements d'attitude et d'agenda intellectuels, permettant de contribuer à la dédramatisation des représentations des problèmes géopolitiques du monde, tels que nous les avons décrits dans leur réalité profane et non point dans leur mythologisation civilisationnelle, culturelle ou plus directement religieuse."(184)

 

Ce n'est que par une prise de conscience que l'on pourra affronter "à la fois la globalisation économique déstructurante, que prétend justifier la thèse de la guerre des civilisations, et le terrorisme qui lui fait écho". (205)

 

Or toute une attitude narcissique de l'Occident, qui le conduit à refuser d'affronter les vrais problèmes, empêche cette prise de conscience.

 

"[…] rechercher dans le Coran ou dans la charia les raisons du terrorisme «transnational» contemporain paraît tout à fait surréaliste. Ce n'est qu'un bavardage empêchant la prise de conscience des vrais problèmes, qui sont tout à fait profanes: occupations militaires, colonisation en Palestine, marginalisations sociales profondes, distribution des revenus totalement aberrante dans les économies de rente pétrolière, régimes autoritaires pratiquant la confusion du politique et du religieux (ce qui suscite une réaction elle aussi politico-religieuse), enfin poids du discours occidental, largement nourri depuis quelques décennies d'une terminologie religieuse." (186)

 

On l'aura compris, l'une des thèses centrales du livre de Corm est que nous assistons à une nouvelle instrumentalisation des religions monothéistes:

 

"Tout comme l'essor du fondamentalisme islamique sert souvent collectivement dans le monde arabe de matrice identitaire à une réaction politique anti-occidentale aux ressorts très profanes, le regain du littéralisme chrétien aux Etats-Unis sert de légitimation à l'affirmation d'une fièvre impériale nouvelle, après les déconvenues de la guerre du Viêt-nam et les doutes de toute une génération d'Américains quant à la légitimité des actions de leur pays dans l'ordre international et à l'autoritarisme et la rigidité des valeurs traditionnelles, politiques ou économiques."(34)

 

Ce fondamentalisme protestant américain, par son soutien inconditionnel à l'Etat d'Israël, et ceci pour des raisons purement religieuses mues par une lecture littéraliste et anhistorique de l'Ancien Testament, permet à l'Etat hébreu de braver impunément, depuis des années, les résolutions de l'ONU et le droit international, et de perpétuer ainsi le cancer qui ruine non seulement toute une région, mais met en danger la sécurité internationale. Mais Corm se garde bien de réserver sa critique au seul fondamentalisme chrétien; il montre les effets désastreux sur les peuples du Moyen-Orient des fondamentalismes islamique et judaïque.

Ces arguments sont bien connus. Mais ce qui fait la force du livre de Corm, c'est qu'il les appuie sur une analyse historique rigoureuse.

 

Corm critique la position des nouveaux historiens qui, dans la lignée d'un François Furet et son Penser la Révolution française, font remonter le terrorisme à la Révolution française; de même, il critique ceux que l'on nomme "les nouveaux philosophes", qui, à travers leur position médiatique dominante, veulent faire croire que la pensée de Marx est la cause de tous nos maux et qu'il faut combattre le progressisme. Inutile de donner des noms dans le paysage idéologique français! Aux Etats-Unis, les disciples de Léo Strauss et de sa pensée conservatrice, valorisant le seul modèle gréco-romain, nourriront le mouvement néo-conservateur, dont on sait tous les bienfaits qu'il a apportés à la planète par l'intermédiaire de l'administration Bush.

Notre auteur reprend l'histoire sous un autre aspect. Il montre que les religions, monothéistes essentiellement, ont joué un rôle identitaire et que l'identité se construit contre l'autre. Aussi est-ce un étrange oubli que de voir la violence n'advenir qu'au moment de la Révolution française. Il est aisé de montrer que les guerres de religion ont ravagé l'Occident, aussi bien en France qu'en Angleterre ou en Allemagne et que la violence religieuse a conduit aux Croisades, terme repris aujourd'hui par on sait qui. Il est aisé de rappeler que la religion a servi de justification aux divers colonialismes et à leurs si nombreuses exactions.

