Groupe de la Riponne, Europes intempestives,

van Dieren éditeur, Paris, 2006. (Coll. Par ailleurs) 222p.

 

Par Michel Cornu

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Rubrique Bibliothèque

2 novembre 2006

 

Sous le nom de Groupe de la Riponne, se rassemble un collectif de chercheurs, pour la plupart jeunes universitaires lausannois, qui produisent ici leur premier texte collectif.

 

Europes intempestives. Le titre annonce l'intention du livre: Europes au pluriel, parce que, sortant de la rhétorique convenue sur l'Europe, les différents auteurs, chacun à sa manière, rouvre le dossier Europe: "Suivre les tranchées de la forteresse Europe qui dresse des barbelés sur ses bords au nom d'une logique identitaire dont on interroge le dispositif responsif. Montrer les entrelacs entre une Europe-puissance très ordinaire et l'ombre d'impuissance qui l'accompagne comme un ressac où se mélangent les mémoires européennes et extra-européennes, dans un miroitement infini."(p.5) Cette citation nous fait également comprendre le choix de l'adjectif intempestif.

 

Le premier texte, fort riche, Démocratie, Europe, Capitalisme, d'Hugues Poltier, interroge la notion de démocratie au moment de la mondialisation et élabore une critique de la position, finalement optimiste, de Claude Lefort. Des intérêts particuliers qui s'affrontent peuvent-ils donner naissance à un intérêt commun sans lequel il paraît pour le moins incongru de parler de démocratie? Que reste-t-il du politique aujourd'hui que le néo-libéralisme triomphe mondialement? "Tendanciellement, la politique se confond de plus en plus avec la pure et simple fonction d'assurer la compossibilité d'intérêts aussi divers que non convergents. Elle ne dirige rien, elle met de l'huile dans les rouages." (p.27) Cette omniprésence de la marchandise s'accompagne d'un retrait de la transcendance. D'où ce constat assez sombre: "…avec le retrait de la transcendance, demeure-t-il quelque chose comme la politique en tant que lieu propre d'un espace de décision concernant la communauté comme telle, la forme de son être-ensemble, sa raison d'être? Sans altérité, une politique est-elle possible? Qu'est-ce qui nous relie, nous fait tenir ensemble lorsque s'efface jusqu'à la représentation d'un sens par lequel et au sein duquel nous serions rassemblés et reliés?" (p.28) Pour des raisons peut-être subjectives -mais celui qui prétend rendre objectivement compte d'un livre est soit naïf, soit de mauvaise foi, soi mal lettré ou les trois ensemble- c'est ce texte qui m'a le plus intéressé. Sans doute, et l'exergue des Minima moralia n'est pas indu, parce qu'il rappelle dans sa démarche la méthode critique d'Adorno et qu'il pose, dialectiquement, un problème urgent.

 

Sous le titre, Ombre d'Europe. Tanizaki ou l'éloge opaque, Christian Indermuhle, partant d'un point de vue extra-européen, veut montrer que la puissance européenne est traversée par une impuissance à l'œuvre qui inquiète une volonté d'identification. D'où ce constat: "Cette inquiétude silencieuse s'opère dans ce qui écarte ou altère l'identification européenne des territoires et des codes qui prétendent la dessiner. En d'autres termes, je pense qu'il n'y a pas d'identité européenne; pas de référence, européenne ou autre, de l'Europe."(p.58) Indermuhle est l'un des deux théologiens du groupe de la Riponne convoqués pour cet ouvrage. Dans la mesure où il n'y a rien de vraiment théologique dans son discours, aucune analyse intrinsèque et développée de la question de l'identité chrétienne de l'Europe, on pouvait espérer que l'autre théologien, Zachée Betché, aborderait la question du christianisme, d'une manière intra-européenne,. Mais, Entre l'Afrique et l'Europe. Consistance ou inconsistance de l'«ethnophilosophie», est un texte qui, lui encore, s'en tient à un regard extra-européen, comme pour mieux cerner la réalité européenne. Une telle approche est légitime et certainement utile, mais il faudrait, nous semble-t-il, avoir le retour du regard européen sur l'Europe par rapport à ce qui donna naissance à l'ethnophilosophie. Par les temps qui courent, une critique instruite de la chrétienté ou mieux des chrétientés européennes eût été vraiment acte de pensée intempestive.

