Catherine Chalier, Marc Faessler, Judaïsme et Christianisme. L'écoute en

 partage, Cerf, Paris, 2001. 504p. (Coll. Patrimoines. Judaïsme Christianisme)

 

Par Michel Cornu

 

Il y a de bons livres et il y a des livres bons. Les livres bons ne sont pas nécessairement de bons livres. Et réciproquement. L'ouvrage de Catherine Chalier et de Marc Faessler est un très bon livre plein de bonté, au sens fort de ce terme, bien évidemment. Comme tout bon livre, il nous ouvre l'esprit, répond à certaines questions essentielles, nous réconforte dans le pari du dialogue et nous invite à poser et à nous poser de nouvelles questions. Ce livre est bon en ce que, loin de nous écraser par son savoir, il nous laisse l'impression, quand nous le quittons, que nous sommes devenus plus intelligents et, osons le mot, meilleurs. Ce livre est bon par l'esprit qui anime les auteurs et qu'ils savent nous transmettre.

 

Judaïsme et Christianisme. Le thème, par les temps qui courent, n'est pas très original. Nous pouvions redouter l'anathème masqué, la condescendance, la résignation, les reproches éternels, la fausse humilité, le "je vous entends", ou pire encore, le syncrétisme fusionnel qui n'est, finalement, qu'un double monologue qui s'ignore et qui se prend pour l'aboutissement du dialogue. Mais, c'est tout le contraire de cela qui nous est offert: la deuxième partie du titre, L'écoute en partage, est pleinement assumée tout au long du livre. Non pas la parole en partage, mais l'écoute, et l'écoute de la parole de l'autre. Renversement: non plus le sujet qui commence par parler en cherchant à être écouté, mais le sujet renonçant à se poser par l'initiative de la parole, se faisant accueil, dans l'écoute, de la parole de l'autre qui le donnera ou le redonnera à lui-même dans un mouvement incessant.

 

Que faut-il entendre par écoute? Catherine Chalier, dans la présentation du livre, cite J.-L. Chrétien:

 

"Écouter l'autre, ce n'est pas seulement écouter ce qu'il dit, mais ce à quoi, du monde ou d'autres paroles, sa parole répond, ce qui l'appelle, la requiert, la menace ou l'atterre[…]. Quand j'écoute vraiment avec l'autre, ce que lui-même, en parlant, écoute ou a écouté, alors c'est vraiment lui que j'écoute. Et c'est quand j'écoute ainsi que moi, j'écoute vraiment, car écouter avec l'autre ne revient pas à se fondre avec lui, ni à coïncider: nous entendons deux fois, depuis deux lieux distincts, ce qui a appelé notre échange. Cela seul donne à l'écoute son relief et sa gravité." (p.10)

 

Quant à Marc Faessler, il lui répond, si je puis dire, ainsi:

 

"Pour rencontrer le «me voici» de l'autre, il faut consentir au dénuement d'un dessaisissement à posséder la vérité absolue, de telle manière que la réponse de son propre «me voici» soit d'emblée responsabilité pour ce que me révèle l'autre." (p.12)

 

Dans cet ouvrage, on ne trouvera ni souci d'apologétique, ni désir de convertir, ni prétention à la possession de la vérité, Dieu seul étant l'accomplissement. Il devient dès lors possible d'établir, non pas un simple "constat des lieux", si respectueux de l'autre et dialoguant soit-il, mais une quête ouvrante et ressourçante.

