Christian Arnsperger, Critique de l'existence capitaliste. Pour une éthique existentielle de l'économie
Cerf, Paris,2005. (Coll. La nuit surveillée) 209p.
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Rubrique Bibliothèque
17 décembre 2006
Pour ceux qui nourriraient encore de telles idées, le livre de Christian Arnsperger apportera un éclaircissement salutaire. Non qu'il traite de l'histoire de la pensée existentielle pour elle-même. Bien au contraire, Arnsperger s'appuie sur quelques idées fondamentales de cette pensée pour y trouver la possibilité de fonder autrement l'économie.
Contre les marxistes qui pensent que c'est par les forces et les rapports de production, bref par la transformation de la base économique que l'on peut se libérer de l'aliénation, contre les tenants du capitalisme conçu comme la forme achevée de la liberté et de la démocratie, Arnsperger avance sa thèse centrale: la sortie de l'économie capitaliste et de la violence qui lui est inhérente ne se fera pas par un changement intrinsèque à l'économie, mais par une voie existentielle. (Cf. p. 12)
Du coup, se trouve posée une autre thèse centrale de ce livre, thèse qui reprend d'ailleurs la base de toute une pensée existentielle: il n'y a pas de réflexion sur l'existant sans philosophie sociale et réciproquement. (p.20)
Mais ceci ne nous dit pas encore pourquoi il faudrait sortir du capitalisme. Arnsperger voit une raison éthique à la recherche de cette sortie. En effet, pour notre auteur, la rationalité économique, telle que développée par le système capitaliste, n'est qu'une manière illusoire de se masquer la peur de notre finitude. L'existant découvre sa finitude par la prise de conscience de la réalité de sa mort, et par l'expérience de sa dépendance à l'égard d'autrui. Or la reconnaissance de cette double finitude s'accompagne d'angoisse que l'homme, pour l'ordinaire, tente de se masquer, de refouler. Et le capitalisme est un instrument de ce refoulement:
"Consommation, épargne et investissement se présentent par conséquent, dans leur apparente rationalité, comme des moyens de nier la finitude liée à la mortalité.
Enfin, pour ce qui est de la concurrence, on a davantage affaire au refus de l'autre finitude, celle liée à l'Altérité." (p. 25)
Nous ne sortons pas d'un cercle vicieux, le capitalisme nourrissant les angoisses qui lui donnent sa force et sa pseudo-légitimation.
Le livre de Christian Arnsperger va donc d'abord être une analyse critique de cette illusion, une critique du capitalisme faite non pas au nom d'une cohérence économique ou d'une légitimité politique quelconque, mais bien au nom de ce qui est à la base non seulement de la perdurance de ce système, mais aussi de la possibilité de se libérer de son illusion mortifère. Il ne suffit pas de critiquer la raison instrumentale, pour reprendre l'expression de Max Horkheimer, il faut aussi réfléchir à une possible ouverture à une autre forme d'existence. Le sous-titre de l'ouvrage nous l'indique: il s'agit d'élaborer une éthique existentielle qui permettrait de poser une pensée économique à la mesure de l'humain. L'auteur va donc éviter le piège de construire une éthique économique de l'intérieur même de l'économie, telle que se réalisant aujourd'hui. Cette attitude ne ferait que rationaliser les inauthenticités du système capitaliste. (p.37)
"…La sphère des activités économiques est précisément devenue, dans la modernité, ce lieu social existentiellement inauthentique où cherche à se réaliser de mille et une manière le fantasme tenace de l'infinitude."(p.53)
La violence, inhérente à la nature humaine, est, dans le capitalisme, refoulée et prend la forme de l'exploitation. Dire qu'elle est refoulée, c'est dire qu'elle n'est pas sublimée. Et par voie de conséquence, qu'elle produit de l'aliénation. Mais "parler d'aliénation implique donc nécessairement avoir recours à une dimension de sens qui ferait défaut momentanément mais non absolument."(p. 67) Il est évident que ce n'est pas l'économie, en tant que raison instrumentale, que système fermé sur lui-même et ses lois, qui pourrait être productrice de sens. Par contre, c'est le sens qui pourrait transformer l'économie, telle que développée par le capitalisme, c'est le sens qui peut ouvrir à une économie respectueuse de la réalité existentielle. Ceci reconnu, il est nécessaire, pour qu'il y ait chance d'une réalisation de ce sens, de s'appuyer sur une éthique. Celle-ci partira des fondamentaux de l'existence, de la finitude qu'il faudra accepter et "renoncer à faire porter… aux autres, notamment à travers les mécanismes d'interaction socio-économique". (p. 71). Sans l'acceptation de la finitude, il n'y a pas d'authenticité existentielle et sans cette dernière, il n'y a pas de transformation valable des axiomes du capitalisme. Au marché, l'existant authentique opposera l'échange, à la rentabilité la solidarité, à la concurrence l'organisation collective, à l'expansion l'écologie, au monétaire la gratuité. (cf. p. 151)
Mais une telle option n'est-elle pas utopique, un vœu pie? L'auteur réfute cette accusation de naïveté, en partant du désir:
"En effet, à l'encontre des convictions des marxistes ou des positivistes, il nous semble très plausible de dire que la racine profonde de la violence du marché et des dérives du pouvoir économique réside en ce que le désir des acteurs n'est plus ordonné à sa propre vérité." (p. 179)
Retrouver cette vérité passe par ce que Maurice Bellet appelle une «seconde humanité» et Guillebaud, une«refondation du monde». (pp.182-183) Mais l'auteur est parfaitement conscient du plus grand danger de l'aliénation produite par le système capitaliste: "Tel est finalement le danger suprême inhérent à la dynamique interne de l'économie de marché. Elle risque de devenir un cadre culturel et institutionnel où la question de la condition de l'homme et de la justesse de son désir ne pourrait même plus être posée." (p. 180) Ce n'est donc pas naïf optimisme que de vouloir ce renversement qui rendrait à l'homme son humanité, mais volonté éthique: abdiquer face aux rouages de l'économie de marché, c'est encore, par abstention, lui laisser la place libre.
Dans le contexte culturel actuel de la pensée unique, il est urgent de lire ce livre. Qui réfléchit au devenir des démocraties prises dans la mondialisation de l'économie devrait s'arrêter sur les thèses développées dans cet ouvrage. Celui-ci apporte enfin une pensée nouvelle et libératrice de ce que nous pouvions prendre pour une fatalité: les lois implacables du capitalisme comme seule forme possible d'économie.
Il ne se contente pas de critiquer la dialectique marxiste avec son primat de l'infrastructure économique, ni de montrer l'inhumanité de l'économie de marché; il ne propose pas une révolution politique dont on sait comment elles finissent, mais il sort cependant du système capitaliste à l'intérieur duquel certains, à tort, croient pouvoir aménager une éthique, pour revenir à l'existant qui est bien premier.
"Car, insistons-y à nouveau, les questions les plus profondes sur l'économie ne sont pas des questions économiques, tout comme les questions les plus profondes sur la société ne sont pas des questions sociales et les questions les plus profondes sur la science ne sont pas des questions scientifiques. Ce sont, telle est notre conviction, des questions existentielles. L'éthique existentielle de l'économie […] ne se veut ni descriptive ni fataliste. Elle veut libérer à la manière du geste qui, ôtant une entrave rouillée devenue presque invisible, déclencherait soudain le mouvement d'un ressort qu'on croyait rigide." (p. 183)
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