Dès qu'instituée, une religion va être politiquement instrumentalisée:

 

"En fait, sitôt instituée, organisée et donc gérée, la religion entre paradoxalement dans le monde de l'usure historique et perd son caractère premier de transcendance. Elle est immanquablement happée par le «politique», au sens des systèmes de pouvoir et des institutions de gestion de la société. Aussi, nombre de croyants (ou de politiques) déçus invoqueront-ils la nécessité du «retour aux sources», aux racines. On confondra alors allègrement identité religieuse et identité nationale ou appartenance à une civilisation." (85)

 

Il n'y a pas de retour du religieux: comment pourrait-il y avoir retour de ce qui reste un besoin permanent de transcendance; mais il y a recours à la religion, et c'est tout autre chose!

Ce dernier s'inscrit dans une grave crise de la modernité, crise de la fondation, de la tradition qui assurent sécurité et paix. Et Corm de montrer que "la civilisation occidentale au seuil du XXIe siècle est très loin d'avoir réussi à apaiser cette crise."(117)

 

"Bien plus […], on pourrait affirmer que le monde vit aujourd'hui une étape additionnelle, peut-être un paroxysme, dans un environnement intellectuel et culturel de plus en plus appauvri: dictature des marchés économiques, visions politiques rigides et étroites, discours apocalyptiques sur la menace que fait peser le terrorisme sur l'avenir de l'humanité, perte de tout idéal social en dehors des discours techniciens ou économicistes sur la nécessaire éradication de la pauvreté, la lutte contre la corruption, l'établissement de la bonne gouvernance et de la transparence dans la gestion des affaires du monde." (117)

 

Ce que Corm dénonce, ce n'est pas la religion en tant que désir nécessaire de foi et de vie spirituelle, mais l'instrumentalisation de la religion, la morale et les justifications politiques que l'on construit sur ce dévoiement. Et dans cet exercice, l'Occident n'est pas en reste. Nous nous trouvons dans un cercle: utilisation de la religion par le politique et utilisation du politique par la religion "dans l'espoir d'endiguer sa propre crise" (136). Politique et instrumentalisation de la religion marchent main dans la main pour défendre le sentiment identitaire occidental et la civilisation, et produire ainsi ce qu'elles prétendent combattre:

 

" Tant que perdurera cette confusion, qui s'alimente à l'usage immodéré et interchangeable de notions pourtant fort distinctes (peuple, nation, race, culture, religion, civilisation…), l'idéologie perverse de la «guerre des civilisations» par laquelle s'ouvre le XXIe siècle continuera d'apparaître crédible dans les décors de la nouvelle géopolitique mondiale dominée par l'hyperpuissance américaine." (167)

 

Cette notion de guerre des civilisations, avec sa connotation émotionnelle forte, sert à justifier une politique impérialiste, des guerres préventives contraires au droit international.

Que les valeurs démocratiques qui constituent pour une bonne part la civilisation occidentale soient déconsidérées par une observance sélective du droit international, au Moyen-Orient notamment, par une flexibilité scandaleuse dans l'application des droits de l'homme et des conventions de Genève, il faut être de mauvaise foi, ou alors pris dans un terrible désespoir pour le nier.

Face à ce constat, Georges Corm, en grand humaniste, n'appelle pas à la disparition des religions, mais à la fin de leur instrumentalisation, pour que, sur le plan politique, on puisse retrouver les valeurs républicaines:

 

"D'où l'importance d'une mise à jour critique et non point dénigrante du siècle des Lumières, renouant avec les grandes traditions de cosmopolitisme et d'ouverture, pour mettre un terme aux dérives de la géopolitique mondiale et à l'instrumentalisation scandaleuse des trois monothéismes qui menace partout des libertés si chèrement conquises." (197).

 

Finalement, c'est à un pacte républicain, à un «pacte laïque» à l'échelle internationale que Corm fait appel dans l'espoir, à long terme, de contrer les fièvres identitaires et "l'effondrement de la moralité internationale". (198)

 

 

Ne serait-ce qu'à travers les nombreuses citations que nous avons faites, on aura compris que nous avons, selon l'expression consacrée, beaucoup aimé ce livre dont nous n'avons pas pu rendre compte de toute la richesse. Mais il y a plus: cet ouvrage, par sa dimension critique, nous aide à ne pas perdre mémoire, à ne pas nous laisser happer par l'idéologie dominante, distribuée par des médias, trop souvent de complaisance. Et, en plus, au-delà de la critique, il nous donne espoir que la lutte contre la domination monolithique qui se cache derrière la fameuse guerre des civilisations ne réussira pas à faire triompher la barbarie mondiale.

 

 

© Michel Cornu

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9 octobre 2006