 

Le titre de ce volume impliquait, quelque part, la présence de Nietzsche. Et effectivement, Michel Herren, avec Socrate et Nietzsche. Deux pivots et axes de l'histoire européenne. Une lecture de la Naissance de la Tragédie, nous donne une fort belle lecture de ce texte important. Il nous montre la place, pour ce qu'est devenue l'Europe, du"socratisme scientifique, dont le  triomphe n'a jamais cessé de devenir plus aveugle et arrogant depuis son apparition…" (p.103) Comment en est-on arrivé là? Pour l'auteur, c'est à penser cette question, que réside la tâche primordiale de la philosophie aujourd'hui. Il faut s'y atteler en reprenant les chantiers abandonnés par Nietzsche et en procédant par déconstruction. On saisira alors que notre rationalité n'est pas universelle, et que, même si elle se mondialise, elle n'est que le résultat de notre tradition propre. D'où cette conclusion: "Le secours pour notre tradition inhibant, désertifiant la vie est peut-être aujourd'hui à chercher, avant qu'il ne soit trop tard, dans d'autres traditions que la nôtre, -autrement dit dans un Gespräch interculturel,"(p.126)

 

Lorenzo Bonoli, épistémologue, pose dans, L'Europe et la connaissance de l'autre,, une question importante quant au statut de l'anthropologie. Si l'anthropologie contemporaine du colonialisme  conserve, au niveau de la connaissance, la conviction d'une supériorité cognitive de l'Européen face à la pensée «prélogique» ou «primitive», la question se pose de savoir s'il s'agit d'un accident historique ou si toute anthropologie, en tant que connaissance de l'autre, est, en quelque sorte par nature, liée à une réduction de l'autre qui fait bon ménage avec un certain relativisme idéologique. La question prend une importance politique au moment de la mondialisation. L'auteur met bien en évidence les enjeux politiques derrière toute une idéologie qui prétend à l'objectivité: "Il faut comprendre que le discours de l'autre et de la différence est strictement dépendant d'une configuration socio-historique singulière, c'est-à-dire d'un certain état de globalisation économique, qui magnifie ces catégories fétiches d'autant plus souverainement que ce qu'elles recouvrent (les«autres» cultures notamment) est radicalement effacé et normalisé. L'Empire a besoin du discours de l'autre (et du discours sur les difficultés épistémologiques de la communication) parce qu'il a besoin de valeurs interchangeables et de la pluralité des marchés divers, disposant chacun d'une étiquette qui puisse le rendre soi-disant, «différent» des autres. En un mot, le relativisme culturel lui sied comme un gant." (p.196)

 

Dans L'Europe en réponses, Michel Viani tente d'appliquer la démarche responsive, que Bernhard Waldenfels a inaugurée, à "une réflexion politique, articulée autour de la notion de communauté." Dès lors, comme le dit l'auteur, l'Europe va servir de lieu ou appliquer et "mesurer la pertinence d'une telle conception responsive de la communauté politique."(p.79)

 

Ne pouvant tout aborder dans un simple compte-rendu, je signalerai pour terminer un article que j'ai trouvé stimulant, Liberté et propriété. Politique, métaphysique et pensée de l'estre, par Emmanuel Mejia. La thèse est qu'il y a une équation entre liberté et propriété à la base de la société bourgeoise. Marx n'échapperait pas à cette base métaphysique, dans la mesure où sa sortie de la métaphysique par la transformation de la réflexivité métaphysique du suprasensible en  activité pratico-active reste une sortie métaphysique de la métaphysique, "au sein de laquelle la liberté et la propriété demeurent fondamentalement comprises à partir de la réflexion, de la détermination de l'étant en son être comme réflexion".(p.170) Il s'agit pour l'auteur de réinscrire la critique marxienne dans la pensée postmétaphysique heideggérienne, pour la sortir de sa dimension métaphysique.

 

Il y a bien une unité de cet ouvrage collectif. Les textes ont été écrits individuellement, mais relus collectivement. Et cette démarche, tout en préservant l'originalité de chacun des auteurs, permet d'éviter la simple juxtaposition d'articles. L'unité se réalise autour de la notion d'intempestivité qui, peut-être, prend tant de place que l'on a une image déformée de l'Europe. A force de prendre le contre-pied d'"une rhétorique Europe, avec ses métaphores fatiguées, frêles esquifs sur une mer de clichés: cap, parapet, Occident, coucheries solaires et rapt" (p.5), les auteurs se laisseraient-ils prendre au piège, par manque de dialectique, de tomber dans une autre doxa? Et jusque dans ce que nous avons subjectivement ressenti parfois comme des coquetteries de style superflues? Au lecteur de ce riche volume de juger par lui-même.

 

© Michel Cornu

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2 novembre 2006