 

"Dans cet horizon de confiance recomposé, il est possible au juif et au chrétien de renouer un dialogue vrai et fécond. Il s'agit désormais de creuser le sens positif de ce qui diffère entre eux à titre de séparation bénéfique, pour eux-mêmes et pour le monde dans lequel ils vivent."(p.13)

 

 

Si cette confiance est nécessaire, elle ne saurait pourtant suffire; il faut encore savoir de quoi l'on parle quand on parle -cela paraît une évidence, mais à l'ère de la "communication" et des nouveaux philosophes, on peut être parfois pris de doutes. C. Chalier et M. Faessler ont des références communes: connaissance approfondie du Livre et de nombreux commentaires dans les deux traditions, référence permanente à un maître commun, E. Lévinas. Et aussi, implicitement ou explicitement, ce qui est aujourd'hui déjà présent en quiconque, avant même qu'il ne se mette en quête de penser: l'herméneutique, la psychanalyse, la déconstruction. En ce sens, ce livre eût été impossible, disons un demi-siècle auparavant; en ce sens encore, tout en témoignant de l'avancée de l'époque, il est lui-même marqué par le moment où il se pense. Un seul exemple: la place prédominante faite au face à face, l'importance essentielle accordée à l'éthique (et non à la morale).En disant cela, nous ne voulons pas formuler une critique négative, mais montrer que c'est aussi ce qui lui permet d'échapper au dogmatisme de la vérité définitivement établie et possédée et à la volonté d'auto-justification permettant l'économie d'une remise en question existentielle; en un mot, c'est ce qui lui permet d'échapper à la surdité. Il importe ici de citer un long passage écrit par C. Chalier, tant il est en prise sur l'actualité déchirante, par exemple dans le règne de la violence au Proche Orient, tout autant que dans ce que concoctent de politiquement, religieusement destructeur et d'inhumain certains milieux fondamentalistes protestants américains.

 

"Aujourd'hui encore, la douloureuse et conflictuelle actualité –entre Israël et les musulmans et, dans une moindre mesure peut-être, entre Israël et les chrétiens- se voit éclairée par l'enseignement de la tradition relatif aux conflits qui, dans la Bible, opposent Isaac à Ismaël, puis Jacob à Ésaü. Cette lecture des événements «livre en main» souffre du même défaut que la lecture offerte par la typologie chrétienne –même si, évidemment, le sens des figures se déplace- car elle ne permet pas d'établir une distance entre le sens du texte et l'événement présent. A sa façon donc, cette lecture juive est tributaire, elle aussi, d'une pensée de la réalisation des promesses ou des admonestations de l'Écriture dans la concrétude actuelle de l'histoire. Cette exégèse ne souffre ni indétermination ni clair-obscur, elle supporte mal l'inaccompli et l'équivocité du présent. Or, à l'instar de la typologie chrétienne déjà évoquée, elle encourt le risque de parler des chrétiens et des musulmans en termes péjoratifs puisqu'elle les associe à des figures bibliques dont elle parle négativement. Un juif soucieux de penser une rencontre avec l'altérité du chrétien (et du musulman) ne peut donc se ressourcer à une telle typologie sans prudence et sans conscience de la violence qu'elle charrie. Cette typologie fait en effet fi de toute altérité, elle se croit détentrice d'un ensemble de significations qui autorise à identifier et à reconnaître, et ainsi à subsumer la concrétude charnelle des personnes sous des catégories données. Elle bannit donc l'étonnement et la surprise, elle se rend sourde à la parole vivante que l'autre –le chrétien en l'occurrence- tente de lui dire puisque, de cette parole, n'est perçu que ce que le prisme de la typologie impose d 'entendre."(p.88)

 

On l'a compris, la méthode même de lecture devait se soumettre à ce qu'implique le langage de la Bible: le clair-obscur. Ainsi, nécessairement, toute interprétation doit déjà comprendre en tant que telle le respect de la lecture de l'autre; l'exigence éthique de responsabilité infinie de l'autre n'est pas plaquée sur la lecture, mais appartient à l'effort intrinsèque de lecture, bien plus, à la seule "méthode" respectueuse possible d'approche du Livre. Face à l'intransigeance arrogante que des littéralistes de tous bords manifestent à l'égard de ceux qui ne se soumettent pas à leur vérité, on ne peut qu'admirer la lucidité et le courage –cela va ensemble- de la position de C. Chalier:

 

"Dans son impatience, cette lecture des Écritures –qu'elle soit juive ou chrétienne- n'admet donc aucune distance entre le sens supposé du verset et l'événement vécu. C'est pourquoi elle se croit autorisée à identifier et à reconnaître. Le texte devient ainsi une grille de déchiffrement d'une histoire qui se déroule sous les yeux, cette histoire tend alors à devenir de part en part sacrée et le récit biblique se trouve sollicité, à chaque instant, pour justifier les idées qu'une communauté religieuse a d'elle-même et de son vis-à-vis. Cette lecture repose enfin sur la conviction que le texte annonce une vérité et une finalité qui prennent corps maintenant, elle s'arrime à la certitude qu'il parle de soi –et de l'autre- et qu'il faut donc, pour comprendre son temps et se comprendre en lui, se rendre attentif à ce qu'il dit.

Ouvrir le sens du texte, sans le refermer sur l'idée d'une finalité unique censée le traverser pour s'inscrire présentement dans l'histoire, ne signifie pas pourtant le renoncement à la pensée que le texte parle de soi et de l'autre, mais de façon infiniment plus subtile. C'est en effet par son interprétation continuée du texte qu'une communauté religieuse –qu'elle soit juive ou chrétienne- s'interprète elle-même." (p.89)

 

Dans ce va-et-vient permanent et de haut niveau entre commentaires chrétiens, lectures talmudiques, références au midrash, appel à la tradition philosophique, C. Chalier tente de faire entendre la spécificité de l'élection juive, exprime sa douleur devant tant de souffrances subies par son peuple, trop souvent par le fait même des chrétiens. Et en même temps, sans jamais renoncer à cette spécificité, non seulement elle avance les points de rencontre possible avec le christianisme, mais elle suscite l'interpellation de sa propre tradition par le christianisme. Passant des textes fondateurs à des événements historiques ou contemporains, à des lectures philosophiques, la philosophe nous interpelle dans nos propres traditions de croyance et de pensée, dans notre histoire personnelle.

 

 

Marc Faessler, quant à lui, travaille en théologien, plus précisément en exégète, et nous livre des pages denses, parfois difficiles, des pages souvent provocantes, voire déstabilisantes, toujours stimulantes, plus encore –et c'est peut-être leur plus grand mérite- ouvertes et "émerveillées". M. Faessler part de passages précis de l'Évangile et des épîtres pauliniennes, de ceux, bien évidemment, qui font problème et qui, dans la tradition exégétique et institutionnelle, ont trop souvent été compris contre le judaïsme. Il retraduit les textes au plus près de leur littéralité pour ensuite les interpréter avec audace, science et liberté, s'appuyant sur une connaissance impressionnante des divers travaux exégétiques. A partir de cette base, il opère la déconstruction de la compréhension entendue de ces textes pour les réorienter, laissant s'ouvrir ainsi un texte neuf, faisant émerger un impensé du christianisme. Certaines de ses propositions vont sans doute être aussi bien reçues par qui l'on devine que certaines analyses de C.Chalier!

 

Rien d'étonnant à ce que ce soit autour de la pensée et de la figure de Paul que les incompréhensions et les mécanismes de défense soient les plus durables et les plus forts. C. Chalier nous semble se tromper quand elle voit dans l'abolition des différences comprise dans l'affirmation de Paul qu'il n'y a plus ni Juif ni Grec, "une parole anticipatrice dont la violence ne peut manquer de peser durement si le chrétien prétend que le présent doit d'ores et déjà s'y conformer". (p.312) Mais elle suit ainsi tout une tradition de la chrétienté dont on sait ce qu'elle fit de l'apôtre. Le scandale est donc dans l'interprétation qui a si souvent, dans l'histoire de cette chrétienté, fait dire à Paul le contraire de ce qu'il voulait (cela, A. Badiou l'a bien montré dans son petit livre, Saint Paul. La fondation de l'universalisme, P.U.F., Paris, 1997). C'est le mérite de M. Faessler de tenter l'exercice périlleux de situer les propos de Paul dans le contexte à la fois personnel et historique de l'apôtre et dans son rapport étroit à la tradition juive, et de se demander ce que ces propos peuvent aujourd'hui nous apporter dans cet impensé du christianisme et comment les comprendre pour ne pas les tirer du côté de l'anti-judaïsme. J'espère et j'ose imaginer que ces passages de Judaïsme et Christianisme susciteront une "écoute en partage des théologiens".

 

Signalons encore que le livre s'articule autour des questions qui furent souvent sources de disputes, d'anathèmes, d'incompréhensions réciproques entre juifs et chrétiens: Jésus comme Messie, la kénose, la loi et la foi, l'élection et la prière. Dans le superbe chapitre sur la prière, M. Faessler part des psaumes comme de ce qui peut rapprocher juifs et chrétiens dans leur manière de prier. L'auteur montre la nécessité aujourd'hui "de clarifier la statut du langage entre poésie et liturgie, et le statut du spirituel entre méditation et prière". (p.463)

 

 

A propos de cette remarque de l'auteur, je reste un peu sur ma faim. En effet, aussi bien C. Chalier que M. Faessler mettent l'éthique au centre de leurs développements (Lévinas est bien présent!). Et c'est cette position privilégiée de l'éthique qui m'amène à me poser quelques questions auxquelles ma lecture, peut-être insuffisamment attentive, n'a pas trouvé de réponses. Le judaïsme est-il oui ou non prioritairement une éthique? Comment le chrétien Marc Faessler articule-t-il précisément la grâce, la foi, le mystère et l'éthique? Certes, pour lui, cette dernière semble bien découler de la foi; mais comment celle-ci surgit-elle, quelle est sa place dans la prière, par exemple? Que ferait l'auteur du renversement kierkegaardien de l'éthique par l'Instant? Parlant du «Notre Père», il écrit:"Même si le message de Jésus a réancré dans l'exigence de l'amour l'obéissance aux dix commandements, c'est la Torah en tant qu'elle concrétise la volonté divine qui demeure l'horizon de sa prière".(p.476) Est-ce si sûr? Autre question qui, quelque part, sous-tend les précédentes: qu'en est-il du mal en excès, du tragique existentiel et de ce qu'il est convenu, depuis saint Augustin, d'appeler le péché originel? S'appuyant sur la grosse étude de J. Carmignac sur le «Notre Père», M. Faessler écrit ceci en note: "Si on traduit par «ne nous fait pas entrer en tentation», on prête à Dieu l'intention active de nous tenter, ce qui conduit à des absurdités théologiques contraires au récit de Gethsémani, où la tentation provient de la seule faiblesse humaine."(p..480) Peut-on si aisément trancher? Quand Benjamin Fondane écrit: "Dieu peut tenter les hommes; le serpent existe; la tentation ne s'est pas produite selon le souhait de l'éthique qui veut que chacun soit tenté par soi-même afin qu'il soit coupable –mais est venue du dehors…" (Benjamin Fondane, A propos du livre de Léon Chestov: Kierkegaard et la philosophie existentielle, p.210, in, Rencontres avec Léon Chestov, Plasma, Paris,1982.), aboutit-il à une absurdité théologique? Ne remet-il pas plutôt l'éthique à une place moins centrale, laissant ainsi du jeu pour la réalité existentielle du tragique? Autre question encore: une esthétique est-elle possible à partir du judaïsme? Qu'en est-il de l'icône? Qu'en est-il encore de la nature dans cette vision où le face à face a une place si privilégiée? On sait l'effort du judaïsme et, à sa suite, du christianisme pour désacraliser la créature –c'est aussi un des points centraux de la Réforme. Y a-t-il, à partir des psaumes ou des paraboles, par exemple, une dialectique possible entre esthétique et éthique? Autant de questions qui, certes, sortent du cadre que s'étaient donné les auteurs, mais que nous glissons pour exprimer le désir de voir naître une suite à cet ouvrage si riche et stimulant.

 

© Michel Cornu

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Rubrique Bibliothèque

Septembre 2002